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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Des moustiques génétiquement modifiés pourraient transformer le long combat de l'Afrique contre le paludisme

12 Septembre 2021 Publié dans #Santé publique, #Afrique

Des moustiques génétiquement modifiés pourraient transformer le long combat de l'Afrique contre le paludisme

 

Fredros Okumu*

 

 

Image : un moustique Anopheles gambiae femelle, vecteur connu de la malaria, prend un repas de sang sur un hôte humain. Photo : CDC-PHIL

 

 

On a dit que le paludisme engendre la pauvreté, et que la pauvreté engendre le paludisme. C'est la réalité dans de nombreuses régions d'Afrique subsaharienne, où après des décennies d'initiatives de lutte, on comptait encore quelque 384.000 décès et 188 millions de cas de paludisme en 2019.

 

La prévention du paludisme dans les pays africains dépend fortement de l'utilisation de moustiquaires imprégnées d'insecticide et des pulvérisations dans les maisons. Ces efforts, associés à un traitement efficace, ont considérablement réduit la charge du paludisme sur tout le continent. Mais les progrès ont commencé à stagner vers 2015. Dernièrement, certains pays ont signalé une augmentation des cas.

 

L'une des raisons est la résistance aux insecticides. C'est le résultat de l'utilisation dans la durée de produits chimiques dans la santé publique et l'agriculture. De nouveaux insecticides sont en cours de développement, mais ils risquent eux aussi de devenir inefficaces – et ils sont coûteux.

 

La lutte contre le paludisme doit donc cesser de trop dépendre des insecticides pour se tourner vers des options plus durables.

 

En 2016, un panel de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a conclu que même en utilisant au mieux les approches actuelles, il y aurait encore 11 millions de cas de paludisme en 2050. Ce qu'il faut, ce sont des stratégies intégrées à plus long terme pour compléter les méthodes actuelles. Il peut s'agir d'une gestion environnementale à grande échelle pour réduire la reproduction des anophèles, de maisons protégées contre les moustiques, de systèmes de santé plus solides et d'une éducation publique axée sur la prévention des maladies.

 

Heureusement, de nouvelles technologies sont également en cours de développement et pourraient compléter ces stratégies à moindre coût et avec moins d'efforts.

 

Un exemple particulièrement intéressant est la libération de moustiques génétiquement programmés, que nous appelons « moustiques protecteurs ». En s'accouplant avec des moustiques sauvages, ils produisent une progéniture qui est soit incapable de se reproduire à nouveau, soit incapable de transmettre les parasites du paludisme.

 

Des équipes de recherche telles que Target Malaria – un consortium à but non lucratif codirigé par des scientifiques africains du Burkina Faso, du Ghana, du Mali et de l'Ouganda – s'efforcent de faire en sorte que cette technologie puisse être évaluée sur le terrain en Afrique, une fois que les évaluations des risques et les processus réglementaires nécessaires auront été achevés.

 

Notre groupe de recherche à l'Ifakara Health Institute étudie également les opinions des différentes parties prenantes sur les mérites de cette technologie.

 

 

Des moustiques génétiquement programmés

 

Dans la nature, il existe un phénomène appelé « forçage génétique » (gene drive) qui intervient dans le processus de reproduction. C'est ce qui se passe lorsqu'un élément génétique est capable d'augmenter les chances qu'il soit hérité par la descendance.

 

Les chercheurs adaptent des approches similaires pour créer des méthodes révolutionnaires de lutte contre les maladies transmises par les insectes. Ils utilisent des outils d'édition de gènes pour modifier les capacités de certains moustiques et s'assurer que ces capacités sont transmises à la génération suivante. Cette méthode a déjà fait ses preuves dans des contextes expérimentaux.

 

Contrairement à la modification génétique traditionnelle, le forçage génétique permet une propagation extrêmement rapide des caractéristiques souhaitées. Les moustiques génétiquement programmés pourraient prendre le dessus sur les populations sauvages de moustiques porteurs de maladies en quelques générations seulement, même dans des endroits reculés.

 

Les travaux de notre équipe de recherche ont montré que ces technologies bénéficient du soutien de multiples groupes d'intervenants. Mais il y a aussi un certain scepticisme. Cela signifie qu'il faut davantage d'éducation et d'évaluations des risques pour informer le développement futur de la technologie.

 

 

Peser les risques et les avantages

 

Comme beaucoup d'autres technologies, celle-ci comporte des risques perçus et des avantages potentiels. Ceux-ci doivent être examinés avant qu'une décision finale ne soit prise.

 

Une préoccupation courante est l'évolution de la biodiversité. Les gens demandent souvent ce qui se passera si nous éliminons ou modifions les séquences génétiques des moustiques. Dans les endroits où le traitement insecticide des moustiquaires et les pulvérisations dans les maisons ont fortement réduit les moustiques, aucun effet négatif sur l'environnement n'a été constaté et les cas de paludisme ont été considérablement réduits.

 

Il existe plus de 3.500 espèces de moustiques. Seules 50 à 70 d'entre elles peuvent transmettre le paludisme à l'homme. Souvent, il n'y a que deux ou trois de ces espèces qui dominent la transmission du paludisme dans un pays. Il est donc possible de lutter efficacement contre le paludisme en identifiant, en comprenant et en ciblant une ou deux espèces dominantes au lieu d'essayer de tuer tous les moustiques.

 

L'approche par forçage génétique ne ciblerait que l'espèce de moustique sélectionnée sans affecter les organismes non ciblés. C'est pourquoi il s'agit de l'une des méthodes de lutte contre les moustiques les plus respectueuses de la biodiversité.

 

La recherche a également montré que la plupart des créatures qui s'attaquent aux moustiques anophèles mangent également d'autres espèces d'insectes. Il est donc peu probable que la disparition des quelques espèces dangereuses d'anophèles mette en danger l'ensemble des populations de moustiques ou de leurs prédateurs naturels.

 

Les prochaines étapes

 

Pour reprendre les mots de feu Calestous Juma, éminent scientifique kenyan, qui a présidé le Groupe de Haut Niveau de l'Union Africaine sur les Technologies Émergentes, « l'innovation a ses ennemis ». Les moustiques génétiquement programmés seront probablement confrontés à des défis similaires. Une question importante est de savoir si les risques associés aux quelques mauvais moustiques anophèles justifient le déploiement en toute sécurité de moustiques « protecteurs » correctement testés et réglementés.

 

Environ 1.000 personnes meurent chaque jour du paludisme. Cela continuera jusqu'à ce qu'une solution durable soit trouvée.

 

Les pays africains doivent évaluer la technologie et prendre des décisions éclairées sur la façon dont elle peut être utilisée en toute sécurité pour mettre fin aux millions de cas et aux milliers de décès. Une armée de moustiques protecteurs pourrait transformer la lutte contre le paludisme en Afrique.

 

_____________

 

Fredros Okumu est directeur scientifique de l'Ifakara Health Institute.

 

Cet article a été écrit à l'origine sur The Conversation.

 

Source : Genetically changed mosquitoes could transform Africa’s long fight against malaria - Alliance for Science (cornell.edu)

 

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H
Une centaine d'espèces de moustiques piquent les humains ou des animaux à sang chaud sur 3500 espèces. Ce n'est pas que les paludismes qu'ils transmettent, mais les différentes dengues, zika, chikungunya, fièvre du Nil, eléphantiasis, et j'en passe... Les stériliser et les faire diminuer drastiquement voir disparaitre complètement ne bouleverserait pas la biodiversité et serait un bienfait pour toute l'humanité.
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