Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Pesticides et propagande : un guide pour repérer l'activisme déguisé en journalisme (1ère partie)

5 Août 2021 Publié dans #Divers

Pesticides et propagande : un guide pour repérer l'activisme déguisé en journalisme (1ère partie)

 

Cameron English*

 

 

Image : Erich Westendarp de Pixabay

 

 

Les pesticides peuvent être très dangereux ; ce sont aussi des outils indispensables aux agriculteurs pour produire nos aliments. Voici un guide pour vous aider à naviguer dans le dédale médiatique des reportages bâclés sur la sécurité des pesticides.

 

 

 

Il semble qu'il ne se passe pas un mois sans qu'un « journaliste d'investigation », quelque part sur Internet, ne mette en garde contre les dangers des pesticides et l'inaction de l'Agence de Protection de l'Environnement (EPA). Je pense à ce récent article de The Intercept : The Department Of Yes : How Pesticide Companies Corrupted The EPA and Poisoned America (le département du oui : comment les entreprises de pesticides ont corrompu l'EPA et empoisonné l'Amérique), mais un article similaire du Guardian ou du Huffington Post ferait tout aussi bien l'affaire.

 

Les articles de ce type sont généralement complets ; ils comprennent des citations d'experts, des liens vers des études évaluées par des pairs et des références accablantes aux entreprises qui se comportent mal et aux régulateurs qui détournent le regard. Malgré ces caractéristiques d'un journalisme digne de confiance, ces articles sont souvent fondamentalement défectueux.

 

Le temps limité nous empêche de déconstruire chacune de ces histoires inspirées d'Erin Brockovich. Je souhaite donc vous présenter quelques règles que vous pouvez suivre pour déterminer si vous lisez un reportage solide ou un plaidoyer politique présenté comme un reportage. Pour des raisons de concision, nous allons diviser cet article en deux parties.

 

 

Avertissement : ce reportage manque de nuance

 

Les pesticides ne sont pas seulement un outil nécessaire à la production alimentaire ; ils sont sans doute l'une des plus importantes innovations en matière de santé publique offertes par le progrès scientifique. Si cela vous semble ridicule, c'est que vous ne savez pas ce qu'est la vie sans ces produits chimiques essentiels. Les pesticides peuvent sans aucun doute être très dangereux, mais, comme l'a récemment expliqué Henry Miller, ancien scientifique de la FDA,

 

« si l'on se réfère à toutes les mesures standard de la santé publique – réduction de la mortalité, des atteintes à la santé et des maladies infectieuses, et aussi amélioration de la qualité de vie – la contribution des pesticides modernes a été importante. »

 

Le fait est que les nuisibles détruisent les cultures avant que nous puissions les récolter pour notre alimentation. Plus les mauvaises herbes, les insectes et les micro-organismes nuisibles ont de succès dans cette quête, plus le risque de malnutrition augmente. Avoir faim nous rend plutôt misérables, mais si l'on n'y remédie pas, cela peut être mortel, et des centaines de millions de personnes dans le monde n'ont pas assez à manger au moment où vous lisez cette phrase. Les pesticides éliminent également les animaux vecteurs de maladies et réduisent la présence de moisissures cancérigènes dans les aliments.

 

Les journalistes qui affirment que les entreprises de pesticides ont « empoisonné l'Amérique » minimisent ces avantages importants (ou les ignorent complètement) et méritent votre scepticisme. Ils pensent en termes de méchants et de héros clairement définis et ne laissent aucune place à la nuance, laquelle est nécessaire pour évaluer correctement les risques et les avantages de l'utilisation des pesticides, ou de tout produit chimique d'ailleurs.

 

 

Deux poids, deux mesures

 

Début 2018, des scientifiques français ont publié un rapport étonnant sur le sulfate de cuivre, un fongicide largement utilisé en agriculture biologique. « Des concentrations excessives de cuivre ont des effets négatifs sur la croissance et le développement de la plupart des plantes, des communautés microbiennes et de la faune du sol », ont-ils écrit**. La recherche a également confirmé que le fongicide peut causer le cancer et est très toxique pour les abeilles.

 

Bien que les journalistes consacrent souvent des milliers de mots aux dangers des pesticides, ils mentionnent rarement le sulfate de cuivre (The Intercept ne l'a certainement pas fait). L'auteur affirme que les insecticides néonicotinoïdes (néonics) « ralentissent le processus d'apprentissage des abeilles et ont un impact sur leur capacité à butiner et à voler sur de longues distances ». Elle prétend également que le glyphosate « fait l'objet d'un examen minutieux de l'EPA pour son potentiel cancérigène depuis au moins 1983 ». C'est d'autant plus étrange que des milliers d'études ont montré que le glyphosate ne provoque pas de cancer. Les données de l'USDA et de l'Organisation des Nations unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO) montrent que les populations d'abeilles domestiques ont augmenté malgré l'utilisation généralisée des néonics.

 

Pourquoi s'inquiéter de ces insecticides et du glyphosate, mais pas du sulfate de cuivre ? Peut-être s'agit-il simplement d'un oubli de la part de journalistes mal informés. Mais si nous voulons imputer la mort des abeilles et les cancers aux pesticides, nous ne pouvons pas nous en prendre uniquement aux produits chimiques de synthèse qui sont exclus de l'agriculture biologique. Les journalistes qui agissent ainsi induisent leur public en erreur. Pour ce que cela vaut, la plus grande menace pour les abeilles est l'acarien Varroa destructor, pas les pesticides.

 

 

Rachel Carson citée sans recul

 

C'est en grande partie à Rachael Carson que l'on doit d'avoir fait entrer la protection de l'environnement dans la conscience populaire avec son livre Silent Spring (1962) [Printemps silencieux, 1963]. Elle a le mérite de nous avoir mis en garde contre l'utilisation abusive des pesticides, en particulier de l'insecticide DDT, et d'avoir alimenté le soutien à la création de l'EPA. The Intercept était heureux de raconter cette histoire :

 

« Les fabricants de pesticides ont attaqué Carson et son travail [...] Mais les avertissements de Carson l'ont emporté : huit ans après la publication de "Silent Spring", le président Richard Nixon a créé l'EPA, en utilisant un langage militaire pour décrire sa mission : mener une "guerre contre la pollution". »

 

Mais l'histoire est plus compliquée que cela, un fait que les médias ont tendance à négliger. « Rachel Carson est, et devrait être, une icône environnementale vénérée », a écrit le pédiatre Paul Offit en 2017. « Mais sa croisade contre un pesticide a coûté la vie à des millions de personnes ». Carson a allégué que le DDT, qui était utilisé à l'époque pour lutter contre les moustiques vecteurs de la malaria, provoquait diverses maladies – notamment des malformations congénitales, des maladies du foie, des anomalies chromosomiques et des leucémies. Ses allégations ont conduit de nombreux pays à interdire cet insecticide.

 

Il s'avère que Carson s'est lourdement trompée. De multiples études menées par la suite ont montré que le DDT n'était pas responsable des maladies dont il était accusé dans Printemps silencieux ; M. Offit a noté :

 

« En effet, le seul type de cancer qui avait augmenté aux États-Unis à l'époque du DDT était le cancer du poumon, causé par le tabagisme. Le DDT était sans doute l'un des insectifuges les plus sûrs jamais inventés... En 2006, l'Organisation mondiale de la santé a rétabli le DDT dans le cadre de ses efforts pour éradiquer la malaria. Mais pas avant que des millions de personnes soient mortes inutilement de cette maladie. »

 

 

Un mot d'avertissement

 

Avant de passer à la deuxième partie, je voudrais terminer par une précision importante. Les entreprises de pesticides peuvent être de mauvais joueurs, et l'EPA a parfois permis à la politique de déformer ses analyses scientifiques. Il s'agit là de défaillances inexcusables de notre système réglementaire, mais elles ne donnent pas aux journalistes une excuse pour injecter leurs propres préjugés dans les reportages sur la sécurité chimique. Les histoires déformées sur les entreprises et les régulateurs corrompus, bien que très sexy, ne nous rapprochent pas de la vérité.

 

___________

 

Cameron English, directeur de Bioscience

 

Cameron English est auteur, éditeur et co-animateur du podcast Science Facts and Fallacies. Avant de rejoindre l'ACSH, il était rédacteur en chef du Genetic Literacy Project.

 

** Difficile de remonter à la source. Dans ce document, c'est (admirez la formulation précautionneuse...) :

 

« Les effets délétères d’excès en cuivre sur les communautés microbiennes des sols, ainsi que sa toxicité pour certaines composantes de la faune du sol comme les collemboles, semblent bien établis. »

 

Source : Les OGM vous rendent-ils malades ? 26 ans plus tard, la réponse est toujours « non ». - Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels (over-blog.com)

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
H
Le DDT fut très massivement utilisé par l'armée US sur les populations civiles et au sein de l'armée pour combattre les insectes vecteurs de maladies comme le typhus et le paludisme. Grâce à un ami spécialisé sur la 2ème WW, j'ai fait des recherches sur la santé des unités de vétérans US DDtisés de la 2ème guerre et je n'ai jamais trouvé un signalement ultérieur d'une anomalie dans le domaine des cancers. Quand aux populations abondamment DDtisées pour leur éviter des épidémies, je n'ai rien trouvé non plus sur le net signalant une élévation ultérieure des cancers. Par ailleurs, et ce point est rarement mentionné, Rachel Carson entretenait des liens étroits avec 2 disciples américains de Rudolf Steiner qui avaient créé les 1ères fermes biodynamiques US et étaient engagés dans la lutte anti DDT. Ces deux disciples de Steiner semblent avoir bien plus influencé le livre de Rachel Carson "Le printemps silencieux" que la recherche d'une quelconque vérité scientifique. A lire à ce sujet : https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/2158244013494861
Répondre