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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Marre de l'« agro-écologie » !

19 Avril 2022 Publié dans #Agro-écologie

Marre de l'« agro-écologie » !

 

 

L'agro-écologie illustrée par une organisation belge, Entraide et Fraternité (source)

 

 

Je confesse : c'est un titre putaclic.

 

Mais il reflète mon exaspération devant les articles dans lesquels des auteurs pontifient avec force banalités sur l'« agro-écologie ». Et surtout embobinent l'opinion publique et les décideurs politiques.

 

 

« Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du CSA ni du HLPE » – FAO

 

Mes pérégrinations sur la toile m'ont amené à « Le système alimentaire mondial est-il à l'aube d'un changement majeur ? ».

 

C'est de M. William G. Moseley. Sa fiche Wikipedia dit qu'il est « un professeur américain de géographie, et Directeur du Programme d'Alimentation, Agriculture et Société, au Macalester College de Saint Paul, dans le Minnesota (États-Unis), où il donne des cours sur l'Afrique, l'environnement et le développement. »

 

L'article est daté du 6 avril 2022 et publié par l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO) dans les pages « Comité de la Sécurité Alimentaire Mondiale (CSA) ».

 

L'auteur est membre du Comité directeur du Groupe d'Experts de Haut Niveau des Nations Unies sur la Sécurité Alimentaire et la Nutrition (HLPE). « Les opinions exprimées ici... » ? Certes ! Mais elles sont insufflées dans cet organe...

 

M. William G. Moseley explique donc, d'entrée, que « Le système alimentaire mondial est en crise»

 

Ah, c'est mon jour de grinche : « système... » me tape aussi sur le système ! Comme s'il existait un système alimentaire mondial...

 

 

Passe-moi la rhubarbe...

 

Cette phrase vient avec un lien, comme vous avez pu vous en apercevoir... C'est « OPINION: The war in Ukraine could spark a hurricane of global hunger » (la guerre en Ukraine pourrait déclencher un ouragan de faim dans le monde).

 

Dans ce petit monde – petit mais bruyant et, hélas, bien introduit et influent – on se fait la courte échelle. Cette « opinion » est donc de Mmes Jennifer Clapp et Hilal Elver, toutes deux membres du Comité directeur du HLPE...

 

La première est une économiste politique canadienne, professeure et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur la sécurité alimentaire et la durabilité mondiales à l'Université de Waterloo, et membre de IPES-Food (International Panel of Experts on Sustainable Food Systems – panel international d'experts des systèmes alimentaires durables).

 

C'est mon jour de grogne – mais ne croyez pas que ce soit lié aux résultats du premier tour des présidentielles. L'acronyme IPES-Food a été conçu sur le modèle de l'IPBES, la Plateforme Intergouvernementale Scientifique et Politique sur la Biodiversité et les Services Écosystémiques, pour suggérer un statut que cette organisation non gouvernementale n'a pas.

 

 

Le cas Hilal Elver

 

Mme Hilal Elver signe en tant qu'ancienne Rapporteuse Spéciale des Nations Unies sur le Droit à l'Alimentation.

 

C'est encore mon jour d'aigreur... Cette dame a échappé à mes quolibets jusqu'à ce jour. Elle a occupé cette fonction de mai 2014 à avril 2020, à la suite d'Olivier De Schutter – l'ami des ennemis de Monsanto et notamment co-organisateur de la mascarade du Tribunal International Monsanto – lui-même précédé par Jean Ziegler – l'ami de quelques dictateurs.

 

Elle n'est pour rien dans cet ordre de succession et, s'il faut voir une certaine continuité, c'est sans doute dans l'extraordinaire capacité à propager sous leur signature la pensée et les écrits de la contestation du « système ».

 

Mme Hilal Elver sort aussi du lot pour une autre raison. Le 13 avril 2016, elle écrivait sur son blog :

 

« Lorsque je suis devenue la Rapporteuse Spéciale des Nations Unies sur le Droit à l'Alimentation, j'ai eu l'occasion d'en apprendre davantage sur ce qui se passe dans divers endroits du monde en ce qui concerne la sécurité alimentaire, la souveraineté alimentaire, le droit à l'alimentation, des concepts qui sont discutés au cours des cinq dernières décennies sur diverses plates-formes, et comment l'impact des questions alimentaires affecte chacun d'entre nous, différemment dans notre vie quotidienne selon l'endroit où nous sommes nés et qui nous sommes. [...] »

 

Son dernier « rapport » porté à l'attention de l'Assemblée Générale des Nations Unies, « Réflexion analytique sur les systèmes alimentaires, les crises alimentaires et l’avenir du droit à l’alimentation », est un formidable copier-coller de la rhétorique anti-système. Par exemple : « La mondialisation et la financiarisation des systèmes alimentaires ont permis aux grandes entreprises agricoles de dominer le marché et de décider unilatéralement ce qui serait produit et en quelle quantité. »

 

Elle y écrivait encore : « […] Ces six dernières années, Hilal Elver a acquis une connaissance approfondie et unique de la situation du droit à l’alimentation dans le monde. »

 

On est content pour elle...

 

 

L'« agroécologie » au Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies

 

Mais cela nous a éloigné de l'« agro-écologie ». Mme Hilal Elver l'a abordée dans un conte de fée en association avec... « les connaissances traditionnelles » :

 

« I. Investir dans l’agroécologie et les connaissances traditionnelles

 

84. Il importe de diversifier les investissements dans la production alimentaire et de les concilier avec des méthodes plus responsables et durables, comme l’agroécologie, ainsi qu’avec les connaissances traditionnelles. Il faut pour cela mettre en œuvre une stratégie bien réfléchie permettant d’abandonner l’agriculture industrielle, qui est le principal élément à l’origine de l’urgence climatique, et de promouvoir des pratiques transformatrices, résilientes et durables. L’agroécologie évite l’utilisation de composés biochimiques et de pesticides dangereux, soutient le mouvement en faveur des aliments locaux, protège les petits exploitants agricoles, y compris les femmes, et les petites pêcheries, respecte les droits de l’homme, renforce la démocratie alimentaire et met an avant les connaissances et la culture traditionnelles, préserve la durabilité environnementale et favorise une alimentation saine (voir A/70/287). »

 

 

Le point de vue de M. William G. Moseley

 

Revenons maintenant à M. William G. Moseley.

 

Après avoir musardé dans différent thèmes, il écrit :

 

« Si la communauté internationale doit répondre aux conséquences immédiates de la crise en veillant à ce qu'une nourriture adéquate parvienne sans délai à ceux qui souffrent de la faim, elle doit également réaliser des investissements qui ouvriront la voie à l'avènement d'un système alimentaire plus durable et moins vulnérable. Nous devrions commencer par favoriser un système alimentaire moins gourmand en combustibles fossiles, afin qu'il soit moins exposé aux fluctuations des prix de ces derniers et aux perturbations de leur approvisionnement.

 

Nous savons comment produire des aliments plus sains en utilisant moins d'énergie fossile. La science de l'agroécologie tire parti des interactions écologiques entre les cultures, les cultures et les insectes, et les cultures et le sol, pour contenir les parasites, entretenir la fertilité du sol et produire davantage de nourriture. Son intérêt dans le contexte actuel est qu'elle ne repose pas sur des intrants produits à partir de combustibles fossiles (engrais et pesticides), dont l'approvisionnement peut être interrompu ou les coûts exploser. Bien que le domaine de l'agroécologie existe depuis des décennies et qu'il ait récemment été reconnu par les organisations du système des Nations unies et par certains gouvernements, des investissements substantiels sont nécessaires pour que ses principes et ses pratiques puissent s’étendre, tant sur le terrain qu'au sein de la communauté scientifique. Un bon point de départ pourrait être la création d'un nouveau centre de recherche du CGIAR consacré à l'agroécologie. »

 

 

« Nous savons comment... » ? Nous ne savons même pas « quoi » ?

 

Y en a donc marre !

 

Cela commence par les « aliments plus sains », qui implique que ceux issus du « système alimentaire mondial » ne seraient pas sains ou le seraient moins.

 

L'auteur nous met en lien un rapport, publié le 17 juillet 2019, du Groupe d’Experts de Haut Niveau sur la Sécurité Alimentaire et la Nutrition (HLPE), « Approches agroécologiques et autres approches novatrices ». Il suffit de lire le début du résumé pour comprendre que le concept est nébuleux – ce que beaucoup savent déjà.

 

« Nous savons comment... » ? Que dit, par exemple, le résumé du rapport ?

 

« 10. Il y a eu beaucoup moins d’investissements dans les travaux de recherche portant sur les approches agroécologiques que dans ceux consacrés à d’autres approches novatrices, d’où un important déficit de connaissances, notamment en ce qui concerne: les rendements et résultats relatifs des pratiques agroécologiques comparées à d’autres solutions selon les contextes; la manière dont l’agroécologie peut être reliée aux politiques publiques; les incidences économiques et sociales de l’adoption d’approches agroécologiques; la contribution de ces approches au renforcement de la résilience face au changement climatique; et les moyens d’accompagner les transitions vers des systèmes alimentaires agroécologiques, et notamment de surmonter les blocages et de prévenir les risques susceptibles de faire obstacle à ces évolutions. »

 

« Nous savons comment... » ? L'argument d'autorité que devait être le rapport mis en lien est une manœuvre sophistique. Mais il y a aussi une question de taille. Les experts ont écrit :

 

« 1.4.3 L’agroécologie peut-elle nourrir la planète?

 

Certains pensent que les agriculteurs ne peuvent pas nourrir la planète avec l’agroécologie, tandis que d’autres affirment qu’il est impossible de nourrir les générations futures sans elle. Voilà qui illustre les opinions divergentes sur la capacité de l’agriculture biologique de nourrir la population mondiale (De Ponti et al., 2012, Muller et al., 2017). »

 

Cette citation, du reste, illustre bien la nature de ce rapport : « He said, she said... », « il a dit, elle a dit... ». « Il » et « elle » étant en grande majorité des gens de la recherche... de recherches dans lesquelles on ne met pas les mains dans la glèbe. Nous n'en dirons pas plus ici.

 

 

« Nous savons comment... » ? Les premiers intéressés ne sauraient pas !

 

Le gadget sémantique et outil de propagande « agro-écologie » incite aux raisonnements binaires et à des oppositions irréductibles, au mieux à des mises en balance foireuses.

 

S'agissant des itinéraires de production, le mot « agronomie » se suffit à lui-même ; il est capable d'englober toutes les techniques que les idéologues veulent qualifier d'« agro-écologie » et opposer aux techniques que, faute de mieux, nous qualifierons de « conventionnelles ».

 

Opposition stupide et stérile : l'agriculture qui nourrit le monde et le nourrira à l'avenir est celle qui combine de manière judicieuse tous les moyens disponibles. C'est aussi celle qui assure une existence décente au « petit paysan » et lui permet de s'élever au-dessus de l'indigence et de la pauvreté. Et celle qui permet de nourrir les habitants des mégapoles. Nous sommes loin du compte ? Raison de plus de mettre en œuvre tout ce qui marche.

 

Mais M. William G. Moseley succombe à la folie du manichéisme et au délire de l'outrance : « Son intérêt [de l'agro-écologie] dans le contexte actuel est qu'elle ne repose pas sur des intrants produits à partir de combustibles fossiles (engrais et pesticides) [...] ».

 

« Nous savons... »... mais M. William G. Moseley admet dans la foulée que « […] des investissements substantiels sont nécessaires pour que ses principes et ses pratiques puissent s’étendre, tant sur le terrain qu'au sein de la communauté scientifique. » Et cela, « [b]ien que le domaine de l'agroécologie existe depuis des décennies et qu'il ait récemment été reconnu par les organisations du système des Nations unies et par certains gouvernements ».

 

C'est vraiment prendre les agriculteurs et les scientifiques (ne partageant pas l'enthousiasme de l'auteur pour sa vision de l'« agro-écologie ») pour des idiots !

 

 

Le « coup » de l'argument d'autorité fait pschitt

 

Et que nous propose-t-il pour le fait – pour « le domaine » – d'avoir été « reconnu par les organisations du système des Nations unies » ? En fait la traduction est fausse : ce serait plutôt « a récemment été accepté au sein des organisations des Nations Unies ».

 

C'est « Defining agroecology: Exploring the circulation of knowledge in FAO’s Global Dialogue » (définir l'agro-écologie : explorer la circulation des connaissances dans le dialogue mondial de la FAO) d'Allison Loconto et Ève Fouilleux.

 

Encore un lien vers une source qui n'étaye pas le propos ! Un sophisme de l'argument d'autorité !

 

On discute de l'« agro-écologie » dans le cadre de la FAO (du reste seule organisation évoquée dans l'article) ? Et alors ?

 

La conclusion de l'article de Mmes Loconto et Fouilleux :

 

« Cet article a cherché à comprendre comment les connaissances circulent et comment une notion globale de l'agroécologie s'est stabilisée à travers une série de symposiums internationaux dirigés par la FAO. Nous montrons que le résultat du dialogue mondial est que l'agroécologie n'a pas de définition fixe, mais qu'elle est constamment coproduite par des processus politiques d'élaboration de connaissances et de politiques. Dans ces processus, les acteurs scientifiques, de la société civile, administratifs et politiques interagissent dans des espaces de dialogue qui sont façonnés par des priorités organisationnelles, institutionnelles et politiques, et des stratégies de légitimation à différentes échelles. Malgré le cadrage initial de l'agroécologie par la FAO, basé sur les sciences naturelles, comme un récit tripartite – science, pratique et mouvement social – le processus a créé un espace pour que la société civile imprègne le concept d'impératifs politiques et institutionnels pour voir "l'agroécologie comme un processus de transition", ce qui était un cadrage acceptable pour les États membres. Cela s'est concrétisé par la revendication des chercheurs en sciences sociales d'être mieux représentés dans le débat et par celle de la société civile d'accroître la reconnaissance des connaissances traditionnelles et paysannes dans le débat. La question plus large à laquelle le dialogue mondial n'a pas répondu est la suivante : une transition vers quoi ? »

 

Bref, nous n'avons pas beaucoup avancé depuis cette note du Centre d'Études et de Prospectives du Ministère de l'Agriculture français de juillet 2013...

 

Mais les chercheurs en sciences sociales et la « société civile » – une certaine société civile – définiront l'avenir de l'agriculture... oups ! De l'« agroécologie ». Ouf ! Tout ira bien, mieux dans le meilleur des mondes...

 

 

 

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