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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les agriculteurs ont-ils vraiment besoin d'engrais azotés ?

24 Juillet 2022 Publié dans #Agronomie

Les agriculteurs ont-ils vraiment besoin d'engrais azotés ?

 

Jake Leguee*

 

 

(Source)

 

 

Alors que nous entendons de plus en plus parler de la contribution de l'agriculture au changement climatique, beaucoup de gens se demandent pourquoi les agriculteurs ne peuvent pas simplement arrêter d'utiliser des engrais. Certains associent le besoin d'engrais à l'agriculture « industrielle », à l'agriculture «capitaliste » ou, pire encore, aux « fermes-usines ». Nombreux sont ceux qui semblent croire que l'utilisation d'engrais épuise le sol, le transformant en un morceau de terre inhospitalier et desséché, incapable de supporter la moindre vie sans engrais. Certains pensent même que c'est lié d'une manière ou d'une autre au tristement célèbre Roundup dont, soi-disant, nos cultures ont besoin de multiples applications pour survivre. Alors, quelle est la véritable histoire ici ?

 

Cette semaine, nos semoirs pneumatiques iront dans les champs pour mettre en place nos cultures de 2022. Au cours des prochaines semaines, nous appliquerons des centaines, voire des milliers, de tonnes d'engrais de différents types. En réalité, les agriculteurs ont besoin d'engrais pour être durables, pour prendre soin de leurs terres. Les engrais remplacent les nutriments que nous retirons du sol lorsque nous récoltons une culture. Si nous ne remplaçons pas les nutriments, le sol s'épuise lentement. D'une manière ou d'une autre, nous devons remplacer ce que nous prenons. Les éléments nutritifs ne tombent pas du ciel (sauf l'azote, mais nous y reviendrons plus tard).

 

Pensez-y de la manière suivante. Lorsque vous mangez votre pain, vous consommez des nutriments. Si votre pain a été fabriqué à partir de farine de blé complet, il contient une grande quantité de nutriments, notamment des fibres, des vitamines, des minéraux et, bien sûr, des glucides. D'où viennent ces nutriments ? Du sol, du soleil, de l'eau et de l'air ; les plantes, comme le blé, consomment du dioxyde de carbone, de l'énergie solaire, de l'eau et une liste d'éléments issus de vos cours de chimie au lycée, comme l'azote, le phosphore, le potassium, le soufre, le magnésium, etc. Le blé dépend de ces nutriments pour développer une graine (avec un peu de chance, beaucoup de graines !) qui sera moulue pour produire votre farine. Ces nutriments ne peuvent pas être créés à partir de rien. Ils doivent venir de quelque part.

 

Les principaux nutriments dont le blé a besoin (appelés macronutriments) comprennent plusieurs éléments, tels que le carbone, l'oxygène, l'azote et quelques autres (pour en savoir plus, cliquez ici). Ces macronutriments ne diffèrent pas beaucoup dans la plupart de nos principales cultures. Que vous cultiviez du maïs, du blé, du canola ou des lentilles, vous avez besoin de tous ces nutriments pour produire une plante saine et des graines nutritives.

 

Dans ce billet, j'aborderai l'éléphant dans la pièce : l'azote, le nutriment que nous épandons en quantités de loin les plus importantes dans une grande partie du monde.

 

Vous savez peut-être que près de 80 % de l'air que nous respirons est constitué d'azote. Alors, pourquoi nos cultures ne peuvent-elles pas simplement l'utiliser ? Eh bien, il n'est pas « disponible » pour elles. L'azote présent dans notre atmosphère est étroitement lié sous forme de N2 et ne peut être facilement décomposé. Ce malheureux paradoxe, selon lequel le nutriment le plus important dont la plupart des plantes ont besoin est abondant, mais n'est pas réellement disponible, a constitué un énorme défi tout au long de l'histoire de l'humanité en matière d'agriculture. Il a été reconnu comme la principale raison pour laquelle la famine s'abattrait sur la population humaine en croissance exponentielle il y a cent ans. C'est là qu'interviennent Fritz Haber et Carl Bosch.

 

Ces deux hommes ont mis au point une méthode permettant de briser la liaison dans le N2 présent dans l'atmosphère et de le transformer en une source disponible pour les plantes. Le nitrate d'ammonium qu'ils ont mis au point a été une aubaine pour l'agriculture, sauvant la vie de milliards de personnes au cours des cent dernières années. Sans cette innovation, notre monde serait très, très différent. En fait, une personne sur deux vivant aujourd'hui n'existe que grâce à cette découverte.

 

 

https://ourworldindata.org/grapher/world-population-with-and-without-fertilizer?country=~OWID_WRL

 

 

L'inconvénient, bien sûr, est que l'énergie nécessaire à la réaction dite de Haber-Bosch est considérable, ce qui en fait une contribution importante aux gaz à effet de serre. Mais, à mon avis, la vie de 4 milliards de personnes est plus importante que cela.

 

Mais attendez : certaines plantes n'ont pas besoin d'engrais azotés, non ? Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement les faire pousser ?

 

Oui, certaines de nos cultures n'ont pas besoin d'azote (du moins, pas d'engrais azoté). Nos légumineuses, comme le soja, les lentilles, les pois et d'autres, travaillent en symbiose avec des bactéries du sol, leur donnant du carbone et obtenant en retour de l'azote atmosphérique « fixé ». Malheureusement, les légumineuses n'ont pas la capacité de produire les calories ou le mélange de nutriments nécessaires pour assurer l'ensemble du régime alimentaire de l'humanité. Elles ont également tendance à présenter un plus grand risque de maladie dans les champs et toutes sortes d'autres problèmes de production. Elles constituent un excellente élément de rotation avec des cultures céréalières comme le blé, mais pas une culture agricole à elles seules. Nous avons besoin de céréales, mais aussi d'oléagineux.

 

Pourquoi le blé, le canola et toutes ces autres cultures ne peuvent-ils pas produire leur propre azote, comme les légumineuses ? Les scientifiques s'efforcent de percer ce mystère biologique depuis des décennies. Un jour, ils y parviendront. Aujourd'hui encore, de nouveaux produits apparaissent qui pourraient nous permettre de réduire les besoins en azote de ces cultures, ce qui permet d'être optimiste. Mais pour l'instant, et dans un avenir prévisible, nous avons toujours besoin d'azote.

 

Mais attendez : l'agriculture biologique ne peut-elle pas nous dispenser d'utiliser tous ces engrais azotés toxiques ?

 

Non, elle ne le peut pas.

 

L'agriculture biologique a souvent été présentée comme le sauveur de l'agriculture moderne. Comme le moyen d'éviter l'utilisation de tous ces engrais, pesticides et monocultures toxiques. Eh bien, voici la vérité : l'agriculture biologique est une opération de marketing. Rien de plus.

 

Les agriculteurs biologiques utilisent aussi des pesticides et pratiquent la monoculture (ce qui n'a rien de mal, soit dit en passant). Ils labourent leurs sols pour éliminer les mauvaises herbes et en tirer des nutriments. Oui, le travail du sol, le gros mot que nous avons laissé derrière nous dans les années 1980, après un héritage de tempêtes de poussière et de sols morts. L'agriculture biologique n'est pas plus durable que l'agriculture conventionnelle. Ne vous méprenez pas : il existe d'excellents agriculteurs biologiques qui s'occupent vraiment bien de leurs sols. De nombreux agriculteurs biologiques sont d'excellents producteurs et je ne critique pas leur décision d'être des agriculteurs biologiques. Mais même eux admettent que leur production ne peut tout simplement pas égaler celle de l'agriculture conventionnelle.

 

Et puis il y a l'agriculture régénératrice. Elle a également été présentée comme une amélioration de l'agriculture conventionnelle. Le problème avec ce système est que personne ne sait ce que c'est. Il existe un millier de définitions et de pratiques. Jusqu'à ce que l'agriculture régénératrice s'installe, son flot de définitions et de pratiques me laisse froid. Quoi qu'il en soit, les cultures régénératives ont aussi besoin d'engrais, et cela ne va probablement pas changer.

 

L'azote, ainsi que tous les autres nutriments importants dont nos cultures ont besoin, est un élément clé de la bonne fertilité des sols et de la santé des cultures. Une trop grande quantité d'azote n'est bonne pour personne, surtout pas pour nous, les agriculteurs, qui en payons la facture. Cette année (et la plupart des années), notre facture d'engrais azotés est la plus grosse dépense de notre exploitation. C'est un élément nutritif vraiment coûteux, et les agriculteurs sont donc déjà incités à en minimiser l'utilisation. Nous disposons de nombreuses recherches sur les directives d'application, d'informations sur les besoins en azote de toutes nos cultures réparties par région, et d'un accès incroyable à des chercheurs, des agronomes et d'autres conseillers pour nous aider à appliquer la bonne quantité d'azote, au bon endroit dans le sol, au bon moment.

 

Jusqu'à ce qu'il y ait une meilleure option, les agriculteurs ont besoin d'engrais azotés, et de beaucoup d'engrais. Si nous voulons continuer à nourrir une planète qui semble passer d'une crise à l'autre, la sécurité alimentaire devenant un danger clair et présent pour des centaines de millions de personnes, nous devons avoir un accès illimité à l'azote. Un jour, la technologie pourrait se développer et nous permettre de remplacer les engrais azotés par des bactéries, mais ce n'est pas pour aujourd'hui. Certains peuvent considérer l'engrais azoté de synthèse comme un mal nécessaire ; je le considère comme l'une des plus grandes réalisations de l'histoire humaine.

 

_______________

 

Je suis un agriculteur des environs de Weyburn, dans la Saskatchewan, au Canada. Nous cultivons du blé dur, du blé, du canola, des pois, des lentilles et du lin. Je cultive avec ma famille, dont ma femme et mes trois jeunes fils, ainsi que plusieurs autres membres de la famille. Nous sommes une ferme de troisième génération qui s'efforce de s'améliorer continuellement – de laisser les choses en meilleur état que nous les avons trouvées. Je m'implique également à divers endroits dans la filière agricole pour essayer de construire un meilleur avenir. En tant qu'agriculteur et agronome, l'agriculture, ainsi que la science et les affaires qui y sont liées, me fascinent et me passionnent. Voir tous les articles de Jake.

 

Source : Do Farmers Really Need Nitrogen Fertilizer? – A Year in the Life of a Farmer

 

 

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Y
Rien ne se perd, rien ne se crée : tout se transforme ». phrase d'Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794)
Répondre
F
Lavoisier avait raison sur le plan strictement de la chimie. Par contre il avait loupé d'autres aspects:<br /> 1) Il y a des baffes qui se perdent (pour ceux qui n'ont toujours rien compris à la chimie)<br /> 2) Il y a des créateurs comme Haber et Bosch. Grâce à eux nous transformons l'azote inerte de l'atmosphère en engrais et donc en produits agricole et en aliments qui donnent... rien moins que la vie ! <br /> https://seppi.over-blog.com/2019/08/les-heros-du-progres-fritz-haber-et-carl-bosch.html