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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Édulcorants et cancers dans la cohorte NutriNet-Santé : faites-nous peur !

28 Mars 2022 Publié dans #Article scientifique, #Alimentation, #Santé publique

Édulcorants et cancers dans la cohorte NutriNet-Santé : faites-nous peur !

 

Encore une étude olé olé surinterprétée et surmédiatisée

 

 

 

 

On en a parlé à la télévision et dans les médias : les édulcorants artificiels augmenteraient les risques de cancer selon une nouvelle étude. Qu'en est-il ?

 

 

Un communiqué de presse militant de l'INSERM

 

Le conditionnel est pratiquement de rigueur.

 

Du reste, l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) a publié un communiqué de presse au titre précautionneux, « La consommation d’édulcorants serait associée à un risque accru de cancer ».

 

Il va de soi, hélas, que le texte l'est moins. Le communicant a ainsi mis en pavé :

 

« Les scientifiques ont constaté que, comparés aux non consommateurs, les personnes qui consommaient le plus d’édulcorants, en particulier d’aspartame et d’acésulfame-K avaient un risque plus élevé de développer un cancer, tous types de cancers confondus. »

 

Le texte se conclut par :

 

« "Ces résultats ne soutiennent pas l’utilisation d’édulcorants en tant qu’alternatives sûres au sucre et fournissent de nouvelles informations pour répondre aux controverses sur leurs potentiels effets néfastes sur la santé. Ils fournissent par ailleurs des données importantes pour leur réévaluation en cours par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et d’autres agences de santé publique dans le monde", conclut la Dr Mathilde Touvier, directrice de Recherche à l’Inserm et coordinatrice de l’étude. »

 

 

 

 

L'étude

 

Ces affirmations péremptoires se fondent sur « Artificial sweeteners and cancer risk: Results from the NutriNet-Santé population-based cohort study » (édulcorants artificiels et risque de cancer : résultats de l'étude de cohorte en population NutriNet-Santé) – je ne fais pas l'effort de redresser le charabia – de Charlotte Debras et al.

 

En voici le résumé :

 

« Contexte

 

L'industrie alimentaire utilise des édulcorants artificiels dans une large gamme d'aliments et de boissons comme alternatives aux sucres ajoutés, dont les effets délétères sur plusieurs maladies chroniques sont maintenant bien établis. La sécurité de ces additifs alimentaires fait l'objet d'un débat, avec des résultats contradictoires concernant leur rôle dans l'étiologie de diverses maladies. En particulier, leur cancérogénicité a été suggérée par plusieurs études expérimentales, mais des preuves épidémiologiques solides font défaut. Notre objectif était donc d'étudier les associations entre les consommations d'édulcorants artificiels (total de toutes les sources alimentaires, et les plus fréquemment consommés : aspartame [E951], acésulfame-K [E950] et sucralose [E955]) et le risque de cancer (global et par site).

 

 

Méthodes et résultats [nous découpons]

 

Au total, 102.865 adultes de la cohorte française NutriNet-Santé (2009-2021) ont été inclus (durée médiane de suivi = 7,8 ans). Les apports alimentaires et la consommation d'édulcorants ont été obtenus par des enregistrements alimentaires sur 24 heures répétés, incluant les noms de marque des produits industriels.

 

Les associations entre les édulcorants et l'incidence du cancer ont été évaluées par des modèles de risques proportionnels de Cox, ajustés sur l'âge, le sexe, l'éducation, l'activité physique, le tabagisme, l'indice de masse corporelle, la taille, la prise de poids pendant le suivi, le diabète, les antécédents familiaux de cancer, le nombre de relevés alimentaires de 24 heures et les apports de base [baseline intakes] en énergie, alcool, sodium, acides gras saturés, fibres, sucre, fruits et légumes, aliments complets et produits laitiers.

 

Par rapport aux non-consommateurs, les plus grands consommateurs d'édulcorants artificiels totaux (c'est-à-dire au-dessus de l'exposition médiane chez les consommateurs) présentaient un risque plus élevé de cancer global (n = 3.358 cas, hazard ratio [HR] = 1,13 [95% CI 1,03 à 1,25], P-tendance = 0,002).

 

En particulier, l'aspartame (HR = 1,15 [IC 95 % 1,03 à 1,28], P = 0,002) et l'acésulfame-K (HR = 1,13 [IC 95 % 1,01 à 1,26], P = 0,007) étaient associés à un risque accru de cancer.

 

Des risques plus élevés ont également été observés pour le cancer du sein (n = 979 cas, HR = 1,22 [IC 95 % 1,01 à 1,48], P = 0,036, pour l'aspartame) et les cancers liés à l'obésité (n = 2.023 cas, HR = 1,13 [IC 95 % 1,00 à 1,28], P = 0,036, pour l'ensemble des édulcorants artificiels, et HR = 1,15 [IC 95 % 1,01 à 1,32], P = 0,026, pour l'aspartame).

 

Les limites de cette étude comprennent un biais de sélection potentiel, une confusion résiduelle et une causalité inverse, bien que des analyses de sensibilité aient été effectuées pour répondre à ces préoccupations.

 

 

Conclusions

 

Dans cette vaste étude de cohorte, les édulcorants artificiels (en particulier l'aspartame et l'acésulfame-K), qui sont utilisés dans de nombreuses marques d'aliments et de boissons dans le monde, ont été associés à un risque accru de cancer. Ces résultats fournissent des informations importantes et inédites pour la réévaluation en cours des additifs alimentaires édulcorants par l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments et d'autres agences sanitaires dans le monde. »

 

 

Pas de quoi pavoiser

 

Voici une nouvelle étude – observationnelle –, certes de grande ampleur, qui présente les mêmes limites et défauts que les précédentes, certains inhérents à la méthode employée : apports alimentaires autodéclarés, enquête sur la consommation réalisée par des sondages plutôt qu'en continu (il y avait en moyenne 5,6 réponses au questionnaire par participant), biais de sélection de personnes soucieuses de leur santé, prédominance des femmes dans la cohorte, niveau d'éducation plus élevé...

 

La nature observationnelle de l'étude signifie qu'il y a peut-être des facteurs de confusion résiduels qui n'ont pas été pris en compte. Cette remarque a été faite par Mme Mathilde Touvier sur une chaîne de télévision, mais il n'y a rien dans le communiqué de presse de l'INSERM... Les ajustements pour éliminer des facteurs identifiés n'ont peut-être pas été suffisants (ou aussi exagérés).

 

L'étude n'établit pas une relation de cause à effet, mais seulement une « association ». Du reste, une causalité inverse ne peut pas êtres exclue : il y a/aurait plus de cancers chez les consommateurs d'aliments contenant des édulcorants artificiels parce que ces personnes présentent intrinsèquement des risques plus élevés et se tournent préférentiellement vers des aliments contenant des édulcorants artificiels.

 

 

Des résultats peu convaincants

 

 

 

Les rapports de risque ne sont pas très élevés, et la limite inférieure des intervalles de confiance est proche de 1. Ces résultats ne devraient pas émouvoir un chercheur, ou le public. En outre, il n'y a pas de relation « dose réponse » claire, alors même que l'écart de consommation est important ; dans certains cas, le « risque » est plus élevé chez les faibles consommateurs que chez les gros consommateurs.

 

Les auteurs ont choisi de répartir les consommateurs d'édulcorants en deux groupes séparés par la médiane. Ils l'expliquent par le faible nombre de consommateurs. Dont acte. Dans d'autres études, on a choisi des quartiles ou des quintiles. On ne peut écarter a priori le soupçon d'un choix destiné à produire le résultat statistiquement le plus avantageux.

 

 

Mettre les choses en perspective

 

Il y a, au Royaume-Uni, un Science Media Centre qui produit des avis de scientifiques sur les articles publiés à l'intention des médias. Relevons que la loi de programmation de la recherche prévoit l'institution d'un organe similaire en France... et que le principe déplaît fortement et puissamment à deux vedettes du Monde Planète (on imagine bien pourquoi...).

 

M. Duane Mellor, diététicien professionnel et chargé d'enseignement principal à l'École de Médecine d'Aston, a commenté :

 

« Les auteurs ont essayé d'exclure d'autres facteurs susceptibles d'augmenter le risque de ces cancers, comme l'apport calorique total, le poids et la consommation globale de sucre. Après avoir pris en compte ces facteurs, le risque relatif de développer un cancer était toujours plus élevé de 13 %, mais si l'on considère le nombre de cas, cela représente environ 3 cas supplémentaires de tous les types de cancer pour 10.000 personnes sur une moyenne d'environ 8 ans. »

 

M. Tom Sanders, professeur émérite de nutrition et de diététique, King's College, Londres, s'est penché plus particulièrement sur les risques de cancer du sein :

 

« Cette étude menée auprès de femmes françaises est censée montrer une faible association entre la consommation d'édulcorants artificiels et le risque de cancer du sein. Des études antérieures ont montré que la consommation d'alcool en particulier, et dans une moindre mesure l'obésité (chez les femmes ménopausées), sont plus fortement associées au risque de cancer du sein. Les études américaines, où l'utilisation d'édulcorants artificiels est plus importante qu'en France, n'ont pas réussi à démontrer une relation entre l'utilisation d'édulcorants et le cancer du sein. En outre, il n'y a pas de preuves solides provenant d'études sur les animaux pour montrer que les édulcorants approuvés augmentent le risque de tumeurs mammaires. Il est bien connu que les femmes qui sont obèses ou qui ont tendance à prendre du poids sont plus susceptibles d'utiliser des édulcorants artificiels, ce qui limite la validité des conclusions de cette étude car il n'est pas possible de contrôler complètement ce facteur dans l'analyse statistique. »

 

 

En bref...

 

Une vaste étude, sans nul doute très coûteuse, qui apporte des éléments d'information à prendre avec des pincettes. Une étude surinterprétée comme l'indique la conclusion du résumé. Et une étude surmédiatisée, du moins en France.

 

Les auteurs ont écrit en conclusion de leur article :

 

«  Nos résultats ne soutiennent pas l'utilisation d'édulcorants artificiels en tant qu'alternatives sûres au sucre dans les aliments ou les boissons et fournissent des informations importantes et nouvelles pour répondre aux controverses concernant leurs effets négatifs potentiels sur la santé. Ces résultats sont particulièrement pertinents dans le contexte de la réévaluation approfondie des édulcorants artificiels actuellement menée par l'EFSA et d'autres agences au niveau mondial. »

 

Leurs résultats ne soutiennent rien !

 

Ils s'ajoutent au corpus de données – bonnes ou mauvaises, voire franchement mauvaises.

 

Et pour le choix entre édulcorants et sucres, ce qui compte, ce sont les rapports bénéfices-risques des uns et des autres et leur comparaison. Et ce, dans un contexte global ; par exemple, une envie de douceur sera sans doute mieux satisfaite avec un édulcorant qu'avec du sucre pour une personne ayant tendance à prendre du poids.

 

 

Des explications nécessaires

 

En recherchant l'article examiné ici, nous sommes tombés sur « Consommation d’édulcorants et risque de cancer dans la cohorte NutriNet-Santé », fondamentalement de la même équipe, publié dans Nutrition Clinique et Métabolisme. Il a été mis en ligne le 7 mars 2022, quelque deux semaines avant l'article examiné ici.

 

Nous ne disposons pas de la version complète, mais le résumé contient des chiffres différents.

 

Article dans Nutrition...

 

« 102 046 adultes de la cohorte française NutriNet-Santé (2009–2021) ont été inclus dans nos analyses (âge moyen : 42,1 ± 14,5). [...]

 

[…]

 

Comparés aux non-consommateurs, les plus forts consommateurs d’édulcorants présentaient un risque plus élevé de cancer au global (n = 2527 cas incidents, HR = 1,12, intervalle de confiance à 95 % : 1,00–1,25, p de tendance = 0,005). [...] »

 

Article dans PNAS :

 

« Au total, 102.865 adultes de la cohorte française NutriNet-Santé (2009-2021) ont été inclus (durée médiane de suivi = 7,8 ans). […]

 

[...]

 

Par rapport aux non-consommateurs, les plus grands consommateurs d'édulcorants artificiels totaux (c'est-à-dire au-dessus de l'exposition médiane chez les consommateurs) présentaient un risque plus élevé de cancer global (n = 3.358 cas, hazard ratio [HR] = 1,13 [95% CI 1,03 à 1,25], P-tendance = 0,002). [...] »

 

 

 

 

Il y a aussi « Sugary drink consumption and risk of cancer: results from NutriNet-Santé prospective cohort » (consommation de boissons sucrées et risque de cancer : résultats de la cohorte prospective NutriNet-Santé). Le sujet est un peu différent, mais les boissons sont les principaux pourvoyeurs d'édulcorants ; et l'approche est aussi différente – et on y utilise des quartiles ! Qu'y lit-on (c'est nous qui graissons) ?

 

« Résultats La consommation de boissons sucrées était significativement associée au risque de cancer global (n=2193 cas, ratio de risque de sous-distribution pour une augmentation de 100mL/j 1,18, intervalle de confiance à 95% 1,10 à 1,27, P<0,0001) et de cancer du sein (693, 1,22, 1,07 à 1,39, P=0,004). La consommation de boissons sucrées artificiellement n'était pas associée au risque de cancer. Dans des sous-analyses spécifiques, la consommation de jus de fruits à 100 % était significativement associée au risque de cancer global (2.193, 1,12, 1,03 à 1,23, P=0,007). »

 

Notons enfin que, selon cette lettre, présentée en français ici, les boissons sucrées et édulcorées augmentent aussi les maladies cardiovasculaires.

 

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U
La cohorte Nutrinet a été constituée sur la base du volontariat.<br /> Si elle était représentative, il faudrait admettre que 80% de la population est féminine.<br /> Aucune autre donnée issue de cette cohorte n'est plus fiable.<br /> Le B A BA des statistiques ...
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