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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Quelle est donc cette frontiere entre l’ACS et la BIO qui fait tant causer ?

7 Août 2022 Publié dans #Agronomie, #Agriculture biologique, #Agriculture de conservation

Quelle est donc cette frontiere entre l’ACS et la BIO qui fait tant causer ?

 

Jacky Berland*

 

 

(Source)

 

 

Entendu dans le brouhaha médiatique :

 

Une députée : « Mais on sait qu’on peut faire de l’ACS en BIO ! »

 

Un agriculteur en ACS qui dit et affirme qu’on peut faire de l'ACS et de la BIO, qui est invité au ministère pour dire comment. (Noblia).

 

Des agris en Bio qui disent : « Ha mais je fais de l’ACS parce que je sème en direct, bon d’accord je passe un outil mais je ne fais que mulcher le sol. »

 

Bref, les expériences de chacun sont toujours toutes neuves et en général ils disent : « On peut faire comme ci, comme ça ; ya ka faut kon... » Mais ont-ils vraiment fait ? Et surtout, ont-ils seulement réussi à boucler une rotation complète et avec toutes les combinaisons possibles ? Sans parler de la maintenir dans le temps parce qu’un salissement adventice se fait parfois sur le long terme (datura, ambroisie, liseron, chardon...).

 

Dès qu’on pose cette question, bim, plus personne...

 

Et ça tourne en rond dans les réseaux sociaux parce que dès que quelqu’un dit qu’on peut faire, la traduction, c’est : on fait déjà.

 

 

Mais qu’en est-il réellement ?

 

On ne peut pas causer de ce sujet sans passer par une approche agronomique ni sans évacuer l’aspect idéologique.

 

L’ACS trouve sa réussite technique et économique si les trois piliers qui la composent sont respectés. Je les rappelle : pas de travail du sol, une couverture permanente et des rotations diversifiées, pour résumer.

 

Nos expériences de terrain nous montrent tous les jours que ça foire si l’un des piliers est défectueux même occasionnellement. Surtout, ce qui caractérise vraiment l’ACS, parmi tous les systèmes, c’est le non-travail mécanique du sol associé à un retour de biomasse au sol, en même temps ! Cela dit le sol a quand même une capacité de résilience, mais il lui faut du temps pour ça.

 

La BIO c’est : pas de produits ni d’engrais issus de la chimie de synthèse comme principes de base. Donc, pour coller au cahier des charges, il faut désherber mécaniquement en travaillant le sol et en binant, et fertiliser avec des matières organiques d’origine animale.

 

Ah oui, mais le sol, lui, il s’en fout de la méthode employée, dès que des graines adventices se trouvent en situation de lever (eau, chaleur, sol nu), s’il n’y a pas de concurrence déjà en place, boum, ça explose.

 

Voilà le mot clé : CONCURRENCE.

 

Une maxime : « La nature passe son temps à s’adapter à ce qu’on lui fait subir ». « Et elle a horreur du vide. »

 

Donc on se retrouve en permanence à devoir gérer de la concurrence pour pouvoir faire pousser nos plantes. Cela peut se faire de plein de manières : forts couverts, allélopathie, concurrence à l’eau, à la fertilité, ce qui veut dire que dès qu’on se loupe, bim, adventices à gérer et là, un système (l’ACS) va s’autoriser les produits désherbants tandis que l’autre devra passer par la ferraille (BIO) mais qui va remettre encore des graines en germination. La réussite du désherbage en ACS passe entre autres par de gros couverts étouffants.

 

Alors là, ça se gâte, car la palette de choix en produits désherbants est encore large. On peut jouer aussi sur une certaine diversité des modes d’action avec une souplesse par rapport au climat, alors que dans l’autre cas, le travail du sol peut certes être différent selon l’outil, mais la souplesse diminue fortement en cas de climatologie humide, voire sèche. Je ne vous parle pas des dégâts liés à la fragilisation de la structure du sol. Il parait que les vers de terre n’aiment pas non plus. Et l’érosion au final ?

 

 

Alors peut-on faire de l’ACS en BIO ?

 

Si on ne s’occupe que de l’aspect désherbage, NON car il faut au moins un des deux outils pour faire ce travail de lutte contre les adventices de manière encore efficace. Il existe certes le jeu de la concurrence entre plantes mais c’est encore assez aléatoire.

 

Le seul cas aujourd’hui possible est l’élevage de ruminants sur prairies car la concurrence est là, grâce à la prairie bien implantée, pour de nouvelles plantes (sauf pour les vivaces) et en plus, le fauchage ou le pâturage font office de désherbage par exportation totale sans travail du sol. Néanmoins, les fermes exclusivement en prairies sont plutôt rares ; donc, à un moment donné, il existe une culture dans la rotation qui se retrouve à devoir gérer cette concurrence.

 

En ACS pas de travail du sol et en BIO pas de désherbage chimique, on fait quoi alors si ça dérape si on est en ACS BIO?

 

L’ACS n’étant pas vraiment définie réglementairement, elle bénéficie d’un espace de liberté ou, dit autrement, sa boite à outils est encore suffisamment pleine pour la réussite technique et économique. La BIO, qui est réglementée, ne peut même pas s’autoriser un petit produit qui lui ferait du bien si ça dérapait.

 

Il existe souvent des situations où on n’a pas d’adventices à gérer au semis direct d’une culture, car on sort d’une sécheresse, ou bien on a réussi un couvert puissant qui a tout étouffé et, en semant, il est détruit par écrasement. On l’a tous vécu au moins une fois, mais de là à le reproduire toujours...

 

Des tentatives d’ACS sans produits ont étés conduites en Suisse et même chez nous en APAD. Elles ont abouti à des impasses ou pire. Il n’y a que quelques rotations possibles qui pourraient permettre ça (cf. travail de Paul Robert). Dans ce cas, il va falloir oublier la diversité des cultures qui fait pourtant la richesse de la France et qui est surtout un levier fort de lutte biologique contre les agresseurs quel que soit le système.

 

Il est dangereux, dans un système de production agricole qui est en interaction permanente avec cette nature si peu bienveillante (!), de vider sa caisse à outils si on veut réussir tous les ans ou souvent. Imaginez un menuisier créer un meuble avec comme seul outil un marteau. Il va y mettre du temps... s’il y arrive !

 

Le contexte actuel médiatico-politique de lutte contre les « pesticides » nous oblige, nous force à réfléchir dans nos pratiques. J’aimerais que le contexte actuel s’occupe aussi de la problématique de la destruction des sols par trop de travail mécanique. Le sol, cette couche mince et fragile, n’est-il pas le support de la fertilité, de la vie....

 

L’ACS doit converger vers une baisse des produits phytosanitaires.

 

La BIO doit converger vers plus de respect du sol et augmenter sa production de biomasse.

 

Sinon les deux systèmes peuvent être condamnés à terme, mais pas forcément pour les mêmes raisons.

 

NON, à mes yeux, il n’est pas possible aujourd’hui de faire de l’ACS en BIO avec les outils actuels.

 

Un seul cas pourrait lever un coin du voile, si des produits « naturels » autorisés en bio étaient à la fois désherbants totaux, systémiques, souples d’emploi et permettant de laisser le couvert pousser jusqu’au semis suivant, pas chers, sans résidus problématiques ni néfastes pour la santé, du moins dans les critères actuels. Tiens, c’est bizarre, on dirait le profil du glyphosate !!!!!!!!

 

Pour diminuer fortement l’usage des produits en ACS, il faut vraiment construire un système de culture qui combine une production maximale de biomasse (environ 20t/ha/an grain, racine, plante, couvert) qui retourne au sol ET une diversité des cultures dans la rotation associée à une diversité au sein d’une même espèce, ainsi qu'une utilisation diversifiée également dans les modes d’action des produits utilisés.

 

« La nature passe son temps à s’adapter à ce qu’on lui fait subir. »

 

______________

 

* Source : Jacky Berland on Twitter: "@SeppiWackes @ILogvenoff @Courdescomptes @agritof80 @GerardRass @PVincourt J'avais fait un papier pour expliciter cette fameuse "frontière" entre la bio et l'ACS. https://t.co/gkf5LTMzi8" / Twitter

 

 

 

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