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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Des agros qui bifurquent » ? Des questions pressantes à se poser

16 Août 2022 Publié dans #Divers

« Des agros qui bifurquent » ? Des questions pressantes à se poser

 

André Heitz*

 

 

 

 

Une version de cet article a été publiée sur Contrepoints le 25 mai 2022. Le tapage médiatique a cessé. Lola Keraron n'est pas devenue une nouvelle Greta Thunberg. Mais les questions demeurent.

 

Le 30 avril 2022 a eu lieu à la salle Gaveau (Paris) la cérémonie de remise des diplômes AgroParisTech 2022. Un groupe de huit étudiants a fait une déclaration fracassante qui aurait dû rester un incident de parcours. Largement médiatisée, elle est devenue un événement quasi national. De quoi s'interroger sur l'avenir de notre société.

 

 

Une intervention programmée

 

La cérémonie de remise des diplômes AgroParisTech 2022 était organisée par AgroParisTech Alumni – l'association des anciens élèves – et a fait l'objet d'une vidéo postée sur Youtube (avec une table des séquences).

 

Après les discours d'usage, les élèves ont défilé par groupes, plus ou moins denses selon les filières suivies en troisième année, pour présenter leurs parcours et spécialisations.

 

Bref, la bonne ambiance un peu potache de jeunes diplômés ravis de leur parcours – et de leurs enseignants – prêts à continuer sur un doctorat ou à entrer dans la vie active pour une carrière qu'on leur souhaite passionnante et gratifiante... sachant que la formation dispensée en prépa et en école mène à bien des domaines (j'en sais quelque chose : dans mon cas, ce fut la propriété intellectuelle et accessoirement le droit de la fonction publique internationale onusienne...).

 

Et puis, il y a eu une séquence « Point de vue par Lola Keraron » ou « Discours Lola Keraron ». En fait, ce sont huit élèves qui se sont présentés sur la scène

 

Une vidéo séparée a été confectionnée et mise en ligne sur Youtube et par d'autres médias. À l'heure où j'écris, elle a été visionnée sur Youtube 826.150 fois, contre 12.074 fois pour l'intégrale. Elle a fait l'objet de 2.361 commentaires – la plupart positifs, voire exaltés – contre 28. [À l'heure où je mets en ligne, 923.214 fois, contre 14.730 fois pour l'intégrale. Elle a fait l'objet de 2.568 commentaires – la plupart positifs, voire exaltés – contre 30.]

 

 

Mais voici, pour servir de contrepoint, la séquence d'un autre élève qui a suivi la filière « apprentissage », M. Anthony Rodriguez :

 

 

Une intervention médiatisée

 

Le discours « des agros qui bifurquent » (l'allégeance à la France Insoumise est évidente) a été publié sur un blog sur Mediapart.

 

Il est affligeant pour tout esprit rationnel, cohérent dans sa construction mais incohérent quant au fond, terriblement négatif, nihiliste et pessimiste, insultant pour la science, l'école et ses enseignants, et les condisciples... et en fait aussi pour eux-mêmes.

 

Ainsi, l'exposé des griefs s'ouvre par une répudiation de leurs études, peut-être de leurs ambitions initiales, et certainement du métier d'ingénieur :

 

« Nous ne voyons pas les ravages écologiques et sociaux comme des "enjeux" ou des "défis" auxquels nous devrions trouver des "solutions" en tant qu'ingénieures. »

 

Et c'est, en conclusion, pour inviter les condisciples à des démarches telles que faire le zadiste ou du wwoofing (un travail gratuit contre le gite et le couvert dans des fermes biologiques, quoi qu'en disent ses promoteurs).

 

Que des gens – particulièrement des jeunes diplômés – s'interrogent sur leur avenir et leur choix de vie initial, quoi de plus normal et sain. Qu'une petite minorité de huit élèves sur quelque 400 par promotion prennent, en quelque sorte, la clé des champs n'est pas anormal.

 

Mais la séquence des « agros qui bifurquent » a fait l'objet d'un plan marketing efficace.

 

 

Les réseaux sociaux très majoritairement enthousiastes

 

Les réseaux sociaux regorgent de commentaires laudateurs, écrasant du poids de leur nombre et de leur simplisme les commentaires critiques, dont bon nombre venant de diplômés de l'agriculture.

 

 

(Source)

 

 

Il y a, en bref, et avec une dose d'outrance dans mon résumé : les jeunes cons qui jouissent des bienfaits de la société actuelle – notamment de leur smartphone – en crachant dessus (sur les bienfaits, pas le smartphone) et se prennent pour des héros changeant le monde ; les vieux cons qui, ayant joui et continuant à jouir sans beaucoup cracher, rêvent de refaire leur révolution par procuration ; et les cons des classes d'âge intermédiaires qui jouissent tout autant, affichent leur vertu et s'achètent une bonne conscience d'autant plus agréable qu'elle ne coûte rien en félicitant ces huit jeunes gens pour leur bravoure.

 

Espérons qu'ils ne feront pas de disciples chez les jeunes qui n'ont pas de parents pouvant venir à leur secours ni de diplôme facilement valorisable.

 

 

Des médias en font un événement national

 

À l'extraordinaire tapage sur les réseaux sociaux s'est ajouté un soutien de certains médias, conférant au non-événement une importance nationale.

 

C'est, semble-t-il, Libération qui a ouvert le bal avec « A AgroParisTech, le discours d’étudiants refusant les "jobs destructeurs" qui leur sont promis » et une singulière absence de recul et de mise en perspective. Le Monde a suivi, avec « Des étudiants d’AgroParisTech appellent à "déserter" des emplois "destructeurs" », mais en donnant aussi la parole à M. Laurent Buisson, directeur général de l'école, pour exposer la variétés des parcours à l'issue des études.

 

Des réactions plus nuancées sont venues par la suite. Citons notamment un communiqué de presse de la direction d'AgroParisTech (ici et ici), des opinions de dirigeants de l'école (ici et ici) et une lettre ouverte aux étudiants d'AgroParisTech de M. Sébastien Windsor, « Ne niez pas le progrès, encouragez-le! »... Trop tard et trop « diplomatique ».

 

 

L'extrême gauche approuve et applaudit

 

D'autres soutiens aux huit étudiants sont venus des milieux politiques et d'enseignants liés à ces milieux.

 

Citons M. Jean-Luc Mélenchon, candidat à l'élection au poste de premier ministre :

 

« Écoutez ça. L'espoir le plus grand. Que la nouvelle génération "déserte" le monde absurde et cruel dans lequel nous vivons. »

 

 

(Source)

 

 

Ou encore Mme Clémence Guetté, responsable du programme l'Avenir en Commun et candidate de la NUPES dans la circonscription 94-2 (Créteil Choisy-le-Roi Orly) [elle a été élue] :

 

« Magnifique appel à déserter des étudiants d'@AgroParisTech. Formés pour être les agronomes de demain, ils disent puissamment le danger mortifère de l'agro-industrie, le refus des mythes de la croissance verte et du développement durable. A voir. »

 

Ces gens-là aspirent à gouverner !

 

 

Notre société est malade

 

En dernière analyse, il y a un dérapage de huit jeunes pour lequel on peut tracer trois origines : au moins un parcours personnel bien documenté, avec un rapport ambigu avec la science et la rationalité ; une exposition à des discours délétères, millénaristes et défaitistes, y compris à AgroParisTech ; sans doute une instrumentalisation de la génération Greta.

 

On peut comprendre pour le premier point, regretter vivement pour le second et dénoncer le troisième.

 

Ces huit élèves représentent sans doute ce qu'on appelle en statistique des « hors type » qu'il aurait fallu traiter comme tels. Ce sont des « décrocheurs » ayant pris la sage précaution de terminer les études, et d'emballer leur précieux diplôme dans la cellophane avant de cracher dessus et, en quelque sorte, avant de se retirer du monde, mais avec la garantie de pouvoir y revenir et de bénéficier le cas échéant des parapluies sociaux.

 

Mais nous aurions tort d'en rester à ce constat.

 

Courant Constructif a produit une belle analyse sous un titre peut-être un peu trop pessimiste : « L’éco-désertion : portrait d’une jeunesse endoctrinée perdue pour la transition ». Non, toute la jeunesse n'est pas (encore ?) contaminée. Mais l'auteur relève à juste titre que

 

« […] pendant que vous gâchez votre temps et votre intelligence dans le reniement de votre formation, les jeunes ingénieurs d’Inde, de Chine et de Californie, eux, construisent le monde de demain et s’approprient le futur. De sorte qu’à suivre votre exemple, une Europe devenue décroissante se retrouverait bientôt dominée et vassalisée par les puissances montantes [...]

 

 

Une nécessaire remise en question

 

L'écho médiatique du camouflet qu'a essuyé AgroParisTech – au quatrième rang mondial des universités et écoles agricoles –, camouflet résultant de cet écho sur les réseaux sociaux et dans la presse, devrait nous interpeller : notre édifice social n'est-il pas en train de former une génération de « déserteurs » ou « décrocheurs » en peignant un monde et un avenir apocalyptiques sur le mode : « Tout est foutu » ?

 

Il forme aussi des adeptes de l'action violente, du sabotage – voir par exemple l'attaque d'un train et le déversement de 1.500 tonnes de céréales sur la voie.

 

Cela concerne notre système éducatif, notre écosystème audiovisuel, nos institutions gouvernementales et politiques, etc.

 

____________

 

André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.

 

 

 

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H
Un 'diplôme' s'acquiert à 70 ans passés dans l'agriculture pas à de jeunes cons qui n'ont rien fait et applaudissent les vidéos d'idiots postées sur YT !
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