Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Étude sur les phtalates : corrélation n'est pas causalité

28 Janvier 2022 Publié dans #Article scientifique, #Santé publique

Étude sur les phtalates : corrélation n'est pas causalité

 

Susan Goldhaber*

 

 

Image : jamesoladujoye de Pixabay

 

« Une étude révèle que des substances chimiques de synthèse présentes dans les produits de consommation sont liés à une mort précoce. »

 

« Les personnes présentant les niveaux les plus élevés de phtalates avaient un risque plus élevé de décès, toutes causes confondues, en particulier de mortalité cardiovasculaire, selon une étude publiée aujourd'hui dans une revue à comité de lecture. »

 

Jetons un coup d'œil derrière les gros titres, à l'étude elle-même, pour voir ce qu'elle dit réellement. [1]

 

 

Avant d'entrer dans le vif du sujet, rappelons un peu le contexte.

 

Les phtalates sont un grand groupe de substances chimiques qui augmentent la flexibilité et la durabilité du plastique. Ils sont présents dans des milliers de produits de tous les jours, notamment les emballages alimentaires, les textiles, les cosmétiques, les savons, les dispositifs médicaux et les matériaux de construction. Comme je l'ai dit précédemment, les phtalates ont été examinés par un certain nombre d'agences gouvernementales qui les ont jugés sans danger. Cependant, ils font de plus en plus l'objet d'un examen minutieux par les agences gouvernementales, notamment l'EPA, et ont été visés en vue d'une interdiction par certains États et groupes environnementaux qui affirment qu'ils provoquent une myriade d'effets sur la santé de la population.

 

Ce que nous essayons tous de déterminer, c'est s'il existe une relation de cause à effet entre l'exposition aux phtalates et les décès précoces dus aux maladies cardiaques et autres.

 

 

Quelle est la nouvelle étude à l'origine des gros titres effrayants ?

 

Trasande et ses collègues ont examiné l'association entre l'exposition aux phtalates et les décès aux États-Unis, en calculant le coût total de l'augmentation des décès et de la perte de productivité économique. L'« étalon-or » reste l'essai contrôlé randomisé où le groupe de contrôle non exposé est comparé au groupe exposé au traitement ou, dans ce cas, à la substance chimique en cause. Cependant, même une telle étude n'apporte pas de preuve définitive ; il faut de nombreuses autres études montrant le même résultat et d'autres données de confirmation.

 

Cette étude, basée sur la population, est considérée comme une preuve secondaire et démontre une corrélation, pas une causalité. Les participants sont regroupés en fonction de l'exposition et de la différence de résultats ; dans ce cas, les maladies et les décès sont évalués. Le résultat est présenté sous la forme d'un rapport de risque (RR – hazard ratio, HR) entre les groupes d'exposition supérieure et inférieure – un RR supérieur à 1 suggère une corrélation possible entre l'exposition chimique et la maladie ou les décès, mais ne montre pas non plus que la substance chimique a causé la maladie ou les décès.

 

Onze métabolites de phtalates (produits de dégradation des phtalates mesurables dans l'urine) ont été mesurés chez 5.303 adultes en 2001-2002 ou 2009-2010. Les niveaux de phtalates dans l'urine ont été regroupés en trois catégories : faible, moyen ou élevé. Les phtalates étaient caractérisés comme provenant de produits de soins personnels et de cosmétiques ou utilisés dans les matériaux d'emballage alimentaire et les revêtements de sol. Les décès parmi les participants jusqu'en 2015 ont été obtenus à partir de l'index national des décès, une base de données des CDC. Les ratios de risque ont été calculés pour les décès toutes causes confondues, cardiovasculaires et par cancer. Les ratios ont été extrapolés à la population américaine et multipliés par la perte de productivité économique à vie pour déterminer la perte économique.

 

 

Qu'ont trouvé les auteurs ?

 

  • L'augmentation des décès toutes causes confondues était corrélée à l'exposition aux phtalates utilisés dans les emballages alimentaires et les revêtements de sol.

 

  • L'augmentation des décès cardiovasculaires était corrélée à l'exposition à un seul des onze métabolites.

 

  • Les phtalates n'ont eu aucun impact sur les décès par cancer.

 

  • L'extrapolation à la population américaine (de 55-64 ans) a donné lieu à environ 100.000 décès et à une perte de productivité estimée à 43 milliards de dollars en raison de l'exposition aux phtalates.

 

Sur la base de ces résultats, les auteurs ont conclu que d'autres études étaient nécessaires mais qu'une action réglementaire s'imposait d'urgence. Je suis respectueusement en désaccord, et voici pourquoi.

 

Une lacune importante de l'étude est l'utilisation de participants ayant une maladie cardiovasculaire ou un cancer connus au début de l'étude. Ces participants seraient plus susceptibles de mourir de ces maladies que les autres participants, ce qui fausserait les résultats de l'étude. Apparemment, les auteurs ont également reconnu ce fait et ont réanalysé leurs données en excluant ces personnes, réduisant l'étude à 3.951 participants. [Ma note : 25 % de l'effectif initial était malade ! Il y a de quoi tomber à la renverse.] Il est intéressant de noter que, dans ce cas, les résultats ne se trouvaient que dans le supplément. Les résultats ne montrent désormais aucune corrélation entre les phtalates et les décès cardiovasculaires. Ils n'ont pas été inclus dans la discussion ni dans l'extrapolation des coûts économiques, ce qui fait que les chiffres rapportés sont nettement surévalués.

 

 

La corrélation n'implique pas la causalité.

 

Même si deux facteurs sont corrélés, ce type d'étude ne permet pas de dire si l'exposition aux phtalates a réellement causé une augmentation des décès toutes causes confondues.

 

  • Au lieu que X soit la cause de Y, une troisième variable cachée (Z) peut affecter les deux, ce qui entraîne une corrélation – c'est le sophisme de la troisième cause.

 

Par exemple, lorsque les ventes de crème glacée augmentent, le taux de noyade augmente fortement. Par conséquent, manger des glaces provoque des noyades. Cet exemple ne tient pas compte du fait que l'on vend plus de crème glacée pendant les mois d'été chauds que pendant les mois plus froids, et que c'est pendant ces mois-là que les gens vont se baigner. L'augmentation des décès par noyade est due à une plus grande exposition à des activités aquatiques, comme la natation, et non à la crème glacée.

 

  • Ou bien deux variables ne sont pas du tout liées, et la corrélation apparaît par hasard – une corrélation fallacieuse.

 

La consommation de mozzarella par habitant est en corrélation avec le nombre de doctorats en génie civil décernés. Ne pas reconnaître qu'il s'agit d'une corrélation trompeuse vous amènerait à conclure que manger beaucoup de fromage vous permettra d'obtenir un doctorat en génie civil. Vous trouverez d'autres corrélations trompeuses humoristiques ici.

 

 

Conclusions

 

Les auteurs de l'étude ont largement exagéré leurs résultats. Il faut tenir compte de deux limitations importantes. Premièrement, les niveaux de phtalate dans l'urine n'ont été mesurés qu'à un seul moment – la demi-vie du phtalate étant de 1 à 3 jours, la mesure n'est pas représentative d'une exposition à long terme. Deuxièmement, les certificats de décès sont imprécis et peuvent ne pas refléter les conditions sous-jacentes ayant contribué aux décès.

 

Tout au plus, les données suggèrent une association potentielle entre certains phtalates et une mortalité accrue. Il est plus probable qu'il s'agisse d'une corrélation fallacieuse ou d'une corrélation causée par une troisième variable. Les dernières directives de la FDA sur les effets du sel sur la santé indiquent que nous consommons trop de sel. Pourrait-il s'agir de cette troisième variable cachée ? Le sel a tendance à être plus élevé dans les aliments transformés que dans les aliments non transformés, et les aliments transformés sont plus susceptibles d'être emballés que les aliments non transformés. Il se pourrait donc que ce soit le sel qui soit à l'origine de l'augmentation des décès, et non les phtalates.

 

Enfin, le calcul de la surmortalité et de la perte de productivité économique aux États-Unis implique un degré de certitude qui induit en erreur les journalistes bien intentionnés et désinforme le public. Lorsque des études comme celle-ci vont trop loin dans leurs conclusions et exigent des mesures réglementaires, j'ai tendance à me méfier et à me demander si elles n'ont pas été rédigées pour répondre à un agenda particulier plutôt qu'à un agenda scientifique. Cette étude est un parfait exemple de la raison pour laquelle il est essentiel de lire l'étude elle-même, et pas seulement le résumé. Les parties les plus importantes d'une étude sont souvent cachées dans les détails qui ne deviennent apparents qu'après une lecture complète.

 

_____________

 

[1] « Synthetic chemical in consumer products linked to early death, study finds » (une étude révèle que des produits chimiques de synthèse présents dans les produits de consommation sont liés à une mort précoce) CNN

 

Susan Goldhaber, M.P.H., est une écotoxicologue qui a plus de 40 ans d'expérience dans des agences fédérales et d'État ainsi que dans le secteur privé. Elle s'intéresse particulièrement aux substances chimiques présentes dans l'eau potable, l'air et les déchets dangereux. Elle se concentre actuellement sur la traduction des données scientifiques en informations utilisables par le public.

 

Source : Correlation is Not Causation | American Council on Science and Health (acsh.org)

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article