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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les décisions publiques sont effectivement à la merci des marchands de doute... mais desquels ?

25 Novembre 2021 Publié dans #critique de l'information

Les décisions publiques sont effectivement à la merci des marchands de doute... mais desquels ?

 

 

(Source)

 

 

Nous sommes submergés par les allégations de mauvaise conduite des « lobbies » des milieux économiques qui auraient capturé les processus décisionnels. Et si ce n'était pas aussi, sinon plus, les « camps d'en face » ?

 

 

Encore une tribune dans le Monde

 

Ce « Les décisions publiques sont à la merci des marchands de doute » (c'est une citation) est un marronnier, de la sous-espèce Aesculus hyppocastaneus sempervirens s'il s'agissait d'une espèce végétale.

 

C'est en effet la nième itération d'un discours largement rodé, répétitif. Cette resucée est l'œuvre de Mme Laurence Scialom, professeure d'économie à l'Université Paris-Nanterre.

 

Et c'est en quelque sorte en préambule d'une table ronde dans laquelle on a largement pratiqué l'entre-soi.

 

En chapô de la version papier, un peu plus complet que la version électronique :

 

« L’économiste décrit les méthodes utilisées par les lobbys [dans la version électronique : "des"] pour ralentir, bloquer ou orienter les politiques publiques en matière notamment d’environnement et de santé. »

 

 

Une vision dystopique

 

Les principaux poncifs sont là, dans la limite de la place disponible.

 

« Les lobbys pèsent systématiquement sur les décisions publiques par différents mécanismes [...] »

 

On aurait pu s'attendre, de la part d'une universitaire, à une description impartiale d'un phénomène qui, d'une part, fait partie intégrante du processus décisionnel (c'est la vocation des « lobbies » que d'expliquer, défendre et promouvoir des positions) et, d'autre part, ne se limite pas aux « méchants » acteurs économiques. Mais non :

 

« "capture du régulateur", "portes tournantes" entre public et privé, voire corruption, ou plus simplement porosité entre monde des affaires, monde politique et haute fonction publique, favorisée par le nouveau management public et par un cadre cognitif commun. Ou encore instrumentalisation de la science et "fabrique du doute" pour affaiblir les réglementations et les orienter dans un sens favorisant l’industrie. »

 

Pas un mot sur les « mécanismes » – y compris les manipulations et malversations – des « camps d'en face », multiples mais souvent coalisés et chassant en meute. Pas un mot des « portes tournantes » comme des ministres qui se retrouvent à la tête d'une ONG, ou inversement des acteurs d'ONG qui se retrouvent dans une haute fonction ministérielle ou élective. Rien sur la corruption...

 

 

(Source)

 

 

Les décideurs sont par axiome niais

 

Inévitablement, il y a le tabac, et maintenant les pétroliers :

 

« Une récente étude a révélé que Total avait conscience, dès 1971, de l’impact des énergies fossiles sur le réchauffement climatique et qu’à l’instar d’Exxon, Total a activement participé à l’effort collectif des sociétés pétrolières mondiales d’instillation du doute pour retarder toute politique publique visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. »

 

Comme si le personnel politique et administratif chargé de prendre les décisions n'était pas suffisamment intelligent pour comprendre que brûler des hydrocarbures dégage du dioxyde de carbone et contribue au dérèglement climatique ; suffisamment conscient des réalités pour comprendre qu'il y a aussi d'autres enjeux (sauf quand, par exemple, il a déclenché la crise des Gilets Jaunes) ; et suffisamment pusillanime pour s'abstenir de prendre les bonnes décisions « politiquement » incorrectes (par exemple s'agissant du nucléaire).

 

 

La réalité devient fiction

 

Par la magie du militantisme obtus – et, osons-le, de l'incompétence et du complotisme –, les « causes multifactorielles » d'un phénomène comme la « disparition » (alléguée) des abeilles deviennent un argument propulsé à coup « d'études et de publications » par les « entreprises d'agrochimie ».

 

 

Principales causes de mortalité rapportées par les apiculteurs (de gauche à droite : maladies ; varroase ; AFB ; nosémose ; EFB ; problèmes généraux ; reine affaiblie ; famine ; faiblesse de la colonie ; mauvaise gestion ; empoisonnement ; pesticides ; inconnues)

 

 

« Briser les carrières » ? Elle nous les brise menu !

 

Naomi Oreskes et Erik Conway – « Les Marchands de doute » – ainsi que Stéphane Foucart – « Et le monde devint silencieux » – ne manquent pas à l'appel.

 

Là, on dépasse les bornes, sous l'intertitre « Briser les carrières de jeunes chercheurs » :

 

« Autres techniques : les attaques visant à décrédibiliser les chercheurs dont les travaux nuisent à leurs intérêts, et à empêcher leur nomination à des postes pouvant leur nuire ; la capacité à briser les carrières scientifiques de jeunes chercheurs. »

 

Pure fiction ! Dans la réalité, un jeune chercheur qui voudrait se lancer dans des recherches ne collant pas au sens des vents dominants, largement hostiles aux développements industriels, aurait le plus grand mal à trouver un laboratoire d'accueil et des financements.

 

Les preuves du grand Big Brother industriel ? Accrochez-vous :

 

« Stéphane Foucart […] révèle […] qu'un groupe de 70 scientifiques (biologistes, toxicologues, ornithologues, entomologistes, spécialistes de la conservation, etc.) d'une vingtaine de nationalités, regroupés au sein de la Task Force on Systemic Pesticides, mène une recherche totalement indépendante des firmes sur les causes réelles du déclin des insectes, des oiseaux et du reste du vivant, mais sans dévoiler les noms des scientifiques impliqués – notamment les plus jeunes – pour éviter qu'ils soient "blacklistés". »

 

De quoi intéresser un Alexandre Baumann qui vient de mettre en ligne une version provisoire de son « Stéphane Foucart et les néonicotinoïdes; Le Monde et la désinformation » : il y a/il y aurait des adeptes du complot... c'est donc qu'il y a un complot.

 

 

Le « judicieux » choix de l'exemple !

 

En réalité, la Task Force on Systemic Pesticides (groupe de travail sur les pesticides systémiques) est l'illustration éclatante de l'activité sournoise des marchands de doute, colporteurs d'ignorance et fabricants de fausses certitudes qui, sous couvert d'activités scientifiques, promeuvent un agenda socio-politique.

 

Pour rappel, comme nous l'avons souvent évoqué sur Contrepoints, sur notre blog (exemple) et sur le blog Imposteurs, le document fondateur de ce groupe a fuité, et il est atterrant :

 

« Il a été convenu que, sur la base des résultats de la réunion de Paris, les quatre études (research papers) clés seront publiées dans des revues à comité de lecture. Sur la base de ces documents, une étude sera soumise à Science (premier choix) ou Nature (deuxième choix) ; elle présentera de nouvelles analyses et conclusions dans toutes les disciplines scientifiques pour démontrer de façon aussi convaincante que possible l'impact des néonicotionoides sur les insectes, les oiseaux, les autres espèces, les fonctions des écosystèmes, et les moyens de subsistance de l'Homme. Ce papier à fort impact aura un premier auteur soigneusement choisi, un noyau d'auteurs composé de sept personnes ou moins (y compris les auteurs des quatre premiers documents), et un ensemble d'auteurs plus large pour obtenir une couverture globale et interdisciplinaire. Une quantité importante de preuves à l'appui figureront en ligne dans la partie "Supporting Online Material". Un papier parallèle, "frère" (ce serait un document plus court de forum des politiques) pourrait être soumis simultanément à Science pour attirer l'attention sur les implications politiques de l'autre papier et appeler à un moratoire sur l'utilisation et la vente de pesticides néonicotinoïdes. Nous essaieront de rassembler quelques grands noms du monde scientifique comme auteurs de ce document. Si nous réussissons à faire publier ces deux documents, il y aura un impact énorme, et une campagne menée par le WWF, etc. pourra être lancée immédiatement. Il sera beaucoup plus difficile pour les politiciens d'ignorer un document de recherche et un document de forum des politiques publiés dans Science. La chose la plus urgente est d'obtenir le changement de politique nécessaire et de faire interdire ces pesticides, pas de lancer une campagne. Une base scientifique plus solide devrait se traduire par une campagne plus courte. En tout cas, cela va prendre du temps, car l'industrie chimique va jeter des millions dans un exercice de lobbying. »

 

Nous avons choisi de reproduire ici l'intégralité du paragraphe qui détaille – comment dire poliment ? – une formidable stratégie d'influence.

 

 

La force n'est pas là où on veut nous le faire croire

 

La stratégie a été couronnée de succès dans une Union Européenne atteinte de précautionite et sensible aux marchands de doute etc. de la sphère anti-économie. Les néonicotinoïdes ont été interdits, sauf pour quelques usages en milieu confiné.

 

Contrairement à ce que l'on veut nous faire croire, ce n'est pas le pot de terre contre le pot de fer, les apôtres désargentés et sans moyens de la cause juste contre les barbares sans scrupules, cupides et prédateurs, dotés de moyens considérables. Les appels à l'émotion – à commencer par l'allégation d'une inégalité de force devant les instances publiques – sont d'une terrible efficacité, encore plus s'ils sont relayés par des médias complaisants et des milieux politiques.

 

Le militantisme peut marier science approximative, sinon poubelle (la « junk science »), appel à l'émotion et sophismes divers comme le déshonneur par association (tels le refrain de la mauvaise conduite de l'industrie du tabac ou la « réductio ad Monsantum »). Il peut s'allier à l'industrie de l'indignation et de la pétition. Il a son rond de serviette dans de nombreux médias.

 

Bref, il emporte dans bien des cas la décision face à des lobbies de l'industrie qui doivent s'en tenir à la rationalité et se trouvent attaqués de tous bords s'ils se livrent à des approximations.

 

L'appel au « principe de précaution » mal interprété comme un principe d'interdiction prévaut sur un argument rationnel souvent pénalisé par le principe qui veut que « absence de preuve ne vaut pas preuve de l'absence ».

 

C'est ce qui a fait le succès – en plus d'un lobbying, pardon ! plaidoyer considérable – du « Sauver les abeilles ». Le succès a du reste vite montré ses limites ainsi que la perniciosité de ces lobbies adossés à une science au mieux militante, au pire bidonnée, puisqu'il a fallu introduire une dérogation temporaire (pour le moment) pour sauver la filière betteravière.

 

 

Le mythe de la « science indépendante »

 

Cette science n'est nullement « indépendante », comme on le proclame si souvent, l'autre étant déclarée par axiome vénale et dévoyée.

 

Par exemple, pour la « mise à jour » de leur document princeps, « An update of the Worldwide Integrated Assessment (WIA) on systemic insecticides. Part 3: alternatives to systemic insecticides » (une mise à jour de l'Évaluation Mondiale Intégrée sur les insecticides systémiques. Partie 3 : alternatives aux insecticides systémiques), les auteurs (du Groupe de Travail sur les Pesticides Systémiques) ont remercié les entités suivantes pour leur « aide dans la diffusion des résultats mis à jour de l'EMI » – lire : le paiement des frais de publication en « pay to play » : la Fondation Lune de Miel, la Fondation David Suzuki, la « communauté » SumofUs, la Fondation Rovaltain, la Fondation Aurelia, et l'UICN.

 

Non, les auteurs n'avaient pas de conflit d'intérêts (ironie).

 

L'exemple le plus emblématique est encore cette fameuse étude sur les rats, aux effets dévastateurs sur les décisions publiques. Encore une fois, l'émotion – le choc de trois photos ignobles n'apportant rien à la démonstration scientifique – et une campagne médiatique soigneusement orchestrée ont prévalu sur la rationalité.

 

Dans le non moins fameux numéro de l'Obs du 20 septembre 2012, dans « OGM : quand la grande distribution finance une étude choc », l'auteur principal de l'étude décrivait avec délectation le montage qui avait permis de dissimuler l'origine des financements. Bien sûr, les auteurs n'ont déclaré aucun conflit d'intérêts...

 

 

L'infiltration des processus décisionnels

 

L'infiltration des processus décisionnels est aussi une démarche largement pratiquée par le militantisme « scientifique », y compris sans doute grâce à des complicités dans les instances de décision.

 

L'exemple le plus emblématique est celui des travaux du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) qui ont abouti à déclarer le glyphosate « cancérogène probable) et des multiples interférences dans les procédures de réhomologation de la substance dans l'Union Européenne.

 

L'Union Internationale pour la Conservation de la Nature a été évoquée ci-dessus. Elle a été impliquée d'une manière peu claire (ou peut-être pas vraiment...) dans le Groupe de Travail sur les Pesticides Systémiques, qui a pu se prévaloir de son affiliation à l'UICN. Notons aussi sa position équivoque sur la biologie de synthèse, largement l'œuvre du militantisme techno- et éconophobe.

 

Plus récemment, l'IPBES, la Plateforme Intergouvernementale Scientifique et Politique sur la Biodiversité et les Services Écosystémiques – la juxtaposition de « Scientifique » et « Politique » est à elle seule un poème – a produit un rapport (publié en 2016) dont le chapitre sur les effets toxiques des pesticides sur les insectes a été jugé pas assez accablant pour les pesticides.

 

Dans « Conflicts of interest and improvement through peer review: the case of IPBES report on pollinators » (conflits d'intérêts et amélioration par l'examen par les pairs : le cas du rapport de l'IPBES sur les pollinisateurs), M. Gérard Arnold, directeur de recherches au Laboratoire Evolution Génomes et Spéciation du CNRS, explique : il a contribué à « corriger » le chapitres dans une procédure de revue par les pairs.

 

Et Pollinis interprète : « La section du rapport consacrée aux effets des pesticides avait été co-écrite par une salariée de l'agrochimie, et minimisait la toxicité de ces produits. » La présence de deux membres de l'industrie agrochimique (Bayer et Syngenta) avait bien sûr été dénoncée en son temps par les activistes, avec notamment le concours du Monde de M. Stéphane Foucart.

 

Bien sûr, M. Gérard Arnold n'avait pas de conflits d'intérêts (quoique, à tout bien considérer, être le coordinateur scientifique d'Apimondia 2009, qui militait contre les pesticides, au point d'avoir perdu ses financements provenant des entreprises phytosanitaires...). Mais, si l'intégrité n'est pas en cause, les dérives militantes comptent aussi comme l'a écrit M. David Zaruk dans une lettre ouverte à l'EFSA. M. Gérard Arnold est en particulier co-auteur d'un projet de document d'orientation de l'Agence Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) sur l'évaluation des risques pour les abeilles fortement contesté au niveau des instances de décision de la Commission car fondamentalement inapplicable.

 

 

 

 

Et Pollinis d'écrire :

 

« La crédibilité scientifique du chapitre sur les pesticides a donc pu être rétablie in extremis. […] Le chercheur se voit obligé de rappeler l’importance de garantir une expertise de haute qualité dès la première version de ce type de rapport, et la nécessité d’établir des mécanismes garantissant l’impartialité des auteurs. »

 

On ne peut qu'être d'accord sur le fond avec M. Gérard Arnold. Mais nous ne partageons sans doute pas la même conception de « l'impartialité des auteurs ».

 

 

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H
Un des phénomènes les plus intéressants de lobbying en France me semble être le "système" France Nature Environnement". Cette "Fédération" est une vraie machine de guerre qui a ratissé large en "regroupant" de multiples associations de gens en contact avec la nature d'une manière ou d'une autre.
Les dirigeants d'association qui y ont adhéré n'ont pas forcément su à quoi ils adhéraient et les adhérents ignorent le plus souvent ce que signifie le sigle FNE sur leur carte associative. Ayant ainsi regroupé sous étiquette près de 6000 associations, et donc se revendiquant des quelques centaines de milliers d'adhérents à ces associations, les dirigeants de la FNE ont obtenu de siéger non seulement au Conseil Economique et Social mais aussi au conseil d'administration des Eaux et Forêts, de la SNCF ou de l'ADEME, etc, ce qui leur donne une puissance considérable.
J'ai fait partie quelques années des "adhérents" à la FNE qui s'ignorent en adhérant à une association s'occupant d'insectes tout simplement parce que leurs adhérents recevaient régulièrement gratuitement un petit journal très bien fait sur les insectes et que ce journal m'intéressait. Depuis j'ai débusqué dans mes connaissances d'autres adhérents à la FNE qui s'ignorent et l'ont découvert à leur grande stupeur et indignation (association de randonnées, de pêche...).
Bref, quand vous êtes passionné de nature, prudence dans vos adhésions, vous pouvez facilement être "kidnappé" pour servir l'extrémisme vert.
Répondre
F
Vous m'avez alerté. La Fédération Française de Randonnée, à laquelle j'adhère, est "association correspondante" de la FNE, ce qui ne m'étonne pas.
@ Hbsc Xris le jeudi 25 novembre 2021, 18:53

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Vous l'avez déjà signalé, mais c'est un rappel utile.

Je pense qu'il y en a d'autres qui qualifient des donateurs de "membres" dans leur littérature alors que les gens concernés n'ont manifesté aucune volonté d'adhésion.