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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les vaches peuvent-elles contribuer à atténuer le changement climatique ? Oui, elles le peuvent !

7 Juin 2022 Publié dans #Elevage, #Climat

Les vaches peuvent-elles contribuer à atténuer le changement climatique ? Oui, elles le peuvent !

 

Lela Nargi*

 

 

Source : Wikimedia Commons

 

 

Le bétail émet des gaz à effet de serre. Il peut également séquestrer le carbone et stimuler la biodiversité.

 

 

Un matin d'été à la fin des années 1970, M. Charles Massy est monté dans son tracteur et a labouré la terre basaltique et desséchée d'un paddock de sa ferme dans la région australienne de Monaro, sujette à la sécheresse. Avant qu'il n'ait pu y semer des graminées et des légumineuses en vue de faire paître les nouveaux agneaux de la saison, un orage s'est abattu sur les plaines ondulées. En quelques minutes, raconte M. Massy dans son livre Call of the Reed Warbler, des pluies diluviennes ont emporté 1.000 ans de terre arable et, avec elle, les bactéries, les champignons, les insectes et les nutriments essentiels à un système agricole sain.

 

Les actions de M. Massy ont causé un autre type de dommages. Ses labours, amplifiés par des années d'abandon des moutons qui dévoraient les herbes jusqu'au bout ou les arrachaient avec les racines, ont libéré dans l'air le peu de carbone stocké dans le sol déjà fragile et appauvri.

 

 

Le bétail rend des services écologiques trop importants pour justifier son retrait complet du paysage.

 

La séquestration du carbone est devenue un sujet essentiel dans le débat plus large sur la façon dont notre planète pourrait survivre aux effets croissants du changement climatique. Le bétail est souvent diabolisé comme étant l'ennemi de ce processus. Cela s'explique en partie par le fait que l'élevage d'animaux pour la viande et les produits laitiers représente 5 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone. Il n'est donc pas surprenant que les études, y compris le dernier rapport sur le climat des Nations Unies, confirment que les humains doivent réduire leur consommation de produits d'origine animale afin d'éviter un désastre planétaire. D'où l'avènement d'une industrie florissante centrée sur les « viandes » et les « laits » d'origine végétale, portée par le cri de ralliement de certains qui souhaitent supprimer totalement la viande, le fromage, le beurre et les œufs de notre alimentation.

 

L'élevage tel que M. Massy le pratiquait autrefois – et tel que beaucoup d'agriculteurs et d'éleveurs continuent de le pratiquer, en faisant surpâturer les prairies et les parcours ou en faisant paître des terres qui ne sont pas adaptées à cette pratique – peut être une façon écologiquement ruineuse de produire des aliments. Il peut détruire la santé des sols et la biodiversité, tout en émettant des gaz à effet de serre, notamment du dioxyde de carbone. Pourtant, la recherche confirme également que le bétail fournit des services écologiques trop importants pour justifier son retrait total du paysage.

 

Correctement gérés dans des conditions favorables, les bovins, les porcs, les moutons, les chèvres et les poulets peuvent contribuer à atténuer la dégradation des sols et à restaurer des écosystèmes sains, ce qui permet de fixer le carbone dans le sol. Environ 40 % des terres libres de glace sur la planète sont considérées comme des pâturages, qui séquestrent environ 30 % du pool de carbone de notre planète.

 

Le projet Drawdown, un groupe de scientifiques internationaux spécialisés dans la recherche sur le climat, place le sylvopâturage, une forme de production animale qui associe arbres et pâturages, au neuvième rang de sa liste de 80 solutions modélisées pour inverser le changement climatique. La gestion des pâturages – ce que M. Massy pratique aujourd'hui – est classée au 19e rang.

 

« La meilleure façon d'aborder la question du carbone est d'utiliser les animaux de manière écologique », déclare M. Massy. « Nous avons besoin d'eux dans le paysage ».

 

 

Comment le carbone est séquestré

 

Chaque plante remplit la fonction vitale de retirer le dioxyde de carbone de l'atmosphère, par la photosynthèse. En utilisant l'énergie du soleil, la plante fusionne le carbone avec l'hydrogène et l'oxygène pour produire des hydrates de carbone, qu'elle introduit dans le sol par ses racines. Les racines transmettent les hydrates de carbone aux champignons liés au sol ; en retour, les champignons transmettent des minéraux à la plante. Comme le décrit Mother Earth News, « ce partenariat invisible [...] est le fondement du cycle du carbone terrestre, car les plantes incorporent le carbone du dioxyde de carbone atmosphérique dans la biomasse des hydrates de carbone ».

 

Plus les racines d'une plante sont longues, plus elle peut séquestrer le carbone dans le sol et plus elle peut l'y maintenir efficacement. Une prairie saine, avec une diversité d'herbes indigènes spécifiques à la région – sur la ferme de M. Massy, certaines ont des racines qui s'enfoncent d'un mètre dans le sol – peut créer des puits de carbone profonds. La bonne gestion des prairies contribue également au stockage du carbone par d'autres moyens : en améliorant la santé des sols, ce qui les rend plus résistants aux événements extrêmes, selon Mme Marcia DeLonge, scientifique principale du programme « Alimentation et environnement » de l'Union of Concerned Scientists. Selon elle, cela « peut protéger le carbone existant dans le sol jusqu'à un certain point, mais, ce qui est peut-être plus important, peut permettre une séquestration continue du carbone. En d'autres termes, même lorsque des événements tels que la chaleur extrême, la sécheresse, les incendies et les inondations n'affectent pas de manière significative le carbone du sol dans l'immédiat, ils peuvent affecter les parties aériennes des plantes qui contribuent au carbone du sol à plus long terme. »

 

Les arbres capturent et stockent généralement plus de carbone que les herbes et les arbustes. La taille, la densité et la longévité sont autant de facteurs qui entrent en ligne de compte dans cette capacité ; les arbres des cultures de base tropicales sont particulièrement performants à cet égard. Les forêts tropicales séquestrent la moitié de notre carbone terrestre, soit environ 470 milliards de tonnes.

 

Cependant, l'agriculture s'oppose souvent à ces efforts héroïques de la part des plantes et des arbres. Pour produire une partie de la nourriture dont nous avons besoin pour vivre, nous perturbons ou détruisons nos écosystèmes de stockage du carbone. Nous y faisons paître des animaux de manière non durable, ou nous les défrichons et les labourons pour faire pousser des monocultures de maïs, de soja, etc. – certaines pour nourrir le bétail, d'autres pour produire la fausse viande qui est censée remplacer la vraie – qui nécessite encore plus de labourage, ainsi que l'application de produits chimiques qui tuent les bactéries, les champignons et les insectes bénéfiques du sol. La terre se dégrade et devient pauvre en carbone.

 

Aussi improbable et illogique que cela puisse paraître, le bétail peut aider.

 

 

Le piétinement des moutons mélange le fumier au sol, le fertilisant et déposant de la matière organique. Cela ouvre le sol, l'ensemence et permet aux racines des plantes d'aller plus en profondeur sans que l'on ait besoin de labourer. Crédit : Lela Nargi

 

 

Les bienfaits des animaux : le pâturage géré

 

La tempête désastreuse qui a frappé la ferme de M. Massy a été suivie de cinq années de sécheresse. Dans toute l'Australie, les prairies déboisées et surpâturées ont souffert, exposées aux tempêtes de poussière et à l'érosion. M. Massy, cependant, a commencé à « s'orienter vers le pâturage et la culture écologiques », dit-il, en s'informant auprès d'autres agriculteurs qui avaient reconnu le caractère destructeur de l'élevage traditionnel.

 

Ce virage impliquait une rotation plus fréquente des moutons d'un enclos à l'autre, ce qui permettait aux graminées et aux plantes herbacées de se reposer longuement afin de rebondir. Il a fallu semer des plantes plus nombreuses et variées adaptées au sol desséché, notamment des fixateurs d'azote comme la luzerne. Le piétinement des moutons mélange le fumier au sol, le fertilisant et déposant de la matière organique. Cette action ouvre le sol, l'ensemence et permet aux racines des plantes d'aller plus en profondeur, le tout sans la destruction par les labours ou les charrues. Au fil du temps, « les graminées, les plantes herbacées et les légumineuses indigènes qui semblaient avoir disparu sont lentement revenues », explique M. Massy. Il en va de même pour de nombreuses espèces sauvages : « Nous avons maintenant plus de 140 espèces d'oiseaux, quatre espèces de macropodes, et bien d'autres choses encore. »

 

 

Si le pâturage géré pouvait être intensifié dans le monde entier, il pourrait permettre de séquestrer plus de 16 gigatonnes de carbone d'ici 2050.

 

Selon le projet Drawdown, le pâturage du bétail occupe un quart de la surface terrestre dans le monde, soit quelque 3,3 milliards d'hectares. Il estime que 79 millions d'hectares font déjà l'objet d'un pâturage géré du type de celui que M. Massy pratique actuellement dans son exploitation, bien qu'il considère que 1,3 milliard d'hectares de la surface cultivable de la terre sont suffisamment humides pour se prêter à cette pratique. Si le pâturage géré pouvait être intensifié à l'échelle mondiale, il permettrait de séquestrer plus de 16 gigatonnes de carbone d'ici 2050.

 

Ce que le pâturage géré ne fait pas, c'est éliminer les émissions de méthane et d'oxyde nitreux. Pourtant, le projet Drawdown a montré que le piégeage du carbone faisait plus que compenser ces émissions. « Si nous parvenons à déterminer les meilleurs endroits pour les pâturages et à nous assurer qu'ils sont bien gérés, nous pourrons bénéficier de tous ces avantages », déclare Mme DeLonge.

 

 

Plus d'avantages pour les animaux : le sylvopâturage

 

Au cours des dix dernières années, M. Massy a pris une autre mesure importante sur ses terres de parcours : il a planté 50.000 arbres et arbustes indigènes, poursuivant ainsi les efforts entrepris par son père dans les années 1960. C'est exactement ce qu'est le sylvopâturage, qui accroît la biodiversité du sol et le potentiel de stockage du carbone de l'élevage. M. Eric Toensmeier, qui effectue des recherches sur l'utilisation des terres à des fins alimentaires dans le cadre du projet Drawdown, le qualifie d'« outil puissant [...] qui n'est pas pris au sérieux ».

 

Puissant comment ? Le projet Drawdown estime que le sylvopâturage peut séquestrer près de cinq tonnes de carbone par hectare et par an, ce qui en fait l'un des outils de stockage du carbone les plus efficaces en agriculture. Ce pouvoir est déjà reconnu dans des pays comme le Brésil, l'Australie et le Mexique, où les gouvernements offrent aux agriculteurs des incitations financières pour passer aux systèmes de sylvopâturage. Mais jusqu'à présent, aux États-Unis, il reste peu connu et peu compris.

 

À quelques exceptions notables près, comme sur les 14 hectares de M. Steve Gabriel, une prairie de fauche autrefois pauvre en nutriments, près d'Ithaca, dans l'État de New York. C'est là que M. Steve Gabriel, spécialiste de l'agroforesterie au sein du programme des petites exploitations agricoles de l'Université Cornell, expérimente le sylvopâturage depuis cinq ans. Il a rédigé un guide à l'intention des agriculteurs nord-américains désireux d'en savoir plus, en se fondant en partie sur sa propre expérience.

 

« Lorsque nous avons acquis [la ferme], la diversité était assez faible – beaucoup de verge d'or, beaucoup de plantes ligneuses, un sol qui n'absorbait pas très bien l'eau après la pluie parce qu'il s'était compacté à cause des machines qui y circulaient depuis des décennies », explique M. Gabriel. Il a introduit un troupeau de moutons Katahdin au tempérament doux et a rapidement constaté « une transformation du sol car ils ont libéré de l'azote et des nutriments et l'ont fertilisé en même temps », transformant la terre en pâturages dynamiques riches en trèfle, plantains, fleurs sauvages et graminées.

 

Dans deux pâturages, M. Gabriel a planté des robiniers noirs et il dit avoir commencé à remarquer une augmentation de la matière organique du sol – c'est-à-dire des morceaux de plantes et d'animaux en décomposition qui fournissent un apport constant de nutriments à tout ce qui y pousse – ce qui, selon M. Toensmeier, augmente également le carbone du sol et le stockage du carbone dans la biomasse aérienne. Les arbres ont une série d'autres usages. Ils fournissent de l'ombre aux animaux, ainsi qu'un fourrage nutritif – M. Gabriel complète le pâturage des animaux avec des branches de robinier qu'il coupe sur le tronc.

 

La principale raison pour laquelle M. Gabriel a choisi de planter des robiniers noirs est qu'ils ont une croissance rapide et que « plus l'arbre pousse vite, plus il va séquestrer de carbone », dit-il, du moins dans les premières décennies, tant dans le sol que dans le tronc, les branches et les feuilles. Il a également fait des expériences avec des saules, qui peuvent présenter un avantage supplémentaire pour le climat lorsqu'ils sont mangés par le bétail : leurs tanins pourraient ralentir la digestion, réduisant ainsi les émissions de méthane.

 

Dans les forêts anciennes qui entourent ses pâturages ouverts, M. Gabriel utilise les moutons pour débroussailler. Le sol est ainsi libéré pour la construction d'abris et l'ensemencement de graminées fourragères, ce qui permet d'assainir le sol et, potentiellement, à long terme, de stocker du carbone.

 

 

Lorsqu'il est géré correctement, le bétail peut contribuer à la séquestration du carbone ou à la maîtrise des broussailles envahissantes. Crédit : Trisha Dixon

 

 

La raison pour laquelle tout cela est si important

 

« Maîtriser les broussailles envahissantes avec [le bétail] est une pratique belle et élégante », déclare M. Toensmeier, « mais je ne peux pas vous dire le bilan carbone – ce n'est certainement pas aussi puissant que des arbres récents dans les pâturages. » Mais d'autres chercheurs ont constaté qu'il y a des avantages à laisser du bétail (soigneusement géré) dans un boisé pour le remettre en ordre.

 

 

Il est essentiel pour notre survie de trouver des solutions flexibles à l'utilisation des terres et d'augmenter le nombre de bonnes terres pour la production alimentaire.

 

Les forêts en tant que telles sont essentielles à l'atténuation du changement climatique et au stockage du carbone. La préservation des forêts tropicales occupe la cinquième place sur la liste du projet Drawdown et celle des forêts tempérées la douzième. Mais dans des pays comme l'Équateur, la préservation des forêts peut être en contradiction avec les besoins des agriculteurs de subsistance appauvris, qui coupent souvent les arbres pour cultiver. Apprendre à ces agriculteurs ce qu'est le sylvopâturage, puis les aider à installer et à maintenir, par exemple, des chèvres sur leurs terres, pourrait contribuer à préserver les forêts – et les stocks de carbone.

 

Dans le cadre de systèmes agricoles diversifiés dans des pays comme l'Argentine, en particulier sur les terres dégradées, le sylvopâturage s'est également avéré plus rentable pour les agriculteurs que le pâturage seul, ce qui pourrait encourager les gens à l'adopter – encore une fois, en les empêchant de couper la forêt pour la cultiver. M. Toensmeier espère que les agriculteurs américains pourront un jour bénéficier d'incitations financières pour adopter des méthodes respectueuses du carbone, comme l'ajout d'arbres aux pâturages. Toutefois, dit-il, « je ne recommanderais certainement pas de payer les gens pour convertir des forêts en sylvopâturages pour des raisons de carbone, à moins et jusqu'à ce qu'il soit prouvé que cela entraîne effectivement des séquestrations nettes, ce dont je doute pour l'instant. »

 

Pourtant, tout le monde n'est pas convaincu des avantages du bétail. « Il y a un argument que certains avancent à propos de la séquestration du carbone, à savoir que nous devrions simplement laisser la terre tranquille », explique M. Gabriel. C'est un argument qui ne tient pas compte de l'augmentation de la population mondiale, qui s'accompagne d'un besoin croissant de nourriture, sur des terres de moins en moins adaptées à une production durable. En d'autres termes, il est essentiel pour notre survie de trouver des solutions flexibles à l'utilisation des terres, ainsi que davantage de bonnes terres pour la production alimentaire. « Personne ne laisse la terre tranquille », déclare M. Gabriel. « Si nous ne trouvons pas des moyens de l'utiliser de manière créative avec des pratiques plus régénératrices, alors la grande laiterie en haut de la route l'achètera, la labourera et y mettra des monocultures. »

 

Mais si les projections du projet Drawdown et d'autres chercheurs sont exactes, l'élevage au bon endroit, en utilisant des méthodologies réfléchies, pourrait tout simplement être en mesure de nous nourrir et de nourrir le sol – tout en nous aidant à atteindre les objectifs en matière de carbone et d'autres objectifs climatiques.

 

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* Source : Can Cows Help Mitigate Climate Change? Yes, They Can! - JSTOR Daily

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