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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

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30 Juin 2022 Publié dans #Union Européenne, #Politique, #Alimentation

Des engrais chimiques pour les pays en développement ? Le « nein ! » irresponsable de la Commission Européenne

 

André Heitz*

 

 

(Source)

 

 

Le Conseil Européen devait se prononcer les 23 et 24 juin 2022 sur un appui aux pays en développement dans la production d'engrais (d'azote) de synthèse. La Commission Européenne a tenté de s'y opposer. Tout pour le climat, et tant pis pour les famines.

 

 

Le Conseil Européen (les chefs d'État et de gouvernement des États membres de l'Union Européenne) se sont réunis à Bruxelles les 23 et 24 juin 2020. Parmi les points abordés, il n'y avait pas que la question du statut de candidat à l'adhésion à l'Union Européenne de la Géorgie, de la Moldavie et, surtout, de l'Ukraine, laquelle a fort normalement retenu l'attention des médias.

 

Le secrétariat du Conseil rapporte (c'est nous qui graissons) :

 

« 9. Le Conseil européen soutient résolument les efforts sur les corridors de solidarité en vue de faciliter les exportations de denrées alimentaires en provenance d'Ukraine via différentes voies terrestres et différents ports de l'UE. Il invite la Commission et les États membres, en s'appuyant en particulier sur l'initiative FARM [Food and Agricultural Resilience Mission] ainsi que sur les initiatives des Nations unies et du G7, à intensifier leurs efforts pour:

 

1) aider les pays en développement à réorienter, au besoin, leurs chaînes d'approvisionnement;

 

2) accélérer la mise en œuvre des initiatives phares Équipe Europe pertinentes convenues lors du récent sommet Union européenne   Union africaine, qui visent à développer une production alimentaire durable et à renforcer la productivité agricole, notamment en ce qui concerne les protéagineux, et les capacités de l'agro-industrie sur le continent africain; et

 

3) travailler à des initiatives avec les partenaires internationaux en vue de soutenir, dans les pays en développement, le déploiement de capacités de production d'intrants, en particulier d'engrais durables. »

 

Le 20 juin 2022, l'agence Reuters a publié « EU split over fertiliser plants in poorer nations as food crisis bites » (l'UE est divisée sur la question des usines d'engrais dans les pays pauvres alors que la crise alimentaire fait rage) et a livré quelques éléments peu ragoûtants des manœuvres de la Commission Européenne.

 

En bref, la Commission Européenne s'est explicitement opposée au texte proposé, et donc au projet, motif pris que (selon Reuters) « la production d'engrais dans les pays en développement serait incompatible avec les politiques énergétiques et environnementales de l'UE ».

 

La rationalité du projet est pourtant évidente : les pays en développement – comme du reste l'Union Européenne – sont dépendants dans une plus ou moins large mesure de l'ammoniac et des engrais de la Russie, laquelle ne se prive pas d'utiliser cette situation à des fins stratégiques et géopolitiques.

 

Mais la production de ces engrais nécessite beaucoup d'énergie... c'est donc contraire à la politique environnementale de l'Union Européenne...

 

Comme il est difficile de dire simplement « nein ! » (dans la langue de Mme Ursula von der Leyen), la Commission a suggéré de se référer uniquement à un plan visant à promouvoir des alternatives aux engrais (chimiques) ou une utilisation plus efficace des engrais.

 

Les « alternatives » ? C'est tout compte fait le fiasco de l'expérience sri-lankaise !

 

Pour la Commission Européenne, la lutte contre le changement climatique (nominale, car elle résiste aussi aux vraies mesures en faveur du climat comme le développement du nucléaire) doit donc préempter la lutte contre la malnutrition et la famine et contre les désordres sociaux qui leur sont associés.

 

Pour la Commission Européenne, la lutte contre le changement climatique (nominale...) implique l'acceptation d'une situation géopolitique dans laquelle le maître du jeu réside à Moscou.

 

Le texte adopté par le Conseil se réfère au « déploiement de capacités de production d'intrants, en particulier d'engrais durables ». Ce que signifie « engrais durables » est une énigme. Nous oserons espérez que ce n'est pas une astuce qui ménage la chèvre et le chou et permet à la première de manger le second.

 

Près de la moitié de la population mondiale dépend des engrais azotés issus du procédé Haber-Bosch pour son alimentation.

 

_______________

 

André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.

 

Une version de cet article a été publiée sur Contrepoints.

 

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