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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Comment « prouver » qu'un produit chimique est dangereux : le cas du glyphosate

1 Février 2022 Publié dans #Article scientifique, #Glyphosate (Roundup)

Comment « prouver » qu'un produit chimique est dangereux : le cas du glyphosate

 

Cameron English*

 

 

Image : Mike Mozart via Flickr

 

Le groupe anti-biotechnologie GM Watch a récemment vanté les résultats d'une nouvelle étude comme preuve que l'EPA a sous-estimé le risque posé par l'herbicide glyphosate. C'est une illustration de ce qui ne va pas quand on force les données à se conformer à une conclusion prédéterminée.

 

 

Si vous voulez démontrer qu'un produit chimique est dangereux, voici un processus en trois étapes qui donnera systématiquement le résultat escompté :

 

1.  Visitez Pubmed, tapez le nom du produit chimique qui vous intéresse et du problème médical auquel vous voulez le relier.

 

2.  Trouvez l'étude ou les études présentant la conclusion dont vous avez besoin.

 

3.  Ne tenez pas compte des autres recherches,que vous considérerez comme non pertinentes.

 

J'ai recherché l'herbicide « glyphosate » et « reproductive health » (santé reproductive) en vue de cet article. En quelques secondes, j'ai eu sous la main 59 articles évalués par des pairs que j'aurais pu utiliser pour argumenter que le glyphosate est un produit toxique pour la reproduction. Si vous voyez un groupe d'activistes vanter une étude comme preuve évidente de la nocivité d'une substance chimique, il est presque certain qu'il a suivi ce processus.

 

 

 

 

Le groupe anti-biotechnologie GM Watch, par exemple, a récemment affirmé que « le glyphosate endommage la barrière sang-testicule et provoque une mauvaise qualité du sperme », en se basant sur cet article qui vient d'être publié (désigné par « Liu et al. » ci-après). Les chercheurs ont nourri des rats avec des aliments contenant du glyphosate à des doses qui correspondent aux niveaux que l'Agence de Protection de l'Environnement (EPA) considère comme sûrs pour les humains, et pourtant certains des animaux ont connu une diminution de la qualité du sperme – ce qui suggère que l'exposition chronique au glyphosate induit une toxicité reproductive. Vous pouvez comprendre pourquoi GM Watch s'est intéressé à cet article :

 

« La dose élevée testée, 50 [milligrammes par kilogramme de poids corporel par jour] […] est pertinente pour la réglementation du glyphosate car elle ne représente que 1/20e de la dose sans effet nocif observé (NOAEL) de 1000 mg/kg p.c./jour […] Sur la base de ce résultat, la conclusion évidente est (bien que les chercheurs ne le disent pas) que la DJA [dose journalière admissible] de l'EPA est incorrecte – elle devrait être abaissée. »

 

Voici le problème : les organismes de réglementation ne tirent généralement pas de conclusions sur la base d'une seule étude – et d'une étude profondément défectueuse, comme nous le verrons plus loin. Ils examinent toutes les données disponibles, puis déterminent le risque qu'un produit chimique représente pour la santé humaine. Lorsque nous regardons au-delà de ce seul article, nous pouvons comprendre pourquoi l'EPA a fixé les limites existantes pour l'exposition au glyphosate.

 

 

Bourrer les animaux d'herbicides

 

Parfois, j'ai pitié des animaux de laboratoire. C'est parce que les scientifiques les bourrent de substances chimiques pour voir ce qui se passe, dans le but de déterminer si elles présentent un risque pour l'homme. Des expériences de ce type ont été réalisées à de nombreuses reprises au fil des ans avec le glyphosate et deux résultats reviennent sans cesse :

 

  • Les animaux connaissent parfois des résultats négatifs s'ils consomment des quantités massives de glyphosate, bien supérieures à la dose de référence (RfD) que l'EPA fixe pour l'exposition humaine. Le Groupe d'Évaluation du Glyphosate de l'UE a récemment publié une analyse de près de 600 pages de la recherche toxicologique sur le glyphosate, qui regorge d'exemples.

 

 

« Le glyphosate n'était pas un agent toxique pour la reproduction dans la majorité des études de reproduction multigénérationnelle sur les rongeurs jusqu'aux doses les plus élevées testées avec des doses HED [équivalent humain] plus de 170 fois supérieures à la dose de référence à court terme et plus de 800 fois supérieures à la dose de référence subchronique. Une étude multigénérationnelle sur la reproduction a fait état d'une diminution du nombre de spermatides et d'un retard de la puberté masculine à une dose HED environ 750 fois supérieure à la dose de référence subchronique, mais les effets n'ont pas été reproduits dans d'autres études.

 

[...] Une autre étude a trouvé une augmentation du poids des testicules mais aucun effet sur la motilité des spermatozoïdes, le nombre de spermatozoïdes ou les cycles œstraux à des doses comparables. Des augmentations du poids des testicules et des ovaires ont été signalées dans une étude chronique sur des souris à des HED plus de 6.000 fois supérieures à la dose de référence chronique» (C'est nous qui graissons.)

 

 

Qu'en est-il de la nouvelle étude ?

 

Le fait que GM Watch veuille élever une seule étude au dessus de cet ensemble massif de preuves évaluées par des pairs, ainsi que des conclusions de 16 agences réglementaires et scientifiques, devrait déclencher des sonneries d'alarme dans votre tête. Mais que pouvons-nous dire de la nouvelle étude elle-même ? Beaucoup de choses. Voici deux points critiques de l'étude de Liu et al.

 

Premièrement, les auteurs affirment qu'« un ensemble de preuves de plus en plus important » suggère que le glyphosate est un perturbateur endocrinien[1]. C'est faux, et nous pouvons voir pourquoi en examinant une revue de 2020 que les auteurs ont eux-mêmes citée. Voici la conclusion de cet article :

 

« Sur la base d'une analyse de la base de données toxicologiques complète pour le glyphosate et de la littérature, cette revue a conclu que le glyphosate n'a pas de propriétés de perturbation endocrinienne par les modes d'action œstrogène, androgène, thyroïdien et stéroïdogène. » [C'est nous qui graissons.]

 

En d'autres termes, le glyphosate n'interagit pas avec les voies nécessaires pour endommager le système endocrinien. L'EPA est également parvenue à cette conclusion après avoir examiné toutes les données disponibles en 2015. Qu'est-ce que cela signifie pour l'étude dont GM Watch est si enthousiaste ? « Le glyphosate ne se lie pas au récepteur des œstrogènes, ce qui indique que l'étape initiale du modèle de l'article qui conduit à un effet indésirable est défectueuse », a déclaré par courriel à l'ACSH M. Steven Levine, écotoxicologue de Bayer et auteur principal de l'examen de 2020.

 

Deuxièmement, les chercheurs ont tenté de démontrer que le stress oxydatif induit par le glyphosate entraînait une diminution de la qualité du sperme, mais ils ont commis une grave erreur en cours de route. « Mesurer une augmentation de l'oxygène réactif avec le kit qu'ils ont utilisé n'est pas un indicateur fiable du stress oxydatif », a ajouté M. Levine. Le National Toxicology Program des États-Unis est d'accord. En utilisant plusieurs tests fiables pour mesurer le stress oxydatif, le NTP a montré que le glyphosate n'induit pas de stress oxydatif dans les lignées cellulaires humaines.

 

 

Les humains ne sont pas des rats de laboratoire

 

Il est important de reproduire les résultats des modèles animaux et des études sur les cultures cellulaires, mais les résultats de la recherche épidémiologique humaine ne sont d'aucune aide pour GM Watch non plus. Par exemple, les études de biosurveillance des agriculteurs (qui sont les plus exposés au glyphosate) indiquent que l'herbicide ne cause pas de dommages à la reproduction. Selon une étude de 2012 :

 

« Ces données ont démontré des expositions humaines extrêmement faibles résultant des pratiques normales d'application [des pesticides]. En outre, les concentrations d'exposition estimées chez l'homme sont >500 fois inférieures à la dose de référence orale pour le glyphosate de 2 mg/kg/jour fixée par l'Agence Américaine de Protection de l'Environnement. En conclusion, la littérature disponible ne montre aucune preuve solide reliant l'exposition au glyphosate à des effets néfastes sur le développement ou la reproduction à des concentrations d'exposition réalistes sur le plan environnemental. »

 

Si les agriculteurs sont exposés au glyphosate dans des quantités bien inférieures à la dose de référence de l'EPA, quelles sont les chances que des traces de l'herbicide dans votre nourriture endommagent votre système reproductif ? Mince à zéro, à mon avis. Mais vous n'êtes pas obligé de me croire. Revenons au Groupe d'Évaluation du Glyphosate de l'UE (AGG). Il est arrivé à la même conclusion :

 

« [...] Sur la base des informations disponibles[...] l'AGG ne considère pas que les critères de classification concernant la toxicité pour la reproduction [...] soient remplis. L'AGG propose que la classification du glyphosate comme toxique pour la reproduction n'est pas justifiée. »

 

Je ne veux pas dire que vous devriez croire quelqu'un simplement parce qu'il a des diplômes avancés, ou que les contestations du consensus scientifique sont toujours fausses. Les gens qui ont beaucoup de lettres après leur nom se trompent souvent – même si beaucoup d'entre eux sont d'accord entre eux. Mais cela n'enlève rien au fait que nous devons tenir compte de toutes les preuves dont nous disposons avant de tirer des conclusions. Les blogueurs de GM Watch n'ont toujours pas compris ce point important. Heureusement, nous n'avons pas à faire la même erreur.

 

______________

 

[1] Mon collègue, le Dr Josh Bloom, ajoute que « le terme "perturbateur endocrinien" est une expression fourre-tout utilisée par les anti-chimiques pour effrayer tout le monde ».

 

Cameron English, directeur de Bioscience

 

Cameron English est auteur, éditeur et co-animateur du podcast Science Facts and Fallacies. Avant de rejoindre l'ACSH, il était rédacteur en chef du Genetic Literacy Project.

 

Source : How to 'Prove' a Chemical is Dangerous: The Glyphosate Case Study | American Council on Science and Health (acsh.org)

 

 

 

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