Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Nouveaux OGM » : autopsie d'une foucartade

18 Décembre 2021 Publié dans #critique de l'information, #Activisme, #OGM, #NBT, #NGT

« Nouveaux OGM » : autopsie d'une foucartade

 

 

 

 

Double-colonne oblige, le titre de la chronique est laconique dans la version papier du Monde des 28 et 29 novembre 2021 : « La nouvelle bataille des OGM ».

 

En placard en fin de première colonne :

 

« L'agriculture occidentale a déjà connu une révolution génétique dont les promesses n'ont pas été tenues ».

 

Et, en début de deuxième colonne :

 

« De nouvelles techniques d'édition du génome permettent des modifications présumées plus subtiles ».

 

Le titre de la version électronique est plus brutale : « Nouveaux OGM : "L’agriculture occidentale a déjà connu une révolution génétique dont les promesses n’ont pas été tenues" ». En chapô :

 

« Rendements, intrants, qualités nutritionnelles… Les arguments des partisans des "nouveaux OGM", que la Commission européenne pourrait déréguler dès 2023, rappellent la défense des cultures transgéniques dans les années 1990, relève dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au "Monde". »

 

 

D'entrée de jeu, la fabrique du doute, sinon du mensonge

 

Pourquoi « présumées » dans le deuxième placard (le genre de choses auxquelles les lecteurs pressés se limitent) ? En développé dans le texte :

 

« Mais depuis quelques années, de nouvelles techniques d’édition du génome – les NBT (new breeding techniques) ou NGT (new genomic techniques) – permettent d’apporter des modifications présumées plus subtiles que la bonne vieille transgenèse (transfert d’un gène d’intérêt d’une espèce à une autre). Des altérations génétiques si fines qu’elles pourraient, dit-on, se produire naturellement. Elles ne devraient donc pas avoir à subir l’examen tatillon du régulateur pour être autorisées. »

 

C'est amplifié par « elles pourraient, dit-on ».

 

La fabrique du doute est à l'œuvre...

 

C'est en fait tellement grossier – car il n'y a aucun doute relativement aux deux assertions – que cela relève de la fabrique du mensonge si chère à l'auteur, M. Stéphane Foucart, puisqu'il en a fait un livre.

 

 

Les « promesses »... Quelles promesses ?

 

Pour les « promesses [qui] n'ont pas été tenues », le constat est le même. Nous développerons ci-dessous sur le fond.

 

Sur un plan plus général, ces « promesses » représentent un fameux homme de paille du militantisme, journaliste ou activiste. Il suffit ainsi d'alléguer une « promesse » extravagante pour avoir gain de cause dans un simulacre de joute oratoire. À cela on peut ajouter que des espoirs – et non des « promesses » – ont été décus par le fait même de l'activisme. Pourquoi les producteurs africains de niébé ne profitent-ils pas des avantages du niébé Bt – à part, très récemment, des Nigérians ? L'activisme anti-OGM...

 

En tout cas, à notre connaissance, aucune personne ayant une quelconque autorité a fait des « promesses ».

 

 

Deux « révolutions » ou trois ?

 

M. Stéphane Foucart reproche au Président Emmanuel Macron d'avoir mal décrit l'évolution passée en déclarant :

 

« Nous devons investir dans trois révolutions qui vont en quelque sorte être la suite de la révolution mécanique et de la révolution chimique qu’on a connues : le numérique, la robotique, la génétique. »

 

En réalité les deux ont raison : la révolution génétique n'a pas touché l'Union Européenne (si on exclut le maïs MON 810 qui a réussi, en quelque sorte par accident, à franchir tous les obstacles de la réglementation et est cultivé en Espagne et, à petite échelle, au Portugal).

 

 

Les « nouveaux OGM »

 

En revanche, c'est faire un mauvais procès à M. Emmanuel Macron que d'avoir utilisé « génétique » :

 

« On le voit, le chef de l’Etat évoque "la génétique" de manière évasive, plutôt que l’arrivée dans les champs de "nouveaux OGM" – une précaution qui s’explique sans doute d’abord par le sceau d’infamie dont ces trois lettres sont frappées dans une grande part de l’opinion. »

 

Le ministre Julien Denormandie s'est déjà exprimé sur le sujet : il récuse l'appellation « nouveaux OGM », tout au moins en tant que cela stigmatise les produits des nouvelles technologies et les fait entrer dans le ghetto des « OGM », au sens de « variétés transgéniques ».

 

 

Le déshonneur par association

 

Sans doute fallait-il passer par cette querelle sémantique pour aborder le fond du propos : « les promesses n'ont pas été tenues », écrit M. Stéphane Foucart pour les OGM ancienne génération... donc il en sera de même pour les « nouveaux OGM ». C'est assez subtilement construit... on reconnaît là la patte du militant...

 

« […] Les tenants des NGT mettent en avant le fait qu’une dérégulation du secteur favoriserait l’innovation et la mise au point de variétés adaptées aux changements climatiques, à la sécheresse, à certains ravageurs ou pourvues de meilleures qualités nutritionnelles.

 

[…]

 

Aveu d'échec

 

Or, la transgenèse nourrissait alors les mêmes promesses. [...] »

 

 

Les variétés transgéniques limitées aux HT

 

Mais comment « démontrer » que les variétés transgéniques sont un échec ? Simple comme bonjour : en les limitant au maïs tolérant au glyphosate et à la situation aux États-Unis d'Amérique.

 

La charge initiale est un peu plus large pour les espèces cultivées :

 

« Le maïs, le soja et le coton Roundup ready (RR) – tolérants au glyphosate – devaient augmenter les rendements, rationaliser et réduire l’usage d’herbicides. Ces promesses n’ont pas été tenues. Dans un rapport de mai 2016, l’Académie des sciences américaine reconnaissait que "les données nationales sur le maïs, le coton ou le soja aux Etats-Unis ne montrent pas une signature spécifique de la technologie OGM sur les taux d’augmentation des rendements".

 

Il est évidemment fort audacieux de réduire un fort volumineux rapport à une seule phrase du communiqué de presse. Celle-ci, ainsi instrumentalisée, est en plus doublement fallacieuse.

 

D'une part, le caractère HT (tolérance à une herbicide), tout comme le caractère Bt (résistance à des insectes), n'a pas pour effet d'augmenter les rendements, mais de faciliter la culture et de réduire les pertes de production dues aux mauvaises herbes (ou à des ravageurs dans le cas du Bt). D'autre part, la phrase se rapporte aux « taux d’augmentation des rendements ».

 

Dans leur communiqué de presse, les Académies écrivent du reste :

 

« Les données disponibles indiquent que le soja, le cotonnier et le maïs GM ont généralement eu des résultats économiques favorables pour les producteurs qui ont adopté ces cultures, mais les résultats ont varié en fonction de l'abondance des parasites, des pratiques agricoles et de l'infrastructure agricole. […] »

 

La rhétorique foucartienne revient bien sûr aussi prendre les agriculteurs états-uniens pour des idiots, eux qui ne cultivent quasiment plus que des OGM pour les espèces pour lesquelles ceux-ci sont disponibles.

 

 

La « prolifération d'adventices résistantes au glyphosate »

 

Voilà une réalité – à mettre en perspective – qui relève de la tarte à la crème anti-OGM :

 

« L’usage systématique et généralisé du Roundup sur ces monocultures transgéniques a surtout favorisé la prolifération d’adventices résistantes au glyphosate qui a rapidement conduit à la remise en selle d’anciens herbicides réputés problématiques. »

 

Admirez, incidemment, les « monocultures »...

 

La lutte contre les mauvaises herbes se compare assez bien à l'escalade entre les gendarmes et les voleurs. Utiliser un herbicide particulier – surtout s'il s'agit d'un « usage systématique et généralisé » comme le note à juste titre M. Stéphane Foucart –, c'est prendre le risque de sélectionner des individus résistants (tout comme passer la tondeuse sur un gazon tend à sélectionner les pissenlits produisant des rosettes de feuilles étalées).

 

C'est ce qui s'est passé sur les cultures HT... mais aussi sur d'autres.

 

Ainsi, on a trouvé de l'ivraie raide (Lolium rigidum) résistante au glyphosate dans des vignes et des vergers en France en 2005, et des vergerettes blanchâtres (Conyza sumatrensis) et des vergerettes du Canada (Conyza canadensis) résistantes, toujours dans des vignes, en 2010 et 2016, et 2019, respectivement.

 

 

Le glyphosate est le groupe HRAC 9 (source)

 

 

Les résistances se gèrent (un point que certains farmers ont sans doute négligé aux États-Unis d'Amérique), et ce, en ayant notamment recours à d'autres herbicides auxquels la plante cultivée est naturellement résistante ou rendue résistante par transgenèse.

 

M. Stéphane Foucart prend donc appui sur les travaux de génétique qui ont conduit à produire un maïs tolérant cinq herbicides pour clamer :

 

« La transgenèse a des capacités de transformation insoupçonnées : elle a changé le progrès en fuite en avant. »

 

C'est somme toute malveillant, mais bien sûr conforme à la ligne rédactionnelle militante ; en réalité, la transgenèse confirme sa capacité à créer du progrès.

 

Serait aussi induit en erreur le lecteur qui penserait que des (ou les) agriculteurs états-uniens sont obligés ou incités à utiliser les cinq herbicides. Non : ils choisiront la combinaison adaptée à leurs circonstances – la possibilité de combiner des herbicides à large spectre étant une formidable contribution à la gestion des cultures et à la lutte contre les résistances aux herbicides.

 

 

Les volumes d'herbicides en augmentation ?

 

En résumé :

 

« Aucun des pays ayant fortement misé sur cette première révolution génétique (Argentine, Brésil, Canada) n’a connu une réduction durable de l’usage des herbicides, bien au contraire. »

 

Là encore l'argument est doublement fallacieux.

 

D'une part, il s'appuie sur des statistiques générales, toutes cultures et toutes matières actives confondues :

 

« Selon les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la quantité totale d’herbicides utilisée aux Etats-Unis a légèrement baissé entre 1996 (début de l’usage des OGM RR) et 2006, puis est repartie à la hausse. Entre 2006 et 2012, elle est passée, selon la FAO, de 184 000 tonnes à 255 000 tonnes, un niveau jamais atteint depuis 1990. Après 2012, les données ne sont plus tenues à jour par l’organisation onusienne. »

 

D'autre part, il repose sur l'homme de paille selon lequel l'avènement des variétés HT était associé à une promesse de réduire l'usage des pesticides (en volume).

 

La réalité est double s'agissant de ce dernier point.

 

D'une part, les variétés tolérantes au glyphosate ont permis de substituer celui-ci à d'autres matières actives moins efficaces, moins pratiques et plus problématiques sur le plan sanitaire et environnemental ; qu'il faille recourir maintenant à d'autres herbicides est, certes, regrettable, mais on ne saurait que se féliciter de toutes ces années où on a pu s'en passer.

 

 

Attention à ne pas surinterpréter ce graphique : il peut y avoir d'autres facteurs que les variétés HT (source).

 

 

D'autre part, les variétés HT ont permis l'avènement des itinéraires culturaux simplifiés, de ce que nous appellerons d'une manière générique sans doute abusive mais parlante le « sans labour » (« no till »), peut-être bien la révolution agronomique de la fin du XXe siècle.

 

 

 

(Source)

 

 

Le militantisme anti-OGM dans toute sa splendeur

 

Mais revenons aux nouvelles techniques génétiques ou génomiques et à leur traitement du point devue de la réglementation. M. Stéphane Foucart expose de manière résumée – longueur de la chronique oblige – les points de vue opposés :

 

« Le projet rencontre l’enthousiasme des uns (dont la France) et déclenche les protestations des autres (syndicats de défense de l’agriculture paysanne et ONG). Les tenants des NGT mettent en avant le fait qu’une dérégulation du secteur favoriserait l’innovation et la mise au point de variétés adaptées aux changements climatiques, à la sécheresse, à certains ravageurs ou pourvues de meilleures qualités nutritionnelles.

 

A quoi leurs adversaires rétorquent que la résilience de l’agriculture passe plutôt par l’agroécologie, des exploitations diversifiées et plus petites, des variétés adaptées à leur terroir, etc. Ils assurent en outre que les NGT, ultra-précises en théorie, peuvent provoquer des modifications génétiques imprévues et que des résultats comparables à ceux de ces technologies pourraient bien souvent être obtenus par des croisements de variétés traditionnelles. »

 

C'est la suite qui pose problème :

 

« Face à ces deux visions antagonistes de l’agriculture, les Etats tendent souvent à favoriser les scénarios qui simplifient et uniformisent les pratiques, qui favorisent les démarches industrielles plutôt que paysannes, qui permettent de tenir un discours de progrès et objectivent la création de valeur par l’innovation et la publication scientifique, le dépôt de brevets, etc. »

 

En bref, la rhétorique anti-OGM dans toute sa sa splendeur, et toute sa bêtise.

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
H
Pour compléter Marcel Kuntz dans Atlantico, il y a quelque temps : https://atlantico.fr/article/decryptage/quand--le-monde--reecrit-l-histoire-des-ogm-etats-unis-technologie-deforestation-modifications-genetiques-insecticides-productivite-militantisme-adn-marcel-kuntz
Répondre