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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Ré-homologation du glyphosate et littérature « scientifique » : un scandale selon Générations Futures (et ses amis médiatiques) qui fait pschitt

28 Novembre 2021 Publié dans #Glyphosate (Roundup), #Générations futures, #Activisme, #critique de l'information

Ré-homologation du glyphosate et littérature « scientifique » : un scandale selon Générations Futures (et ses amis médiatiques) qui fait pschitt

 

 

Encore un « rapport »...

 

« C'est un scandale ! »

 

Oui, mais encore ?

 

« C'est un scandale, je vous dis ! »

 

Oui... ?

 

Générations Futures a publié un « rapport » intitulé : « Evaluation du glyphosate : un rapport gravement biaisé ! ». En couverture des 19 pages :

 

« Le rapport d’évaluation pour le renouvellement de l’autorisation du glyphosate (RAR) organise l’invisibilité des études universitaires mais dans le même temps considère comme acceptables des études de l’industrie pourtant clairement inacceptables car ne répondant pas aux exigences des lignes directrices de l’OCDE ! »

 

La petite entreprise a publié un tableau sur les « études universitaires ». Sauf erreur, il s'agit de l'exploitation pure et simple des indications figurant dans le rapport d'évaluation, et non le fruit d'une laborieuse recherche :

 

 

 

 

Et de se lamenter, ou plutôt de s'indigner, mais avec dignité :

 

« Autrement dit, sur les quelques 7188 études retrouvées dans la recherche bibliographique, seules 211 seraient pertinentes et utiles pour l’évaluation, soit 3% seulement ! Seulement 0.4% des études sont considérées à la fois pertinentes, utiles pour le dossier et fiables ! Le travail de recherche des universitaires serait-il donc non pertinent et non fiable dans 99.6% des cas ? La science académique est-elle si éloignée de la science réglementaire ? »

 

 

...immédiatement relayé par les médias « amis »

 

Les récriminations de Générations Futures ont bien sûr été relayées – sans délai mais surtout sans recul ni mise en perspective – par les médias « amis ».

 

Le Monde – pages Planète et sous la signature de M. Stéphane Foucart – titre ainsi : « Glyphosate : l’expertise européenne a exclu de son analyse l’essentiel de la littérature scientifique » (« Glyphosate : l'expertise européennea exclu la quasi-totalité des études » dans l'édition papier).

 

Le marchand de doute est à l'œuvre :

 

« Une expertise peut-elle être scientifique si la science n’y a pas sa place ? C’est l’épineuse question posée par l’association Générations futures à propos de l’expertise préliminaire européenne sur le glyphosate, qui doit permettre la réautorisation en Europe de l’herbicide controversé, fin 2022. Dans une analyse rendue publique mardi 16 novembre, l’association antipesticide estime et chiffre, pour la première fois, la non-prise en compte de l’écrasante majorité des études universitaires récentes par le rapport préliminaire européen (RAR, pour "Renewal Assessment Report"), préparé par les agences réglementaires néerlandaise, hongroise, française et suédoise. »

 

En sens inverse, c'est le marchand de certitude :

 

« A l’inverse, note l’association, les études conduites par les fabricants bénéficient d’une plus grande mansuétude et finissent par fonder l’essentiel de l’expertise européenne. Pourtant, l’association relève des "défauts majeurs" dans la plupart de ces tests réglementaires, qui ont pourtant été considérés comme fiables par les évaluateurs européens. »

 

 

Deux poids, deux mesures

 

Il y a quelque chose d'extraordinaire – enfin pas tellement compte tenu de la ligne éditoriale : une petite production d'une petite association, certes bien connectée et solidement soutenue par des milieux économiques intéressés, bénéficie d'un préjugé favorable ; en face : un dossier d'une bonne dizaine de milliers de pages établi par des spécialistes d'un consortium de pétitionnaires et revu et évalué par les experts de quatre agences nationales chargées de la sécurité sanitaire et environnementale.

 

Générations Futures prétend d'un côté :

 

« Au final, aucune étude de l’industrie ne devrait être qualifiée d’acceptable, voire d’acceptable avec restrictions, et donc leur poids face aux études de la littérature devrait être beaucoup plus faible ! »

 

Et, de l'autre, il est postulé d'emblée pour les études académiques :

 

« Chaque résultat de toxicité devrait être considéré comme pertinent de par sa nature même. Même si l’étude présente des faiblesses pour telle ou telle raison, à partir du moment où elle cherche à savoir si la substance provoque des effets indésirables sur la santé, elle devrait être considérée comme pertinente. »

 

Application pratique : il faudrait considérer comme pertinents l'infameuse étude sur des rats, avec ses photos insoutenables d'énormes tumeurs, de qui vous savez, ou les corrélations loufoques de Mme Stephanie Seneff, ou encore les résumés d'études un peu beaucoup bidonnés, ou encore les études de l'Institut Ramazzini évoquées dans un autre article de la mouvance anti-glyphosate, moins péremptoire que GF.

 

 

Quand les études académiques écartent les études académiques...

 

Poursuivre dans cette voie nous entraînerait trop loin ou nous ferait nous fracasser contre le mur de l'absence d'arguments précis et vérifiables. Le « rapport » se distingue en effet par l'absence d'éléments réellement concrets. Mais cela n'a pas rebuté les médias amis, puis les suivistes.

 

Intéressons-nous donc à l'argument facile : « Le travail de recherche des universitaires serait-il donc non pertinent et non fiable dans 99.6% des cas ? »

 

Il y a un sport largement pratiqué dans les milieux de la recherche scientifique et académique : les revues de la littérature et les méta-analyses. Elles consistent au départ à rassembler la littérature existante par une recherche bibliographique et à sélectionner ensuite les articles pertinents.

 

Que constate-t-on ? Qu'un nombre considérable d'études passent à la trappe !

 

Voici par exemple le schéma de sélection de « Ultra-Processed Food Availability and Noncommunicable Diseases: A Systematic Review » (disponibilité des aliments ultra-transformés et maladies non transmissibles) de Taissa Pereira de Araújo et al. :

 

 

 

 

Plus près de notre sujet, voici le schéma de sélection pour « Exposure to Glyphosate-Based Herbicides and Risk for Non-Hodgkin Lymphoma: A Meta-Analysis and Supporting Evidence » (exposition aux herbicides à base de glyphosate et risque de lymphome non hodgkinien : une méta-analyse et des preuves à l'appui) de Luoping Zhang et al. (pour rappel, il y a une critique sur le fond de M. Geoffrey Kabat ici ; celle du Bundesinstitut für Risikpbewertung (BfR) est ici).

 

 

 

 

Parti de 909, les auteurs se retrouvèrent avec 6 études. Ils ne pouvaient bien sûr pas aboutir à zéro, un ou deux : il n'y aurait pas eu de méta-analyse (et ils auraient déjugé des méta-analyses précédentes) !

 

La situation est-elle scandaleuse dans le cas du rapport d'évaluation du glyphosate ? Comparaison n'est pas raison, mais la comparaison nous incite au minimum à la prudence. Non, la situation n'est pas a priori anormale.

 

 

...et le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) ?...

 

Le Monde n'a évidemment pas pu s'empêcher... en y mettant quelques astuces destinées à influencer le lecteur, comme les lauriers tressés au CIRC et le conditionnel final :

 

« Le rapport de l'association éclaire une controverse qui dure depuis plus de cinq ans. En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), la principale autorité de classification des agents cancérogènes, classait le glyphosate comme "cancérogène probable pour l'homme". Une position diamétralement opposée à celle des agences réglementaires européennes et américaine : considéré comme non cancérogène, le glyphosate a été réautorisé en 2017, pour cinq ans, sur le territoire de l'Union européenne. Quatre ans plus tard, les résultats de la nouvelle expertise européenne sont identiques. Selon les conclusions du RAR, communiquées en juin, le glyphosate ne serait ni cancérogène, ni mutagène, ni reprotoxique, ni perturbateur endocrinien. »

 

Rappelons, d'une part, que le CIRC et les agences d'évaluation comme l'EFSA ne se sont pas placés au même niveau, l'un évaluant le danger sur une base très « conservatrice » (un danger non reconnu par l'Agence Européenne des Produits Chimiques – EChA – sur la base de la prépondérance de la preuve en conditions d'utilisation normales) et l'autre les risques. D'autre part, le CIRC a été quasiment désavoué par la maison-mère, l'Organisation Mondiale de la Santé.

 

Mais sur quoi s'est fondé le CIRC ?

 

 

Retweeté par M. Stéphane Foucart... évidemment. C'est d'une pauvreté intellectuelle et morale désarmante. M. Charles Benbrook ne devrait pas ignorer la différence entre danger (évalué par le CIRC) et risques (évalués par, notamment, l'EFSA). (Source)

 

 

Prenons-le, par exemple, de Charles M. Benbrook (un chercheur à gages pour le compte du biobusiness peu susceptible de discréditer les travaux du CIRC), « How did the US EPA and IARC reach diametrically opposed conclusions on the genotoxicity of glyphosate-based herbicides? » (comment l'EPA et le CIRC sont-ils parvenus à des conclusions diamétralement opposées sur la génotoxicité des herbicides à base de glyphosate ?) :

 

« […] Le CIRC a considéré un total de 118 essais de génotoxicité dans six tableaux de base sur le glyphosate technique, les GBHs [herbicides à base de glyphosate], et l'acide aminométhylphosphonique (AMPA), le métabolite primaire du glyphosate. L'analyse de l'EPA a porté sur 51 de ces 118 essais (43 %). En outre, le CIRC a analysé 81 autres tests explorant d'autres mécanismes génotoxiques possibles (principalement liés aux hormones sexuelles et au stress oxydatif), dont 62 (77 %) ont donné des résultats positifs. Le CIRC a accordé un poids considérable à trois études positives sur les GBH dans des populations humaines exposées, alors que l'EPA leur a accordé peu ou pas de poids. »

 

On ne nous dit pas combien d'études ont été écartées pour arriver à 118. Mais le résultat net est au final... trois.

 

On peut aussi le prendre du résumé des travaux du CIRC fait dans The Lancet (« Carcinogenicity of tetrachlorvinphos, parathion, malathion, diazinon, and glyphosate », Kathryn Z. Guyton et al.) : la littérature citée à l'appui de la décision est ultra-mince : il y a cinq référence bibliographiques pour le glyphosate, plus l'étude Agricultural Health Study (l'ancienne, pas la mise à jour qui a été « curieusement » gardée sous le coude), curieusement non référencée.

 

 

...et l'expertise collective de l'INSERM ?

 

M. Stéphane Foucart écrit :

 

« Au même moment, l'expertise collective de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) faisait valoir une opinion différente, concluant notamment à une "présomption moyenne" d'un lien entre exposition professionnelle au glyphosate et survenue d'un lymphome non hodgkinien, un type de cancer du système lymphatique. »

 

Ici aussi, c'est un bel enfumage.

 

Il se confirme ici ce que nous avons écrit antérieurement en titre : « Expertise collective de l'INSERM "Pesticides et effets sur la santé : Nouvelles données" : cadeau aux marchands de peur ».

 

Non, ce n'est pas « une opinion différente ». Mais pour les besoins de ce billet, il suffit de relever que selon la synthèse de l'expertise,

 

« (+) la présomption du lien est moyenne s’il existe au moins une étude de bonne qualité qui montre une association statistiquement significative ».

 

Manifestement, l'équipe n'a pas été en mesure de passer au niveau supérieur (toujours une «présomption » et toujours un « lien ») :

 

« (++) la présomption du lien est forte s’il existe une méta-analyse de bonne qualité qui montre une association statistiquement significative, ou plusieurs études de bonne qualité et d’équipes différentes qui montrent des associations statistiquement significatives ».

 

Traduisons : les méta-analyses, comme celle de Luoping Zhang évoquée ci-dessus n'ont pas été jugées « de bonne qualité ».

 

En clair et pour les besoins de notre analyse : malgré le nombre élevé d'études académiques...

 

Et « présomption de lien » est bien en dessous de ce que recherche le rapport d'évaluation du glyphosate.

 

Les auteurs de l'expertise se sont aussi intéressés à d'autres aspects. Le moins que l'on puisse dire est que ce que l'on a trouvé n'est pas très convaincant, encore une fois sur la base d'une littérature académique abondante.

 

Du communiqué de presse de l'INSERM :

 

« Concernant l’herbicide glyphosate, l’expertise a conclu à l’existence d’un risque accru de LNH avec une présomption moyenne de lien. D’autres sur-risques sont évoqués pour le myélome multiple et les leucémies, mais les résultats sont moins solides (présomption faible). Une analyse des études toxicologiques montre que les essais de mutagénicité sur le glyphosate sont plutôt négatifs, alors que les essais de génotoxicité sont plutôt positifs, ce qui est cohérent avec l'induction d'un stress oxydant. Les études de cancérogenèse expérimentale chez les rongeurs montrent des excès de cas, mais ne sont pas convergentes. Elles observent des tumeurs différentes, pour les mâles ou les femelles, qui ne se produisent qu’à des doses très élevées et uniquement sur certaines lignées. D’autres mécanismes de toxicité (effets intergénérationnels, perturbation du microbiote...) sont évoqués qu’il serait intéressant de considérer dans les procédures d’évaluation réglementaire. »

 

 

Encore une boule puante

 

Il y a eu un épisode peu reluisant au mois d'octobre : « on » avait missionné deux chercheurs d'un laboratoire autrichien pour analyser des évaluations d'études utilisées dans le cadre de la ré-homologation de 2017. Évidemment dans le sens voulu et à contre-courant des experts de l'État membre rapporteur et des États membres réunis au sein de l'EFSA. Certains avaient fait preuve, au mieux, d'ambiguïté sur le sujet traité (anciennes évaluations ou procédure en cours).

 

Ici, au moins, le sujet est clair.

 

Si les titres du Monde, pris ici comme exemple, sont factuellement corrects, ce n'est pas le cas, par exemple, de « De nouvelles données décrédibilisent l’évaluation du risque » du Que Choisir de Mme Elsa Abdoun (qui m'a bloqué sur Twitter...). Que Choisir ? Engagé à fond dans la gesticulation anti-glyphosate...

 

En gardant toujours à l'esprit que « comparaison n'est pas raison », le traitement de la littérature académique par la littérature académique elle-même et par d'autres instances suggère au contraire que « ...99 % des études sur la toxicité du pesticide sont jugées non pertinentes ou non fiables par le rapport préliminaire européen » (chapô de la version électronique de l'article du Monde) est un gage de sérieux de l'analyse produite par les pétitionnaires et les évaluateurs des quatre pays rapporteurs (France, Hongrie, Pays-Bas et Suède).

 

Bien sûr, cela ne répond pas aux allégations plus ciblées de Générations Futures, complaisamment rapportées par des médias « amis ». Mais onus probandi incumbit ei qui dicit et quod gratis asseritur, gratis negatur.

 

Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez toujours vous plonger dans le dossier.

 

 

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U
Le CIRC n'étudie ni le risque ni le danger. Il étudie et classe en catégories la corrélation entre l'usage d'un produit et certains cancers : C'est ainsi qu'il a trouvé des corrélations qui lui semblent certaines entre l'amiante et certains cancers du poumon. Dans cette même catégorie (1), il a mis le tabac, l'alcool, le plutonium et le pâté de campagne.( viande transformée).
Dans les cas où cette corrélation est, au mieux, très faible, il faut des études de grandes cohortes. De telles études demandent de gros moyens et sont donc rares. Pour le glyphosate, il n'y en a que deux : AHS et Agrican, publiées après la monographie du CIRC qui est donc totalement obsolète.
Répondre
J
Le mieux c'est d'aller voir directement sur le site du CIRC pour voir comment ils présentent leur programme des monographies:
https://monographs.iarc.who.int/fr/home/iarc-monographs-general-information/

Les Monographies du CIRC identifient les facteurs environnementaux qui constituent un danger cancérogène pour l’homme (produits chimiques, mélanges complexes, expositions professionnelles, agents physiques et biologiques, et facteurs comportementaux). Les organismes de santé publique utilisent ensuite ces informations comme support scientifique dans leurs actions visant à prévenir l’exposition à ces cancérogènes potentiels.

→ Je pense que c'est assez clair
M
Si le classement du CIRC est critiquable, le risque posé par l'amiante n'est par contre pas qu'une simple corrélation venant du CIRC. Il est reconnus comme cancérigène et comme causant d'autres maladie par l'OMS, l'ANSES, l'EPA et d'autres agences. L'amiante ne cause pas que des cancers cancer bronchopulmonaire, mais aussi le mésothéliome, un cancer spécifique à l'amiante. Il cause aussi des maladie non cancéreuse comme l'asbestose et les plaques pleurales.
Le classement du glyphosate et des ondes électromagnétique par le CIRC est fortement critiquable, celui de l'amiante par contre ne l'est pas.