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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Guerre en Ukraine et « bio » : la propagande infâme, ça suffit !

4 Avril 2022 Publié dans #critique de l'information, #Ukraine, #Agriculture biologique, #Activisme

Guerre en Ukraine et « bio » : la propagande infâme, ça suffit !

 

 

(Source)

 

 

M. Philippe Camburet, président de la Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique (FNAB) a répondu à trois questions de la Gazette Normandie dans « L'agriculture bio n'est pas dépendante des engrais azotés importés » (le titre est une citation du texte). En chapô:

 

« Après des années de croissance, la consommation de bio a diminué en 2021. Mais ce qui inquiète la FNAB, c'est un retournement en faveur de méthodes agricoles intensives, en lien avec la guerre en Ukraine, alors que la crise montre la résilience de l'agriculture bio. »

 

Les questions :

 

  • « Après plusieurs années de croissance, le marché du bio a diminué de 3,1 % en 2021 en France, d'après l’institut IRI. Comment l'expliquez-vous et cela vous inquiète-t-il ? »

     

  • « L'Insee prévoit une hausse de 2,5 % en juin sur un an des prix alimentaires, contre 1,5 % en janvier. Comment ce contexte inflationniste va-t-il impacter le match conventionnel / bio ? »

     

  • « On évoque aujourd'hui une possible crise alimentaire mondiale comme conséquence de la guerre en Ukraine. L'impératif de productivité s'impose-t-il au détriment des autres modèles agricoles ? »

 

La FNAB a bien sûr fait état de cet entretien sur Twitter. Mais c'était agiter une muleta devant mes yeux. Cela a donné lieu à un long fil reproduit ci-dessous soit en texte, soit en image, et complété.

 

 

La dépendance aux engrais azotés

 

Le passage incriminé de l'entretien est le suivant :

 

« En fait, la crise met en lumière le fait que les fondements de l'agriculture bio la rendent plus résiliente. En effet, notre cahier des charges nous impose d'être indépendants en ce qui concerne l'alimentation des animaux, tout comme en matière de fertilisants. Ces derniers doivent être produits sur la ferme. En conséquence, l'agriculture bio n'est pas dépendante des engrais azotés importés. »

 

Notons pour commencer que l'expression « engrais azotés » recouvre aussi bien les engrais de synthèse que les engrais organiques.

 

Réponse :

 

« C'est de la bêtise ou du cynisme ?

 

Pas dépendante, la bio, des engrais azotés ? Le bio s'autorise l'utilisation d'effluents d'élevage en s'interdisant par bien-pensance les origines "élevage industriel". Les effluents venant du conventionnel sont en partie de l'azote de synthèse "blanchi" par le passage dans un estomac animal ou, pour les litières, le dépôt d'une bouse, d'un crottin, etc. contenant de l'azote ainsi blanchi. Litières aussi produites grâce à l'azote de synthèse. »

 

Voici un extrait de l'annexe qui définit les engrais et amendements autorisés en agriculture biologique (c'est un texte plus ancien qui a été mis en lien sur Twitter) :

 

 

 

 

L'autonomie alimentaire pour les animaux

 

Je n'ai pas abordé ce point dans ma diatribe. Mais, selon le nouveau règlement entré en vigueur au 1er janvier 2022 (et la France Agricole) :

 

« En termes d’alimentation, le seuil d’autonomie alimentaire doit passer à 30 % en 2022 pour les porcs et volailles, et à 70 % en 2024 pour les élevages bovins, équins, caprins et ovins. La part d’aliments biologiques dans les rations pour les granivores sera renforcée.

 

 

L'agriculture biologique plus résiliente ?

 

Selon le chapô, « la crise montre la résilience de l'agriculture bio ». C'est grotesque sur le plan de la chronologie. Comment peut-on tirer une telle conclusion, pour une activité économique qui se déploie dans la durée, alors que la crise n'est vieille que de six semaines ?

 

Dans le texte, le propos est adossé aux « fondements de l'agriculture bio ». Il faut bien sûr comprendre que l'agriculture conventionnelle n'est pas résiliente selon le bréviaire des zéoltes du bio. Nous venons de voir que les raisons invoquées sont fondamentalement fausses et relèvent du mensonge ou de l'ignorance.

 

S'agissant de l'élevage, nous avons vu qu'on s'inquiète vivement en Allemagne au sujet de la disponibilité de tourteaux « biologiques », la provenance « Ukraine » étant tarie.

 

La résilience devrait aussi s'analyser sur le plan économique. Les réponses aux deux premières questions posées par Gazette Normandie sont sans surprise. On appréciera tout de même :

 

« Une autre raison de cette baisse tient au fait que le bio souffre d'une image assez négative en terme de prix. Certains circuits de distribution le considèrent comme une manne : ils récupèrent des marges importantes et ont développé des pratiques commerciales abusives qui ont dégradé sa réputation. En circuits de proximité, le bio n'est pas systématiquement plus cher ! »

 

C'est la faute aux circuits de distribution...

 

 

L'agriculture biologique nourrissant les gens ?

 

Le hashtag #NourrirLes Gens est une véritable plaisanterie !

 

À production égale en quantité, il faut par exemple pratiquement 2,5 ha (plus les hectares immobilisés pour faire produire l'azote par les légumineuses ou, pour allonger les rotations, produire des cultures à 10 ou 15 q/ha) là où il en faut un en conventionnel.

 

 

(Source)

 

 

La situation est un peu meilleure en maïs, mais l'écart reste important s'agissant des moyennes nationales.

 

 

(Source)

 

 

Voici ce qu'écrit l'Académie d'Agriculture de France :

 

« Le maïs est une culture peu sensible aux maladies et ne reçoit aucun fongicide. La pyrale est son principal ravageur mais bien souvent, maïs AB et AC font appel au même moyen de lutte (trichogrammes). Le contrôle des adventices est assuré principalement par des herbicides en AC, par le binage mécanique en AB.

 

Les deux systèmes de culture font appel aux mêmes variétés hybrides et ils bénéficient tous deux des effets régulateurs de l’irrigation en zone sud. Les écarts de rendement mesurés au niveau national entre 2007 et 2017 sont en moyenne de -41% en défaveur du système AB (de -29 à -46%). Une dynamique différente des éléments fertilisants et la concurrence plus intense des adventices en AB font partie des principaux éléments capables d’expliquer cette différence. »

 

 

La prétendue instrumentalisation de la situation en Ukraine

 

C'est un air connu, déjà chanté par la FNAB en compagnie d'autres entités... Et c'est le plus insupportable.

 

 

(Source)

 

 

Indifférent aux vives critiques qu'a essuyées la lettre du 10 mars 2022, M. Philippe Camburet opine :

 

« Je m'insurge contre l'instrumentalisation de cette situation, basée sur des prospectives très approximatives. Les surfaces agricoles en Ukraine ne sont pas détruites ; les prévisions de baisse de la production, surévaluées. Derrière cette instrumentalisation, il y a une volonté de faire table rase des avancées en matière de verdissement de l'agriculture, pour retourner vers les habitudes productivistes. […] »

 

J'ai commencé par répondre :

 

« Qu'on s'entende bien : la filière bio ne me dérange pas dans un environnement économique et social qui peut se la permettre. L'infâme propagande, par contre...

 

Comment faut-il comprendre ?

 

"Les surfaces agricoles ... ne sont pas détruites" ?

 

Les soldats russes viennent sans doute donner un coup de main pour semer... Et aussi traire. »

 

 

(Source)

 

 

(Source)

 

 

(Source du premier)

 

 

Nous aurions perverti les pays importateurs !

 

Le florilège n'est pas complet :

 

« […] Par exemple, on remet en question le système de jachère, prévu par la PAC afin de désintensifier l'exploitation des terres. Mais il faut donner les vraies clés d'explication : les pays qui ont été habitués à importer massivement une alimentation de faible qualité sont ceux qui vont être concernés par des risques de famine. Ils sont asservis à un système et nous portons la responsabilité d'avoir laissé faire cela. »

 

 

Il faut bien lire : « Nous » – enfin pas les bien-pensants – porterions la responsabilité d'avoir habitué des pays à importer massivement une alimentation de faible qualité et de les avoir asservis à un système !

 

 

(Source)

 

 

Pour la « faible qualité » il y a aussi à boire et à manger... La teneur en protéines des blés biologiques par exemple, ou encore les problèmes de sécurité sanitaire illustrés, hélas, par les 53 morts de la crise des graines germées de fenugrec en 2011.

 

Il faut voir là le énième avatar d'un discours dénigrant quasi explicitement l'agriculture conventionnelle qui nous nourrit. Et aussi un discours aux relents néocolonialiste.

 

Bref, infâme.

 

 

La conclusion

 

« Et en ce qui concerne la France, lors des confinements, nous nous sommes beaucoup interrogés sur ce qui était prioritaire, essentiel... Mais nous avons raté l'occasion de nous questionner sur les enjeux de se nourrir durablement, équitablement et sainement. Et j'ai bien peur que le plan de résilience demeure dans une vision court-termiste, sans répondre aux besoins de transformation en profondeur de l'agriculture. »

 

Des « besoins de transformation » ? Même si on souscrit à cette opinion, on peut toujours attendre une définition claire des « besoins ». Les discours idéologiques et la stratégie de la ferme à la table de l'Union Européenne ne sont pas des réponses satisfaisantes.

 

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