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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les va-t-en-famine

19 Mars 2022 Publié dans #Ukraine, #Alimentation, #Politique

Les va-t-en-famine

 

 

(Source)

 

 

Des menaces pèsent sur l'approvisionnement alimentaire mondial, particulièrement dans les pays en développement dépendants des importations en provenance de Russie et d'Ukraine. Pourtant, il est des hommes politiques et des activistes qui donnent la priorité à la stratégie « de la ferme à la fourchette », qualifiée par David Zaruk de « de la ferme à la famine ».

 

 

À l'heure où je commence à écrire, la guerre en Ukraine en est à son 16e jour. Il n'est pas nécessaire d'avoir fait Sciences Po (peut-être au contraire...) pour comprendre que les perspectives en matière d'alimentation et d'agriculture sont inquiétantes à court, moyen et long terme.

 

L'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO) a publié une note d'information très détaillée.

 

Elle rapporte :

 

« En 2021, la Fédération de Russie ou l'Ukraine (ou les deux) figuraient parmi les trois premiers exportateurs mondiaux de blé, maïs, colza, graines de tournesol et huile de tournesol, tandis que la Fédération de Russie était également le premier exportateur mondial d'engrais azotés et le deuxième fournisseur de phosphore et de potasse. »

 

En face : des pays qui peuvent être hautement dépendants de ces exportations.

 

 

 

 

De graves crises en gestation

 

Les problèmes principaux concernent les prix, les disponibilités et la logistique.

 

Le cours du blé a ainsi franchi la barre des 400 euros la tonne le 7 mars 2022 sur Euronext pour descendre aujourd'hui (11 mars 2022) à près de 370 euros la tonne à la suite de rumeurs sur des avancées dans les négociations russo-ukrainiennes (il était à 294 euros la tonne le 23 février 2022). C'est au-dessus des prix qui ont largement contribué au Printemps arabe qui a débuté en décembre 2010, et que de nombreux pays ne sont pas en mesure de payer aujourd'hui.

 

Pour les disponibilités à court terme, l'origine mer Noire est quasiment absente du marché pour nombre de denrées (la Russie et l'Ukraine comptent par exemple pour près de 30 % des exportations de blé ; l'Ukraine représente entre 35 et 40 % des exportations mondiales d'huile de tournesol). Certains pays limitent aussi les exportations, par exemple l'Indonésie pour l'huile de palme. La Chine annonce une mauvaise récolte de blé, achète sur le marché international, et stocke.

 

À moyen terme, il n'est pas sûr que les producteurs ukrainiens puissent semer leurs cultures de printemps, et même de récolter leurs céréales d'automne : une moissonneuse-batteuse en panne et en attente de pièces, ou à court de gazole, ne récolte rien.

 

Enfin, on peut s'attendre à des bouleversements des marchés à moyen et long terme pour des raisons géostratégiques et aussi climatiques. Et il ne faut pas oublier non plus le problème de l'approvisionnement en engrais, en termes de prix et de disponibilité.

 

La production agricole et alimentaire étant un écosystème complexe, les difficultés dans un secteur sont susceptibles de se répercuter sur un autre. Ainsi, aujourd'hui, les éleveurs ont de quoi être inquiets.

 

 

Un Ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation clairvoyant

 

Bref, le spectre des « émeutes de la faim » vient nous hanter.

 

En France, le Ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation Julien Denormandie a pris la mesure des problèmes. Il a par exemple déclaré :

 

« Eh bien il faut que l'Europe produise plus. L'Europe bénéficie des terres parmi les plus fertiles au monde, il faut que l'Europe ait une capacité à produire plus pour pouvoir également accompagner d'autres pays, qui n'ont rien à voir avec le conflit, mais qui se voient impactés dans leurs possibilités d'accès à l'alimentation, et notamment sur le continent africain, et en particulier en Afrique du Nord [...] »

 

 

M. Julien Denormandie a eu des mots très durs au Parlement Européen à l'égard du Vert Martin Häusling (source). Mais celui-ci semble avoir eu un moment de lucidité : « Häusling craint qu'une baisse de la production et des difficultés de transport [...] ne provoquent une grave pénurie de blé [en Afrique du Nord]. L'agriculture européenne devrait combler ce manque ». Il pense ici, probablement, à l'agriculture conventionnelle. Mais simple posture ? Voir ci-dessous.

 

 

Des organisations professionnelles lui font écho. Ainsi, Mme Christiane Lambert, présidente de la FNSEA en France et du COPA/COGECA au niveau européen, multiplie les appels à « cultiver toutes les terres disponibles ». Les différentes organisations de filières françaises ne sont pas en reste.

 

En ligne de mire pour le court terme, notamment, l'obligation de mettre 4 % des terres en jachère ou en « infrastructures agroécologiques » pour accéder au paiement vert à partir de l'automne. Plus généralement, ce sont le Pacte Vert et surtout la stratégie de la ferme à la table (voir aussi ici, pour le Conseil, et ici et , pour le Parlement) qui sont contestés.

 

 

(Source)

 

 

Lors d'une vidéo-conférence informelle, le 2 mars 2022, des ministres de l'agriculture,

 

« Un certain nombre d'États membres ont également demandé qu'une stratégie à plus long terme et un ensemble d'outils soient mis en place dès que possible en vue d'améliorer la résilience et la souveraineté alimentaire de l'UE, et que la souveraineté alimentaire soit intégrée dans la politique agricole de l'UE. »

 

La France Agricole [réservé aux abonnés] a aussi rapporté un propos de M. Julien Denormandie :

 

« La majorité des États membres ont évoqué la souveraineté alimentaire de l’UE qui doit être consolidée [regrettant que cette vision ait] parfois pu être oubliée par certains. »

 

 

« Touche pas à mon "farm-to-fork" »

 

Le commissaire européen à l’agriculture, Janusz Wojciechowski, a fait preuve d'un remarquable dynamisme lors de cette vidéo-conférence (ironie) :

 

« [I]l a exprimé son intention […] d'envisager l'adoption de mesures visant à sécuriser et libérer les capacités de production européennes en 2022, telles que l'utilisation des jachères pour les protéagineux. »

 

On en discutera en Conseil Agripêche le 21 mars 2022... l'agenda bureaucratique passe avant les impératifs agricoles.

 

Le lundi 7 mars, le Vice-président exécutif de la Commission Frans Timmermans a eu une réunion extraordinaire avec les députés de la Commission de l'Environnement du Parlement et a échangé des points de vue sur les effets de la guerre en Ukraine sur les politiques climatiques et sur le Pacte Vert. Euractiv rapporte dans « Timmermans cautions against relaxing Green deal goals for sake of food security » (M. Timmermans met en garde contre un assouplissement des objectifs du Pacte Vert au nom de la sécurité alimentaire) :

 

« […] Cependant, Timmermans, le commissaire chargé de mettre en œuvre l'ambitieux Pacte Vert, a rejeté toute idée d'assouplissement des objectifs de durabilité dans la politique alimentaire de l'UE [...].

 

"S'il vous plaît, ne croyez pas à l'illusion selon laquelle [...] vous aideriez la production alimentaire en la rendant moins durable, en n'optant pas pour la stratégie de la ferme à la table, en ne la rendant pas plus résiliente en termes d'environnement naturel et de production alimentaire", a-t-il averti. »

 

Quel aveuglement ! Quatre études ont été faites, dont une par le Centre Commun de Recherche (CCR) de la Commission Européenne, qui concluent à des réductions de la production à deux chiffres.

 

M. Frans Timmermans trouve que l'objectif de réduction de l'utilisation d'engrais de 20 % de la stratégie de la ferme à la table irait dans le sens de la réduction de notre dépendance du Bélarus pour la potasse... Il y a manifestement des lacunes dans les connaissances en matière de fertilisation des plantes...

 

Le groupe des Verts/ALE du Parlement Européen a écrit à la Commission le 9 mars 2022. La lettre, comportant une liste de signatures, dont celle de... M. Martin Häusling, est évidemment ondoyante et relève du mille-feuille argumentatif. Mais on retiendra ceci :

 

« C'est dans ce contexte que nous souhaitons faire part de nos profondes inquiétudes quant aux discussions actuelles sur la réévaluation des éléments du Green Deal dédiés à l'agriculture, et en particulier les stratégies Biodiversité et Farm To Fork qui risquent de saper fondamentalement les progrès réalisés dans ces domaines. [...]

 

Ces deux stratégies nous permettront de réduire notre dépendance aux intrants synthétiques, qui sont en grande partie fabriqués à l'aide du gaz russe, et de construire ainsi notre souveraineté alimentaire et politique. [...]

 

De plus, en retardant l'action sur les objectifs climatiques et de biodiversité, nous augmentons les risques à long terme. Le rapport du GIEC nous apprend qu'un tiers des terres agricoles mondiales seront impropres à l'agriculture d'ici 2100.

 

C'est pourquoi nous vous demandons de réaffirmer l'engagement de la Commission européenne à maintenir le cap du Green Deal européen, et à mettre en œuvre les stratégies Biodiversité et Farm to Fork.

 

L'Union européenne doit fournir des solutions durables pour garantir la sécurité alimentaire, aujourd'hui et pour les années futures, sans céder aux exigences des lobbies qui mettent en danger la résilience de notre système alimentaire. [...] »

 

« L'Union européenne doit... » ? Cela relève de l'incantation. Il est tout de même admis qu'il y a une marge de manœuvre pour des mesures à court terme. Lesquelles ? Silence...

 

 

Et en Allemagne...

 

Il en est un autre qui semble avoir des difficultés de compréhension : M. Cem Özdemir, le Ministre Fédéral allemand de l'Alimentation et de l'Agriculture. Au lendemain de la vidéo-conférence susmentionnée, il déclare dans un communiqué de presse au titre nombriliste, « Özdemir: Versorgung in der EU ist nicht gefährdet » (M. Özdemir : l'approvisionnement n'est pas menacé dans l'UE) :

 

« Mais à celui qui, dans cette situation, exige de revenir sur les premières étapes de la politique agricole européenne en vue de promouvoir une agriculture respectueuse du climat et de l'environnement, je veux dire très clairement qu'il fait fausse route. Pour garantir durablement le droit à l'alimentation dans le monde entier, nous devons lutter résolument contre les crises écologiques. »

 

La déclaration est certes générale, mais le message est clair : pas touche à farm to fork.

 

 

Ah, les « organisations non gouvernementales »...

 

Au niveau européen, un groupe hétéroclite d'entités européennes/internationales et nationales a écrit à la Commission le 10 mars 2022. En bref :

 

« Nous vous demandons de faire face à cette crise immédiate sans remettre en cause les progrès environnementaux et sociaux auxquels vous vous êtes engagés dans le Pacte Vert européen. Cette lettre intervient en réaction à la déclaration du commissaire Wojciechowski selon laquelle "si la sécurité alimentaire est en danger, nous devons réexaminer les objectifs de la stratégie de la ferme à la table et les corriger". Nous pensons que le contraire est vrai : la crise en Ukraine nous rappelle une fois de plus à quel point il est essentiel de mettre en œuvre le Pacte Vert et ses stratégies de la ferme à la table et biodiversité. »

 

 

(Source)

 

 

Au niveau français, elles sont 26 aux dernières nouvelles, et leur liste mérite de passer à la postérité :

 

« Agir pour l’Environnement, Alofa Tuvalu, Amis de la Terre, Attac France, Cantine sans plastique France, CCFD-Terre Solidaire, CIWF France, Commerce Equitable France, Confédération Paysanne, Eau et Rivières de Bretagne, Fédération Associative pour le Développement de l’Emploi Agricole et Rural, Fédération Nationale d’Agriculture Biologique, Foodwatch France, Fondation pour la Nature et l’Homme, France Nature Environnement, Générations futures, Greenpeace France, Ingénieurs sans Frontières – AgriSTA, Justice Pesticides, LPO France, MIRAMAP, Réseau Action Climat, Réseau Environnement Santé, Syndicat National d’Apiculture, SOL – Alternatives Agroécologiques et Solidaires, Terre d’Abeilles, UNAF »

 

On y trouve les usual suspects du militantisme anticapitaliste, anti-pesticides et partiellement technophobe (les technologies qui permettent de promouvoir leur fond de commerce sont évidemment épargnées), et du bashing de l'agriculture opportunément disqualifiée par le mot « industrielle » et de la FNSEA.

 

Mais on trouve aussi des entités qui sont théoriquement au service du développement... y compris dans des pays qui risquent de souffrir énormément, d'une part, de la situation géopolitique actuelle et, d'autre part, des préconisations de ces organisations si d'aventure elles étaient mises en œuvre.

 

La « Lettre ouverte : 27 organisations environnementales, citoyennes et paysannes dénoncent l’instrumentalisation de la guerre en Ukraine par les tenants d’une agriculture productiviste » est une nième resucée d'un discours convenu. Face à la crise qui pointe à l'horizon, elles ont osé :

 

« Or il faut casser un mythe : en dehors des contextes d’urgence humanitaire, la faim n’est pas une question de production mais de répartition. Un tiers des productions mondiales sont gaspillées. Si nous voulons réellement faire face à la question de l’insécurité alimentaire, ce n’est pas la course à la production qu’il faut amorcer. »

 

Relevons aussi ce morceau de bravoure :

 

« Face à cette situation, il n’aura fallu que quelques jours pour que les porte-étendards de l’agriculture industrielle s’engouffrent dans la brèche créée par la guerre pour tenter de réduire la portée de la stratégie “De la ferme à la fourchette, volet agricole du Green Deal, portée par la Commission européenne. »

 

À l'appui de l'allégation mettant en cause « les porte-étendards... », un article du Monde... du 12 octobre 2021 (décryptage ici)...

 

 

Une « ritournelle indécente » (ou « malsaine » selon certaines source) selon la Confédération Paysanne

 

La Confédération Paysanne s'est – évidemment – jointe à la lettre ouverte. Selon la France Agricole (réservé aux abonnés), M. Nicolas Girod, son porte-parole, a déclaré :

 

« La ritournelle qui est en train de se passer sur le produire plus pour nourrir est indécente. [Derrière cette revendication se cache] la volonté de faire financer les défaillances d’un modèle qui est en faillite. Ici, comme la crise Covid avec le plan de relance, on va continuer à financer l’agriculture industrielle et les dépendances ».

 

Il faut croire que la FAO et les organisations humanitaires onusiennes, qui s'inquiètent de la sécurité alimentaire mondiale, chantent une « ritournelle » similaire... Mais rien ne résiste à l'idéologie.

 

 

Une agriculture biologique sans intrants ?

 

Il nous faut encore évoquer ce tweet de la Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique (FNAB) :

 

 

(Source)

 

 

Non, l'agriculture biologique ne se passe pas d'intrants !

 

S'agissant des cultures, une bonne partie de ses fertilisants organiques sont en fait des engrais minéraux en quelque sorte « blanchis » par le passage dans l'estomac d'un animal élevé selon le mode conventionnel (mais pas « industriel », il faut sauver les apparences).

 

Et s'agissant de l'élevage, on s'inquiète fortement en Allemagne de la rupture des approvisionnements en tourteaux de tournesol « bio » ukrainiens. Le Ministère de l'Alimentation et de l'Agriculture, si attaché à l'intégrité et la mise en œuvre de la stratégie de la ferme à la table, a annoncé qu'il s'engagera au niveau européen pour que l'on « examine de manière pragmatique et flexible toutes les possibilités de continuer à permettre une alimentation respectueuse des animaux dans l'élevage biologique »... lire : d'utiliser des aliments non certifiés « bio » (mais non GM tout de même).

 

 

En conclusion...

 

Il y a dans notre vieille Europe des gens qui sont prêts à faire preuve de pragmatisme et de flexibilité pour une alimentation « respectueuse » des animaux... mais pas pour celle des Hommes.

 

Aux dernières nouvelles, « l'UE veut aider les agriculteurs sans sacrifier le "verdissement" des cultures » et « la Commission reste intransigeante sur sa stratégie "De la ferme à la fourchette" qui vise, d'ici à 2030, à réduire de moitié l'usage de pesticides, de 20% celui d'engrais, et à consacrer un quart des terres au bio. »

 

La stratégie « de la ferme à la table », c'est vraiment « de la ferme à la famine ».

 

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J
Dans les prochaines années, un des surnoms pour le programme Farm2Fork sera le "pacte de famine."
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F
On retrouve le bon vieil adage « il ne faut jamais gâcher une bonne crise ». Ces militants sont des affameurs.
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