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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Sri Lanka : de l'idéologie chimiophobe et « bio » à l'urgence alimentaire

14 Septembre 2021 Publié dans #Agriculture biologique, #Politique

Sri Lanka : de l'idéologie chimiophobe et « bio » à l'urgence alimentaire

 

André Heitz*

 

 

 

 

« Toutes les idéologies politiques qui ont voulu modifier le monde paysan ont échoué parce que le monde agricole ne peut être géré par des théories, il est régi par la réalité. »

 

Olivier de Kersauson

 

 

La pandémie a bon dos

 

Le 31 août 2021, le Monde, avec AFP, publiait dans sa rubrique « international » « L’état d’urgence alimentaire est déclaré au Sri Lanka, qui traverse une grave crise économique ». En chapô :

 

« En pleine vague de Covid-19 qui fait plus de 200 victimes par jour, le pays de 21 millions d’habitants souffre de pénurie de denrées de première nécessité comme le riz, le sucre, le lait. »

 

La mesure avait été décrétée la veille avec prise d'effet à minuit.

 

L'article de l'AFP se focalise sur la crise de la Covid-19 et la chute du tourisme à partir de mars 2020.

 

Pourtant, celles-ci n'ont entraîné qu'une « contraction de 3,6 % de l’économie l’an dernier et frappé ses réserves de devises étrangères ». D'autres pays à forte économie touristique comme la Thaïlande ne sont pourtant pas tombés aussi bas.

 

 

L'interdiction d'importer des engrais et pesticides de synthèse

 

On pourrait aussi ajouter la hausse des cours mondiaux et la chute, pas énorme, du cours de la roupie. L'explication principale est cependant ailleurs.

 

Elle peut se lire entre les lignes d'un autre article de l'AFP, repris par exemple par Challenges le 1er septembre 2021 – mais pas par le Monde car il n'est manifestement pas « salonfähig », conforme à la ligne éditoriale. C'est clair et net, mais un peu indûment limité à un secteur de production : « Au Sri Lanka, la révolution de l'agriculture biologique met en péril son industrie du thé ». Car c'est tout le secteur agricole qui est affecté, pas seulement le thé et d'autres produits d'exportation comme la cannelle.

 

En bref, la catastrophe est en grande partie le résultat d'une décision irresponsable, prise par le président Gotabaya Rajapaksa par un Cabinet Memorandum du 27 avril 2021, de bannir les importations d'engrais et de pesticides de synthèse pour promouvoir une agriculture 100 % biologique. Elle fut mise en application par le ministre des finances Mahinda Rajapaksa (un frêre du président) le 6 mai 2021.

 

 

Une histoire déjà ancienne

 

Les controverses portant sur les engrais et les pesticides ne sont pas nouvelles au Sri Lanka.

 

Ainsi, le glyphosate a été accusé d'être à l'origine d'une épidémie de néphropathies chroniques « d'origine inconnue » – elle reste d'origine inconnue pour l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Le grand promoteur de cette thèse, publiée dans un article de février 2014 dont le titre se termine précautionneusement par un point d'interrogation (bien sûr occulté par le militantisme anti-pesticides et anti-OGM), est M. Channa Jayasumana. Il a été un « témoin » dans la mascarade du « Tribunal International Monsanto » d'octobre 2016. Il est devenu ministre (secrétaire) d'État de la production, de l'approvisionnement et de la réglementation pharmaceutiques en 2020 et fut ministre de la santé par intérim entre février et août 2021.

 

Mme Marie-Monique Robin raconte aussi, avec force détails, dans son « Le Roundup face à ses juges » sa rencontre avec le moine bouddhiste et député Athuraliye Rathana Thero. En bref, le précédent président, Maithripala Sirisena, avait monnayé le glyphosate contre le soutien de l'influent révérend, un vénérateur de l'agriculture biologique, à sa candidature. L'importation d'herbicides à base de glyphosate fut donc interdite en janvier 2015 pour des raisons bassement politicienne, et non de santé publique comme le proclame le militantisme. La suite de l'histoire, faite d'ordres et de contre-ordres, tient du puzzle ; on en trouvera des éléments sur mon blog.

 

 

Le règne de la confusion

 

On serait tenté de dire qu'il en va de même présentement.

 

On a – peut-être – dû se rendre compte rapidement de l'inanité de la grande ambition d'une agriculture qui deviendrait 100 % biologique,et par essence vertueuse selon ses thuriféraires, grâce à l'importation dans un premier temps puis la production dans un second de composts censés remplacer les engrais de synthèse.

 

Le 3 août 2021, selon le Colombo Page, le ministre des finances Basil Rajapaksa, frère du président, a notifié la réautorisation de l'importation de plusieurs types d'engrais azotés, phosphorés et potassiques.

 

Mais, dès le lendemain, plusieurs journaux rapportèrent que la division des médias du président avait déclaré dans un communiqué que la décision politique du président de n'utiliser que des engrais organiques à des fins d'agriculture locale restait inchangée et qu'elle ne serait pas annulée à l'avenir. Le Sunday Times du Sri Lanka ajoute : « D'une autre côté, plusieurs catégories d'engrais sont autorisées à l'importation. »

 

La division des médias du président a conclu son communiqué du 4 août 2021 ainsi :

 

« "Le gouvernement doit garantir le droit de la population à une alimentation non toxique afin de produire une population saine et productive. La production d'engrais organiques devrait être accélérée afin de n'utiliser que des engrais organiques pour l'agriculture au Sri Lanka au cours de la prochaine décennie", tel est l'engagement pris dans le cadre de la stratégie nationale "Vistas of Prosperity and Splendour" [perspectives de prospérité et de splendeur]. »

 

 

Une alimentation non toxique ? Certainement en pénurie

 

Au lieu d'avoir une alimentation non toxique, les sri-lankais ont un état d’urgence alimentaire et une pénurie de denrées de première nécessité...

 

Le lien de cause à effet, entre les engrais et la pénurie, est un peu complexe. Il y a des explications dans un article du Colombo Telegraph, un média de l'opposition en exil. Tout n'est pas bon à prendre dans ce texte très véhément, mais leur analyse de la situation sur le terrain est pertinente. L'article date du 1er juillet 2021. L'auteur écrivait notamment :

 

« En raison de l'interdiction des engrais, la communauté agricole du Sri Lanka est actuellement confrontée à un risque économique grave et, en tant que pays, le Sri Lanka est au bord d'une grave crise alimentaire et de l'insécurité alimentaire. »

 

Il aura fallu au gouvernement deux mois pour prendre des mesures palliatives. La catastrophe avait aussi été annoncée, et le président dûment averti, par des agronomes quand la décision était encore en chantier.

 

 

Quand l'idéologie résiste aux faits

 

D'un côté, le Sri Lanka économise environ 300 millions de dollars en importations d'engrais (132millions selon la présidence) et met en péril son secteur du thé qui rapporte 1,25 milliard de dollars.

 

Ce qu'il y a d'effrayant, c'est que l'idéologie résiste aux faits et que rien ni personne ne semble pouvoir mettre fin à un désastre qui ne peut qu'empirer, les stocks d'engrais minéraux étant épuisés ou en voie de l'être.

 

Dans un communiqué du 2 septembre 2021 sur la mise en œuvre d'une stratégie pour la fertilisation – sur le mode également stupéfiant du « yaka dire » –, la division des médias du président écrit en chapô :

 

« Pas de risque de famine ou de pénurie alimentaire à cause de la politique des engrais organiques... »

 

Cette obstination présidentielle s'inscrit en droite ligne des politiques meurtrières qui ont jalonné l'histoire (plus ou moins) récente de l'Union soviétique, de la Chine, du Cambodge...

 

Les Sri-Lankais auront toutefois le privilège, pour ainsi dire, de voir la communauté internationale venir à leur secours quand ils seront vraiment dans le besoin.

 

 

Épilogue franco-français

 

Challenges (l'AFP) écrit dans son article sur le thé :

 

« Lors d'un récent sommet des Nations unies, le président Rajapaksa a vanté son initiative biologique vouée à garantir "une plus grande sécurité alimentaire et une meilleure nutrition" aux Sri Lankais, appelant d'autres pays à suivre l'exemple avec des "mesures audacieuses nécessaires qui transformeront durablement le système alimentaire mondial". »

 

Dans un tweet, M. Channa S. Prakash, doyen du College of Arts & Sciences de l'Université Tuskegee, a écrit que le désastre sri-lankais devrait servir d'avertissement à l'Union Européenne engagée dans une invraisemblable stratégie « farm to fork » (de la ferme à l'assiette) et une stratégie « biodiversité 2030 » encore en cours d'élaboration.

 

Les objectifs pour 2030 sont notamment de porter l'agriculture biologique à 25 % de la surface agricole utile totale (qui serait réduite de 10 %) et de réduire le recours aux pesticides de 50 %. La réduction de la production agricole – ou plutôt alimentaire – est cyniquement assumée alors que l'on s'accorde à dire qu'elle doit être augmentée au niveau mondial. Nous réduirons le gaspillage et ajusterons notre régime alimentaire. Yaka...

 

 

 

 

Et voilà que, dans un élan de pure démagogie, espérant grapiller quelques voix d'électeurs de sensibilité « verte », le président en exercice et candidat à sa réélection braconne sur les terres « vertes » et annonce :

 

« En 2022, la Présidence française du Conseil de l'Union européenne portera une initiative de sortie accélérée des pesticides. Pour protéger nos sols, nos activités agricoles. En accompagnant nos agriculteurs. »

 

On aurait pu penser qu'il a pris la mesure des ravages très médiatisés du mildiou sur la vigne cette année et, plus généralement, de l'échec des plans Ecophyto successifs. Il devrait savoir qu'une « sortie des pesticides », accélérée ou non, est impossible...

 

Sa sortie relève de l'abus de la fonction présidentielle française et de celle à venir européenne.

 

Elle tient aussi de la sortie de route.

 

Du reste, le lendemain, le ministre de l'agriculture Julien Denormandie est monté au front pour une mission impossible : un exercice de déminage... qui ressemble furieusement aux contorsions de la communication gouvernementale du Sri Lanka.

 

(Source)

 

______________

 

André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.

 

Une version de cet article a été publiée sur Contrepoints.

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M
C'est aussi chez nous le programme d'un écologiste dit "modéré, Yannick Jadot. Il veut interdiction totale du glyphosate et des néonics dès 2022 et diminution progressive des aides publiques (dont la PAC) jusqu'à leur extinction totale en 2030 pour les agriculteurs utilisant encore des produits phytosanitaires de synthèse qui n'auront que l'alternative de passer au bio ou de crever. Voir le lien suivant, si toutefois vous supportez l'écriture inclusive https://www.2022lecologie.fr/s_engager_pour_une_agriculture_et_une_alimentation_saines_et_respectueuses_de_l_environnement
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B
Superbe article, remarquablement documenté, implacable. Le parallèle avec la "sortie" présidentielle est d'un a propos saisissant, mais combien d'esprits éclairés sont-ils capables de l'établir. Cela montre une fois de plus que l'idéologie, où que ce soit et sur quelque sujet que ce soit occulte les faits. Mais les faits sont têtus et lorsque les yeux s'ouvrent, il est trop tard. Je ne connaissais pas la phrase de Kersauson. Quel bon sens, lui sait très bien que l'on ne s'oppose pas aux réalité, mais qu'on les gère.
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