Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

No-till, sans-labour, TCS, semis direct... au-delà des querelles de chapelles, les vrais enjeux

23 Février 2022 Publié dans #Agronomie

No-till, sans-labour, TCS, semis direct... au-delà des querelles de chapelles, les vrais enjeux

 

 

Je me suis fait enguirlander sur Twitter au sujet de ma traduction de « no-till » en « sans labour » – en fait, c'est le plus souvent « sans-labour (no-till) ».

 

Il y a un problème de sémantique – aggravé par des usages qui peuvent être relâchés – et un problème de fond bien plus important.

 

 

« Labourage et pâturage... »

 

Qui – au moins dans les générations plus anciennes – n'a pas appris une formule de Sully, dont le texte entier est : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée et les vrais mines et trésors du Pérou. » ?

 

Pour le « labourage », nous savons aujourd'hui que, sauf circonstances particulières, c'est faux. Diverses méthodes de gestion des sols ont été mises au point avec pour objectif de les travailler le moins possible. Et, avec ces méthodes, sont nés divers termes et expressions.

 

 

Traduttore, traditore...

 

« No-till » ou « no-tillage » sort du lot en anglais. « Tillage », c'est la préparation du sol pour le semis. L'expression française correspondante la plus proche est : « semis direct ».

 

Mais demandez à Google Translate... et il vous dira : « labour » pour « tillage » ! DeepL propose « travail du sol » et, comme autre traduction, « labourage ». L'excellent site Linguee fournit des traductions dans leur contexte, suggérant ainsi des manières de sortir le cas échéant d'un guêpier linguistique.

 

 

C'est de 1828... mais le sens n'a pas changé (Source)

 

 

Tenez, la Commission Européenne :

 

« The plant does not require heavy tillage work to be carried out. »

 

devient :

 

« La plante ne nécessite pas de gros travaux de labourage. »

 

Trouvez-vous « labourage » désuet ? En fait, la traduction est allée dans l'autre sens, et le traducteur – traduttore, miglioratore – a bien compris la notion à exprimer et trouvé le mot juste. L'original est la publication d’une demande de protection des indications géographiques « Farine de blé noir de Bretagne » et « Farine de blé noir de Bretagne — Gwinizh du Breizh »...

 

Le Canada est aussi une bonne source. Voici par exemple « Issues, management problems and solutions for maintaining a zero tillage system and other beneficial soil management practices », devenu « Enjeux, problèmes de gestion et solutions pour le maintien d'un système de semis direct et l'adoption d'autres pratiques bénéfiques de gestion du sol ».

 

En voici le résumé dans les deux langues de ce rapport de 2005 (c'est nous qui graissons) :

 

« This report describes producers' experiences with long term no till and reduced tillage systems. Despite the high adoption of zero till across the prairies and other regions in Canada since the early 1990's, this revolutionary cropping system still presents challenges for even die hard practitioners. »

 

« Ce rapport décrit l'expérience des producteurs en ce qui concerne les systèmes à long terme de culture sans travail du sol et de travail réduit du sol. En dépit du taux d'adoption élevé de la culture sans travail du sol dans les Prairies et dans d'autres régions du Canada depuis les débuts des années 1990, ce système cultural révolutionnaire présente toujours des difficultés aux agriculteurs même les plus endurcis. »

 

 

Faire œuvre de précision ou faciliter la communication ?

 

On peut butiner dans cet intéressant rapport. On trouvera sans doute que, selon les passages, une expression est utilisée dans son sens précis ou bien de manière plus lâche pour englober les techniques de travail réduit du sol.

 

Quel sens donner à « no-till » dans « Realizing no-till benefits requires residue management » – l'article d'origine de mon « La gestion des résidus est nécessaire pour tirer parti des avantages du sans-labour (no-till»  ?

 

Le titre de la vidéo est « Benefits of Reducing Tillage in Your Fields », « les avantages d'une réduction du travail du sol dans vos champs ». Visiblement, on n'a pas voulu se limiter au semis direct. Du reste, il y est aussi question d'un travail du sol et de l'enfouissement des résidus trop abondants.

 

Le dilemme, finalement, est de choisir entre une communication à l'intention des connaisseurs – la précision (quand le texte d'origine le permet) – et à l'intention des béotiens. « Sans labour » me paraît plus parlant pour les seconds que « semis direct ». Et pour les premiers, je précise avec « no till ».

 

C'est ma philosophie actuelle, mais je suis prêt à en changer...

 

 

L'agriculture de conservation (des sols)

 

Il y a aussi une autre formule répandue : « conservation agriculture » et « agriculture de conservation ».

 

Citons, pour la France, l'Association pour la Promotion d'une Agriculture Durable (APAD) et le site https://agriculture-de-conservation.com/, ainsi que l'association Forum des agriculteurs responsables respectueux de l'environnement (FARRE) qui a ou aurait cessé ses activités en septembre 2018.

 

Notons aussi, incidemment, l'hommage rendu par le Ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation à Lucien Séguy, « un des pères du semis direct sur couverture végétale permanente, technique naturelle sans labour privilégiant la rotation de cultures, qu’il a contribué à développer au Brésil ».

 

Ailleurs dans le monde, les mouvements les plus dynamiques se trouvent en Amérique du Sud, avec notamment l'Asociación Argentina de Productores en Siembra Directa (AAPRESID) ainsi que la American Confederation of No Till Farmers Associations (CAAPAS), mais celle-ci semble aussi s'être évanouie (voir aussi ici).

 

Les Argentins et plus généralement les Latinos ont été des pionniers et ont fait un travail remarquable.

 

Voici un extrait de l'allocution d'ouverture du 8e Congrès Mondial sur l'Agriculture de Conservation prononcée par M. Amir Kassam, moderateurr de la Global Conservation Agriculture Community of Practice (CA#CoP),

 

« Lorsque les pionniers du No-Till ont déclaré qu'il était possible de faire de bonnes récoltes sans remuer ou labourer, la plupart des agriculteurs ont ri en exprimant leur incrédulité et les ont traités de rêveurs.

 

Aujourd'hui, à peine un demi-siècle plus tard, des millions d'agriculteurs du monde entier les ont pris sérieux. Ils se sont volontairement lancés dans toutes sortes de systèmes d'AC, ne pratiquant plus aucun travail du sol sur leurs exploitations.

 

La superficie mondiale cultivée à l'aide de systèmes d'AC est passée de moins d'un million d'hectares dans huit pays en 1970 à 205 millions d'hectares dans 102 pays en 2019. Cela représente 15 % de la superficie mondiale des terres cultivées. En Argentine, en Australie, au Brésil, au Canada, au Paraguay, en Afrique du Sud, en Uruguay et aux États-Unis, les méthodes de l'AC sont appliquées sur plus de la moitié de leurs surfaces cultivées. »

 

Le congrès s'était tenu en virtuel du 21 au 23 juin 2021 à Berne, à l'invitation de Swiss No-till.

 

 

Agriculture biologique et agriculture de conservation

 

L'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture a aussi un portail pour l'agriculture de conservation. Il est à comparer à celui pour l'agriculture biologique. La nuit et le jour ! Un indice : le premier a une page « études de cas » pour cinq pays ou régions et une page très générale sur ce que fait (ou est censée faire) la FAO... le deuxième un sous-portail pour les projets...

 

Visiblement, les moyens ne sont pas les mêmes, sachant surtout que la conciliation entre agriculture biologique et agriculture de conservation est, au mieux, difficile. Comme l'écrit avec euphémisme le site Ecophytopic, « Le transfert de ces techniques vers l’AB n’est pas toujours possible, en raison de certaines spécificités » (autre article intéressant ici).

 

Si les milieux de l'agriculture de conservation font un bon travail de pédagogie, en direction des agriculteurs, leur force de frappe en direction des décideurs et de l'opinion publique est bien plus limitée.

 

À Bruxelles, l'International Federation of Organic Agriculture Movements EU Regional Group (IFOAM) déclare 11 lobbyistes, dont quatre avec un passe d'accès au Parlement Européen, et un budget de lobbying – oups ! de plaidoyer – dans la fourchette 400.000-500.000 euros (près de 1,4 million d'euros en 2014 et 2015). S'ajoute à lui une palanquée d'autres organisations, dont Ecocert, la Fédération Nature et Progrès (avec 8,5 ETP de lobbyistes et un budget de lobbying de 400.000-500.000 euros), la FNAB et l'ITAB... et Agroecology Europe avec 3,5 ETP de lobbyistes, une dénomination qui témoigne de la manœuvre de captation du mot « agro-écologie ».

 

Pour l'agriculture de conservation, il y a, presque seule, l'European Conservation Agriculture Federation (ECAF), qui a son siège à Cordoue (Espagne) et dispose d'un budget total de 120.000-130.000 euros.

 

Pourquoi aligner ces faits et chiffres ? Les sols, mis à part pour le stockage de carbone et le « carbon farming », sont quasiment absents de la stratégie « de la ferme à la table ».

 

« Quel rôle pour l’agriculture de conservation dans la PAC post-2020 ? » a titré Euractiv en septembre 2020. Bonne question... on peine à trouver la réponse...

 

Pour résumer, la question de la santé des sols ne reçoit pas l'attention nécessaire.

 

 

Et, pendant ce temps...

 

Ce n'est pas tout !

 

Il y en a qui ont compris que les sols pouvaient devenir un fond de commerce ou, plus précisément, un moyen de promouvoir un autre fond de commerce... le biobusiness...

 

Des « petits futés » ont ainsi forgé la notion d'« agriculture régénératrice » ou « régénérative » des sols et fondé dans la foulée une organisation non gouvernementale avec un superbe site (ce sont des experts en communication, ne l'oublions pas) :

 

« En juin 2015, une soixantaine de personnes de 21 Nations, représentant des entreprises, des communautés agricoles et scientifiques, des établissements d'enseignement, des décideurs politiques et des ONG, se sont réunies au Costa Rica pour élaborer le plan d'un mouvement international uni autour d'un objectif commun : inverser le réchauffement climatique et mettre fin à la faim dans le monde en facilitant et en accélérant la transition mondiale vers une agriculture et une gestion des terres régénératives.

 

En janvier 2017, Regeneration International (RI) a obtenu le statut d'organisation à but non lucratif 501(c)(3) [aux États-Unis d'Amérique, avec des exonérations fiscales à la clé]. Aujourd'hui, RI s'engage avec un réseau de plus de 250 partenaires internationaux et un nombre croissant d'alliances de régénération à travers le monde, notamment aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Inde, au Canada, au Belize, au Mexique et au Guatemala.

 

Notre mission

 

Promouvoir, faciliter et accélérer la transition mondiale vers une alimentation, une agriculture et une gestion des terres régénératrices dans le but de rétablir la stabilité climatique, de mettre fin à la faim dans le monde et de reconstruire les systèmes sociaux, écologiques et économiques détériorés. »

 

Qui trouve-t-on dans l'équipe ? André Leu, directeur internationale, longtemps président de l'IFOAM ; Vandana Shiva, qu'on ne présente plus ; Ronnie Cummins, co-fondateur et directeur international de l'Organic Consumers Association ; Hans Herren, maintenant PDG du Millenium Institute et président de Biovision.

 

Bref, du beau monde qui fait la promotion de l'agriculture biologique derrière des faux-nez, l'utilisation vertueuse des sols, la lutte contre le changement climatique et la faim dans le monde, etc.

 

L'histoire d'un Sri Lanka 100 % biologique est certes tortueuse, avec de nombreux éléments internes au pays, mais « Les activistes au pouvoir » montre que ces gens ont de l'influence et de réelles capacités de nuisance.

 

Avec « Narendra Modi » et « organic agriculture », votre moteur de recherche vous montrera que les appels du Premier Ministre indien à se tourner vers l'agriculture biologique, ou « sans chimie », ne relèvent pas de l'opportunisme (un des articles de presse les plus récents ici). C'est aussi une agriculture « à budget zéro » (autarcique)...

 

 

S'organiser

 

Plus près de nous, lorsque Danone produit une page « Soutien à l'agriculture régénératrice », avec en chapô :

 

« Danone s’engage à développer et promouvoir un modèle durable d’agriculture régénératrice qui protège les sols, valorise les agriculteurs et garantisse le bien-être animal »

 

et un blabla de communicant, de quelle forme d'agriculture s'agit-il ?

 

Quand André Leu siège au consortium de gouvernance de l'initiative 4 pour 1000, ou que Regeneration International co-organise des événements, quels sont les intérêts représentés et défendus ?

 

Face à cette situation, on ne saurait que former le vœu que les milieux de l'agriculture qui élèvent la bonne gestion des sols au rang de priorité – quelle que soit la dénomination des pratiques et, le cas échéant, de la chapelle – s'organisent pour, d'une part, promouvoir ces bonnes pratiques dans tous les milieux qui comptent et, d'autre part, éviter d'être prix pour les idiots utiles du biobusiness.

 

Dans son discours inaugural précité, M. Amir Kassam a déclaré :

 

« Si nous ne partageons pas nos expériences, ne nous aidons pas les uns les autres et ne nous serrons pas les coudes, bon nombre des objectifs internationaux de développement durable (ODD) relatifs à l'alimentation, à la gestion des ressources naturelles et au changement climatique ne seront pas atteints.. Nous avons également un rôle important à jouer dans la récente Décennie de la Restauration des Écosystèmes 2021-2030»

 

On ne peut que souscrire à cet avis.

 

 

Et pour l'anecdote, mais pas vraiment

 

Ouest France a publié un article, « L’agriculture biologique de conservation est mise à l’honneur lors de rencontres nationales à Laval », avec en chapô :

 

« C’est au lycée agricole de Laval (Mayenne) que les agriculteurs et agronomes se rencontrent pour discuter de l’agriculture biologique de conservation ce mardi 15 et mercredi 16 février 2022. »

 

Le deuxième jour était réservé aux agriculteurs biologiques...

 

 

(Source)

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
B
Merci pour ce panorama. Puisque vous abordez ce doux rêve qui consiste à faire de l'ACS et du bio en même temps, je me permets de vous relayer ce papier que j'avais écrit pour nos adhérents en ACS sur la faisabilité de l'ACS bio. https://drive.google.com/file/d/1cVTdumqpqPBpQZzMLD8Z_YV56WLd6Y1Y/view?usp=drivesdk <br /> Cordialement.
Répondre