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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

L'expérience alimentaire mondiale à fort enjeu dont personne ne parle

23 Janvier 2022 Publié dans #Alimentation, #Agronomie, #Economie

L'expérience alimentaire mondiale à fort enjeu dont personne ne parle

 

Paul M. Temple*

 

 

 

 

Le monde est sur le point de se lancer dans une expérience massive de production alimentaire – et il y a un risque très réel que le résultat ne nous plaise pas.

 

La bonne nouvelle est que la nourriture n'a jamais été aussi abondante et, même si les prix fluctuent, elle n'a jamais été aussi abordable.

 

C'est parce que nous produisons plus de nourriture que jamais auparavant. Depuis 2000, les récoltes des quatre principales cultures de la planète – canne à sucre, maïs, blé et riz – ont augmenté d'environ 50 %. La production de viande a augmenté dans des proportions presque équivalentes et celle d'huiles végétales a plus que doublé, selon l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture.

 

Une série de facteurs ont contribué à cette réussite, à commencer par la simple détermination des agriculteurs à répondre à la demande d'une population mondiale en pleine expansion, qui approche aujourd'hui les 8 milliards de personnes. Ils ont reçu beaucoup d'aide. La nouvelle technologie des cultures génétiquement modifiées a joué un rôle important. L'introduction d'outils sûrs et efficaces de protection des cultures nous a donné la possibilité de lutter contre les mauvaises herbes et les parasites et maladies. L'avènement de la précision guidée par GPS et des pratiques régénératrices du sol comme le sans labour (no till) et les cultures de couverture qui favorisent la santé du sol ont rendu l'agriculture toujours plus efficace et durable.

 

Un ingrédient essentiel mais souvent négligé est l'engrais azoté. Son application fournit un nutriment important qui favorise la croissance des plantes. Pendant des années, les agriculteurs ont pu y accéder facilement, surtout dans les pays développés.

 

Cette situation est sur le point de changer. En 2022, pour la première fois de mémoire d'homme, les agriculteurs cherchent à réduire leur dépendance aux engrais. Il est presque certain que nous en utiliserons moins, ce qui entraîne le risque d'une diminution des récoltes.

 

Il ne s'agit pas d'un choix mais d'une nécessité, motivée par une forte hausse des prix des engrais. Les preuves sont partout, mais voici ce que je constate dans ma ferme au Royaume-Uni. Pour moi, le coût des engrais azotés a augmenté de 152 % entre le printemps dernier et octobre dernier. En décembre, alors que je réservais les fournitures pour mon programme de culture de 2022, j'ai subi un autre choc : l'augmentation était passée à 277 %.

 

Aurais-je dû attendre pour voir si le prix allait baisser ? Peut-être. C'est ce que font beaucoup d'agriculteurs. En calculant les coûts et les bénéfices marginaux, beaucoup d'entre eux vont réduire leur utilisation d'engrais. Ils achèteront moins que ce qu'ils voulaient, appliqueront moins que ce qu'ils considèrent comme idéal, et croiseront les doigts. Avec autant d'usines en retard de production, les engrais seront-ils même disponibles ?

 

Il y a une chance que cela puisse donner des résultats positifs. Les engrais étant si chers, cela poussera les agriculteurs à utiliser le produit avec plus de soin que jamais. Certains se tourneront vers des techniques d'application de précision qui favorisent une meilleure utilisation d'un produit essentiel. La crise des prix pourrait obliger le secteur agricole à innover d'autres manières, en trouvant comment faire plus avec moins. Peut-être la météo jouera-t-elle également en notre faveur, en créant des conditions favorables à l'épanouissement des cultures, même si elles reçoivent moins d'engrais.

 

C'est l'espoir. La réalité et les risques pourraient être très différents.

 

La demande actuelle de nourriture étant en hausse, le monde a besoin chaque année de récoltes record.

 

Si vous remplissez le réservoir d'essence de votre voiture aux trois quarts, elle ne roulera pas plus loin que si vous aviez fait le plein complet. De même, moins d'engrais signifie presque certainement une baisse de la production alimentaire. Tout ce que j'ai appris au cours de mes 44 années d'expérience agricole me le dit.

 

Malheureusement, presque personne ne parle de ce à quoi nous sommes confrontés. L'augmentation du coût des engrais a fait la une de la presse agricole, mais jusqu'à présent, les médias grand public n'ont pas relevé les conséquences potentielles.

 

Les gouvernements, pour la plupart, n'ont pas remarqué non plus. Personne ne pose la question évidente : « Quelles sont les conséquences ? » Plus vite ils le feront, plus vite ils pourront l'inscrire à l'ordre du jour du G7, du G20 et des autres organisations multilatérales dont l'objectif est de relever les plus grands défis du monde.

 

Alors que nous nous engageons dans cette expérience à fort enjeu, je crains que nous ne sachions pas vraiment ce que nous faisons et que nous ne parvenions pas à planifier les résultats les plus prévisibles – et que, même si tout le monde en souffre, les plus grands perdants seront, comme d'habitude, les personnes déjà en situation de pauvreté alimentaire et à faible revenu.

 

Les agriculteurs sont de petites entreprises individuelles et on les remarque rarement ; il faut généralement attendre la météo pour qu'ils fassent la une des journaux. Mais cette situation est mondiale, elle va se produire, elle est nouvelle et elle aura des conséquences sur l'approvisionnement jusqu'en 2023. Il s'agit d'une expérience dont il vaut la peine de considérer le risque le plus tôt possible.

 

_______________

 

Paul M. Temple, agriculteur, Royaume-Uni

 

Paul Temple est membre bénévole du conseil d'administration du Réseau Mondial d'Agriculteurs (Global Farmer Network) et exploite une ferme dans le nord de l'Angleterre, au Royaume-Uni. Il pratique l'agriculture de conservation sur une exploitation familiale mixte de bovins et de grandes cultures. Paul cultive du blé pour les semences, de l'orge, du colza, des pois et des haricots. Il a récemment réintroduit les prairies temporaires dans la rotation des cultures. Pour ce qui est de la viande bovine, ils utilisent un large éventail d'herbes environnementales avec des bovins allaitants, élevant des veaux qui sont soit engraissés, soit vendus comme bovins maigres. En outre, l'exploitation fait partie d'un programme environnemental de haut niveau avec un accès éducatif.

 

Source : The Global High-Stakes Food Experiment No One is Talking About – Global Farmer Network

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