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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

La guerre en Ukraine : un tournant pour la politique agricole ?!

4 Juin 2022 Publié dans #Willi l'Agriculteur, #Politique agricole, #Ukraine

La guerre en Ukraine : un tournant pour la politique agricole ?!

 

Alfons Balmann*, chez Willi l'agriculteur**

 

 

La photo montre les couleurs du drapeau ukrainien : bleu-jaune. Les silos sont ceux de « ma » coopérative [celle de Willi].

 

 

C'est à lire absolument, en particulier les indications sur les conflits d'objectifs.

 

 

A peine la pandémie de Covid-18 semble-t-elle quelque peu surmontée, avec des charges énormes pour la société, l'économie et les budgets publics, que la guerre en Ukraine déclenche de nouvelles ondes de choc sur les marchés agricoles internationaux, avec une explosion des prix des denrées alimentaires, des aliments pour animaux et des engrais. Ces nouvelles ondes de choc vont durer et auront également d'énormes conséquences pour la société, l'économie et les budgets publics. Ces pressions et la crise alimentaire difficilement évitable dans de nombreux pays en développement s'accompagnent d'une nouvelle prise de conscience du fait que la mission première de l'agriculture est de produire des denrées alimentaires. En conséquence de ces événements, les priorités de la politique agricole devront être modifiées. Toutefois, les problèmes urgents et non résolus de l'agriculture en matière de protection des animaux, du climat, de l'environnement et de la biodiversité demeurent. Au vu des défis déjà importants, la question se pose donc de savoir ce que signifie le changement d'époque tant évoqué pour la politique agricole et les acteurs politiques et où pourraient se trouver des solutions. Pour y répondre, quatre thèses sont discutées ci-après et ensuite classées.

 

 

1. L'agriculture doit changer, mais il y a d'énormes conflits d'objectifs !

 

La société allemande attend un changement de l'agriculture. Il existe des problèmes et des défis considérables, bien documentés scientifiquement, en matière de protection des animaux, du climat, de l'environnement et de la biodiversité. Nombre de ces problèmes sont connus depuis longtemps, comme la pollution des nappes phréatiques par les nitrates et l'extinction des espèces. La pression politique pour agir est d'autant plus forte. La guerre en Ukraine a remis en lumière le fait que la sécurité alimentaire est la fonction sociale fondamentale de l'agriculture. Cela vaut à l'échelle nationale et mondiale. Cela soulève inévitablement la question des conflits d'objectifs, par exemple entre la protection des animaux et la protection du climat ou entre la protection des espèces et la sécurité alimentaire. Toutefois, au sein tant de l'agriculture que de la société, les points de vue sont très différents quant à savoir si les conflits d'objectifs peuvent être gérés plutôt dans le cadre d'une transition agricole écologique ou par une intensification durable. Les arguments à l'appui de chaque point de vue s'accompagnent de conceptions différentes quant à la mesure dans laquelle la transformation et la consommation de produits agricoles peuvent être rendues plus durables sur le plan écologique. Si l'on considère les tendances passées et la crise alimentaire actuelle, l'objectif d'une extension considérable de l'agriculture biologique (comme dans le Green Deal de l'UE à 25 % de la surface et même à 30 % de la surface d'ici 2030 dans l'accord de coalition du gouvernement fédéral actuel) soulève des questions considérables quant à sa durabilité, à moins que l'agriculture biologique ne parvienne à augmenter drastiquement la productivité par unité de surface.

 

 

2. L'agriculture va changer, car il y a plusieurs moteurs simultanés !

 

L'agriculture est en pleine mutation dans le monde entier, sous l'impulsion notamment de la numérisation, des développements biotechnologiques, du changement climatique et de l'évolution des modèles de consommation. Ces évolutions semblent même s'accélérer ces derniers temps, notamment parce que de nouvelles possibilités technologiques naissent de capacités de calcul toujours plus grandes, d'une disponibilité accrue des données et de méthodes d'intelligence artificielle. Dans ce contexte, l'agriculture est confrontée à une concurrence mondiale pour des ressources rares et des débouchés, à laquelle elle ne peut se soustraire. Il semble que les innovations dans le secteur agricole se propagent actuellement plus rapidement dans les pays émergents d'Amérique du Sud et d'Europe de l'Est que dans l'UE. Les discussions selon lesquelles les désavantages de la place économique allemande résultent en premier lieu de normes environnementales plus élevées sont donc réductrices. Au contraire, la concurrence technologique mondiale devient un facteur de plus en plus important pour la compétitivité de l'agriculture et des chaînes de création de valeur.

 

Outre les moteurs mondiaux, il existe des moteurs locaux du changement, comme la faible rentabilité de la majeure partie de l'agriculture allemande. La majorité des exploitations agricoles à titre principal en Allemagne réalise en moyenne sur plusieurs années des bénéfices par unité de main-d'œuvre familiale qui sont bien inférieurs aux revenus d'autres secteurs. Et cela sans même prendre en compte les intérêts dus pour l'énorme capital propre. La cause n'est que partiellement à chercher dans les prix bas des produits et encore moins dans les stratégies de marketing du commerce de détail. La taille souvent réduite des entreprises est un facteur au moins aussi important, ce qui se reflète surtout dans les déficits de revenus particulièrement marqués des petites et moyennes entreprises qui dominent en nombre. Outre le faible niveau de revenus dans l'agriculture, l'évolution démographique va également entraîner des changements. Dans de nombreuses régions rurales, seule une fraction de la main-d'œuvre quittant le monde du travail pour des raisons d'âge pourra être remplacée à l'avenir par des jeunes. L'agriculture devra entrer en concurrence non seulement avec d'autres secteurs, mais aussi avec des régions urbaines prospères, pour attirer cette main-d'œuvre qui se raréfie. La rationalisation par la numérisation, la réduction de la production à forte intensité de main-d'œuvre et le recrutement de main-d'œuvre qualifiée à l'étranger constituent des solutions.

 

 

3. Le changement durable a besoin de cohérence, car l'agriculture ne peut se transformer qu'en tant que partie de la société !

 

De nombreuses revendications de la société civile et des médias en faveur d'une transition agricole donnent l'impression que l'agriculture viable et acceptée par la société doit s'orienter vers un modèle postmoderne et naturaliste, marqué par des principes tels que la globalité, la suffisance et la régionalité. L'agriculture est toutefois entourée d'une société qui continue de miser sur la croissance, l'innovation et la mondialisation. Les exigences d'une plus grande régionalisation de la production et de la consommation alimentaires ne s'opposent pas seulement à la mondialisation croissante de l'économie et de la société. Elles soulèvent également la question de savoir dans quelle mesure ces exigences sont compatibles avec les impératifs de protection du climat et de l'environnement dans le contexte des besoins alimentaires d'une population mondiale croissante et plus riche. Il en va de même pour le rejet de nouvelles technologies, telles que les nouvelles méthodes de génie génétique, qui sont naturellement utilisées dans d'autres domaines de l'économie et de la médecine.

 

 

4. L'échec du dialogue exige de nouvelles solutions

 

Les débats politiques sur l'agriculture souffrent depuis un certain temps d'une défaillance du dialogue. Cet échec du dialogue se manifeste entre l'agriculture et la société, au sein de l'agriculture ainsi qu'au sein de la société. Le récent débat sur la question de la suspension de la mise en jachère de 4 % des terres dans le cadre de la future politique agricole de l'UE en réponse à la guerre en Ukraine peut être considéré comme une preuve de la persistance des mises en cause réciproques. D'un côté, la suspension de la mise en jachère demandée par l'agriculture n'aurait qu'un effet très limité sur la crise alimentaire actuelle. De plus, elle n'a été accompagnée d'aucune proposition de la part de l'agriculture sur la manière dont les contributions alternatives à la protection des espèces pourraient se présenter. De l'autre côté, la demande fondamentale de sécurité alimentaire ne peut guère être réfutée par les organisations environnementales de manière convaincante par le fait que l'on pourrait tout simplement manger moins de viande au lieu de suspendre la mise en jachère.

 

Comment en arrive-t-on à des discussions aussi peu fructueuses, sans perspectives d'exploitation des potentiels gagnant-gagnant ? Une explication pourrait résider dans le fait que les acteurs des différents camps attachent moins d'importance à convaincre les critiques de leur propre position qu'à ne pas irriter leurs propres partisans. Au sein de l'agriculture, l'un des principaux problèmes réside dans le fait qu'une grande partie des exploitations ne voient pas de perspective de pouvoir maîtriser économiquement les besoins de changement. Au lieu de discuter ouvertement des questions structurelles, on attend des partenaires du marché et de l'État qu'ils résolvent les problèmes. Inversement, la société ne discute guère de manière différenciée des éventuelles incohérences concernant les multiples attentes envers l'agriculture et les conflits d'objectifs qui y sont liés, ainsi que des solutions possibles et de leur compatibilité avec les évolutions générales de la technologie et de la société. Il n'est donc pas surprenant que le dialogue entre l'agriculture et la société végète depuis un certain temps et que les responsabilités continuent d'être renvoyées d'un côté à l'autre, bien que les problèmes soient urgents.

 

 

Que faudrait-il faire ?

 

Dans le contexte de l'onde de choc de la guerre, on a de nouveau pris conscience que la sécurité alimentaire ne va pas de soi. Toutefois, les problèmes d'environnement et de protection des animaux ne disparaissent pas pour autant. L'onde de choc de la guerre et les conséquences de la pandémie de Covid-19 devraient entraîner des charges supplémentaires considérables pour les consommateurs, les contribuables et le budget de l'État. En conséquence, les ressources supplémentaires disponibles pour l'agriculture afin de compenser les coûts supplémentaires liés à la protection de l'environnement, du climat, de la biodiversité et des animaux devraient être limitées. C'est pourquoi la question se pose plus que jamais de trouver des réserves d'efficacité au sein du système agricole, qui ouvrent autant que possible des possibilités gagnant-gagnant pour l'agriculture, la sécurité alimentaire et l'environnement, au-delà des paiements agricoles supplémentaires. Ainsi, les déficits de revenus de l'agriculture sont en grande partie d'ordre structurel. De même, il convient de reconnaître que de nombreux problèmes de bien-être animal et d'environnement sont liés à la gestion. Il convient de s'attaquer à ces deux problèmes. En outre, les facteurs de changement externes mentionnés offrent de nouvelles perspectives. On peut notamment citer la numérisation et la biotechnologie, qu'il convient d'exploiter. Celles-ci nécessitent l'acceptation de la société, qu'il convient de promouvoir, ainsi que les infrastructures correspondantes.

 

Il convient sans aucun doute de s'appuyer sur les résultats du Réseau de Compétences pour l'Élevage d'Animaux de Rente et de la Commission pour l'Avenir de l'Agriculture (ZKL). Ces derniers ont en principe réussi à négocier des lignes de compromis entre les groupes d'intérêt sur une base large. On peut ainsi constater les efforts pour surmonter l'échec du dialogue tout comme la résolution des besoins en matière d'environnement et de protection des animaux. Un examen plus approfondi fait toutefois craindre que bon nombre des attentes formulées par la Commission pour l'Avenir de l'Agriculture ne puissent guère être satisfaites et que certains des compromis s'avèrent «foireux» : 1) les conflits d'objectifs fondamentaux ne sont guère abordés ; 2) l'importance des moteurs de changement globaux et locaux est sous-estimée ou niée, comme la numérisation et les causes structurelles de la non-rentabilité dans l'agriculture ; 3) on donne à la société une image probablement peu conforme à la réalité qui, en ces temps de grands défis comme la numérisation, les efforts de protection du climat et les changements démographiques, devrait accorder plus d'importance à la suffisance qu'à la prospérité. Il ne suffit donc pas de se taper sur l'épaule en attendant une nouvelle manne financière. Il faut plutôt exploiter les potentiels permettant de combiner la sécurité alimentaire avec les objectifs de protection de l'environnement, du climat et des animaux, surtout au sein de l'agriculture et de la chaîne de création de valeur.

 

Ces derniers temps, l'économie a montré comment elle pourrait réussir dans le domaine de la protection des animaux par le biais de l'initiative « Bien-être animal » et des efforts du commerce de détail. Les catalogues de critères de l'initiative « Bien-être animal » (qui comprennent également des exigences en matière de qualification, de surveillance des carcasses et des antibiotiques), avec une participation croissante de l'agriculture, constituent des éléments importants, tout comme l'étiquetage des modes d'élevage par le commerce alimentaire de détail, la mise à disposition de moyens pour les exploitations d'élevage appliquant des normes de bien-être animal plus élevées, ainsi que le déréférencement déjà partiellement réalisé des produits du niveau d'élevage le plus bas et d'autres annonces de déréférencement d'ici 2030. Malheureusement, au lieu de poursuivre dans cette voie et de réfléchir, compte tenu de l'énorme pression à agir, à la manière dont ces évolutions peuvent être encouragées par des mesures publiques, certains éléments indiquent actuellement au niveau de la politique fédérale que des critères axés sur des principes, tels qu'un accès à l'extérieur ou une obligation de surface pour l'élevage, semblent plus importants que les résultats. Cela est d'autant plus vrai lorsque des critères tels que l'accès à l'extérieur dans l'élevage porcin entraîneraient des coûts d'investissement élevés, et que des obstacles juridiques existants et difficiles à surmonter rendent improbable la réussite d'une transformation à grande échelle. Si la politique veut sérieusement et rapidement atteindre un plus grand bien-être animal à grande échelle, compte tenu des charges déjà élevées pour les consommateurs et les budgets publics, elle ne pourra pas éviter d'accorder une importance nettement plus grande au pragmatisme, à l'efficacité des coûts et au bien-être animal réel sur la base d'indicateurs. Si l'on n'y parvient pas, la transformation de l'élevage risque surtout de devenir un démantèlement, la demande étant à l'avenir en grande partie satisfaite par l'étranger.

 

Alfons Balmann, IAMO, balmann@iamo.de

 

Le texte représente l'opinion de l'auteur.

 

____________

 

 

Directeur de l'IAMO (Leibniz-Institut für Agrarentwicklung in Transformationsökonomien – Institut Leibiniz pour le Développement Agricole en Europe Centrale et de l’Est) et membre du conseil scientifique du BMEL (Ministère Fédéral de l'Alimentation et de l'Agriculture).

 

** Source : Der Krieg in der Ukraine: Eine Zeitenwende für die Agrarpolitik?! - Bauer Willi

 

 

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