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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Glyphosate et naissances prématurées : encore une « étude », comment dire, peu convaincante

11 Août 2021 Publié dans #Article scientifique, #Glyphosate (Roundup), #Santé publique

Glyphosate et naissances prématurées : encore une « étude », comment dire, peu convaincante

 

 

Nous l'avons repérée dans Environmental Health News, dans un article du 6 août 2021, « Study finds link between glyphosate exposure and pregnancy length » (une étude trouve un lien entre l'exposition au glyphosate et la durée de la grossesse).

 

C'est doublement étonnant.

 

D'une part, l'article a paru le 6 août 2021, alors que l'étude a été mise en ligne le 30 juillet 2021 par Environmental Research – mais admirez aussi la diligence : reçue le 21 mai, révisée le 28 juillet, acceptée le même jour, mise en ligne le 30 juillet et, pendant que nous y sommes, notons qu'un des rédacteurs en chef est José L. Domingo, celui qui a pris en charge l'infameuse étude sur les rats affligés de tumeurs monstrueuses, de qui vous savez. Sauf erreur, il n'y a pas eu de communiqué de presse des instituts de recherche impliqués... mauvais signe.

 

D'autre part, le titre de l'article est neutre. Le chapô fait tout de même dans l'alarmisme :

 

« Les dernières recherches font écho à des études antérieures qui ont montré que les femmes exposées à l'herbicide étaient plus susceptibles d'avoir des grossesses plus courtes, ce qui peut augmenter le risque de problèmes de santé à long terme pour les bébés. »

 

Je m'attendais à voir cette étude débarquer en France dans les colonnes du Monde, vous savez, celui des Stéphane... Ce journal, qui fut de référence, n'avait-il pas publié le 13 mars 2019 « Le glyphosate suspecté d’être un perturbateur endocrinien », à propos d'une étude incluant le premier auteur de l'étude dont il est question ici dans une équipe dont l'ossature est le controversé Ramazzini Institute ? Avec en chapô : « Une étude, publiée le 12 mars par un consortium international de chercheurs, ajoute une nouvelle controverse sur ce produit déjà soupçonné d’être génotoxique ou cancérogène »... La fabrique du doute, quoi... On trouvera une critique saignante de l'article « scientifique » ici.

 

Non, ce fut le Figaro, avec « Selon une étude, l'exposition au glyphosate pourrait être responsable d'une grossesse raccourcie ».

 

Conditionnel de circonstance dans le titre, et mélange savoureux d'alarmisme et de prudence dans le chapô, qui révèle sans doute la source de l'« information » :

 

« Des chercheurs américains alertent sur de potentiels risques à long terme sur la santé des nouveau-nés. »

 

L'article scientifique, c'est « Urinary glyphosate concentration in pregnant women in relation to length of gestation » (concentration urinaire de glyphosate chez les femmes enceintes en relation avec la durée de la gestation) de Corina Lesseur, Khyatiben V. Pathak, Patrick Pirrotte, Melissa N. Martinez, Kelly K. Ferguson, Emily S. Barrett, Ruby H.N. Nguyen, Sheela Sathyanarayana, Daniele Mandrioli, Shanna H. Swan et Jia Chen.

 

 

Le résumé

 

En voici le résumé (découpé)

 

Points forts

 

  • Le glyphosate/AMPA est couramment détecté dans les échantillons d'urine des femmes enceintes.

 

  • Le glyphosate/AMPA est associé à une durée de gestation plus courte dans les accouchements spontanés.

 

  • Des recherches supplémentaires devraient évaluer l'impact du glyphosate/AMPA sur la santé reproductive.

 

 

Résumé

 

L'exposition humaine aux herbicides à base de glyphosate (GBH) augmente rapidement dans le monde entier. La plupart des études existantes sur les effets du glyphosate sur la santé se sont concentrées sur les milieux professionnels et les résultats du cancer et peu ont examiné cette exposition commune en relation avec la santé des femmes enceintes et des nouveau-nés dans la population générale.

 

Nous avons étudié les associations entre l'exposition prénatale au glyphosate et la durée de la gestation dans l'étude TIDES (The Infant Development and the Environment Study), une cohorte multicentrique de femmes enceintes américaines.

 

Le glyphosate et son principal produit de dégradation [l'acide aminométhylphosphonique (AMPA)] ont été mesurés dans des échantillons d'urine prélevés au cours du deuxième trimestre chez 163 femmes enceintes : 69 naissances prématurées (<37 semaines) et 94 naissances à terme, ces dernières ayant été sélectionnées au hasard comme un sous-ensemble des naissances à terme de la TIDES.

 

Nous avons examiné la relation entre l'exposition et la durée de la gestation à l'aide de modèles de régression logistique multivariables (résultat dichotomique ; terme versus prématuré) et de modèles de risques proportionnels de Cox pondérés en fonction du temps (âge gestationnel en jours). Nous avons effectué ces analyses dans l'échantillon global et, secondairement, en nous limitant aux femmes ayant accouché spontanément (n = 90).

 

Le glyphosate et l'AMPA ont été détectés dans la plupart des échantillons d'urine (>94  %).

 

Une durée de gestation réduite a été associée au glyphosate maternel (hazard ratio (HR) : 1,31, intervalle de confiance à 95 % (IC) 1,00-1,71) et à l'AMPA (HR : 1,32, CI à 95 % : 1,00-1,73) uniquement parmi les accouchements spontanés en utilisant des modèles de risques proportionnels ajustés de Cox.

 

En analyse binaire, le glyphosate et l'AMPA n'étaient pas associés au risque de naissance prématurée (<37 semaines).

 

Nos résultats indiquent une exposition généralisée au glyphosate dans la population générale qui peut avoir un impact sur la santé reproductive en raccourcissant la durée de la gestation. Compte tenu de l'exposition croissante aux GBH et du fardeau de santé publique que représente l'accouchement prématuré, des études de confirmation de plus grande envergure sont nécessaires, en particulier dans les populations vulnérables telles que les femmes enceintes et les nouveau-nés. »

 

 

Le résumé... le nôtre

 

En bref, c'est : « Circulez, y a (presque) rien à voir » :

 

  • Un nombre limité de participantes (alors que la cohorte TIDES est bien plus grande, mais admettons que les naissances prématurées ne se commandent pas) ;

     

  • Des mesures de teneurs en glyphosate et AMPA ponctuelles, uniques, sans doute non représentatives de l'imprégnation des mères (si tant est que le glyphosate, rapidement éliminé, majoritairement par les selles, ait un effet métabolique – voir ici et, notamment, ici, un article de G.-É. Séralini) ;

     

  • des résultats « dignes » d'être rapportés en nombre limité – quoique l'on ait fait chauffer les ordinateurs pour tester plusieurs combinaisons de données et d'outils statistiques ;

     

  • des résultats dont les moyennes ne sont pas de nature à faire sauter de joie (ou de peine) les toxicologues rationnels, et dont les limites inférieures de l'intervalle de confiance sont de 1 ;

     

  • une remarquable absence de données pratiques permettant de comprendre de quoi il en ressort exactement.

 

L'étude est d'une grande complexité et, je dois l'avouer, dépasse mon seuil de compréhension et surtout de tolérance.

 

On trouve cependant un premier tableau instructif sur les niveaux de glyphosate et d'AMPA dans les urines (dont la fréquence nous paraît suspecte à la lumière d'autres études, mais c'est une autre affaire).

 

 

 

 

Les différences peuvent sembler importantes (16 % pour le glyphosate entre « à terme » et « prématuré », mais les valeurs de p sont élevées, voire très élevée). Le titulaire du certificat d'études primaires que je suis s'interroge donc sur la pertinence des évaluations de risques sur une base aussi fragile.

 

Et pourquoi ne pas avoir donné l'image complète, en ajoutant les valeurs pour les accouchements non spontanés ?

 

 

Les résultats les plus intéressants sont résumés dans les deux tableaux suivants :

 

 

 

 

Ils démontrent ce qui a été noté ci-dessus : des résultats peu significatifs. Notons que les auteurs ont osé indiquer deux limites inférieures d'intervalle de confiance avec trois décimales, pour échapper au fatidique « 1 »...

 

 

Des biais ?

 

Comment mieux démontrer les intentions partisanes des auteurs ? Peut-être en incluant un seul étranger dans une équipe américano-américaine, du « fameux » Ramazzini Institute italien et en se référant à des éléments de littérature et des auteurs que l'on peut qualifier de douteux– tel John Fagan pour ne pas nommer de Français.

 

Le tableau 1 sur les caractéristiques de la population étudiée révèle peut-être un biais de conception : chez les femmes ayant accouché prématurément, les urines ont été collectées de façon disproportionnée au printemps et en été. On ne désherbe pas au glyphosate en hiver, et probablement pas en automne non plus dans au moins une partie des régions couvertes par l'étude. Les rapports de l'EFSA sur les résidus de pesticides dans les aliments conduisent aussi à penser que l'origine alimentaire est très improbable (en 2019, la glyphosate n'a pas été quantifié dans 97 % des échantillons).

 

 

 

 

Quand c'est flou...

 

Il y a une autre indication intéressante : le poids à la naissance a été en moyenne de 3,1 kg, et 3,5 kg pour les naissances à terme et 2,6 pour les naissances prématurées.

 

Selon l'article, la prématurité correspond à une grossesse de moins de 37 semaines.

 

Le poids moyen des bébés nés à terme correspond à une grossesse de 40 semaines ; les auteurs annoncent une médiane de 39,6 avec une distribution de 37 à 42 semaines. Celui des prématurés correspond à un accouchement à la 36e semaine ; les auteurs annoncent une médiane de 35,7.

 

Moyennes et médianes sont donc très proches.

 

Dans le cas des prématurités, il y a toutefois une limite supérieure de temps et de poids (la fin de la 36e semaine). Les auteurs annoncent une distribution de 30,1 à 36,8 semaines. Sur les 69 prématurités, 67 étaient classées « modérées à tardives » (32-36 semaines) et deux très précoces (28-31 semaines) selon la classification de l'OMS.

 

Les auteurs ne se font pas plus diserts. La médiane de 35,7 semaines correspond à 250 jours. Le terme (37 semaines) est indiqué comme étant 259 jours).

 

Faut-il conclure de cela que la majorité des prématurités étaient plutôt légères ? Sans doute. Et qu'on a cherché une association entre une variation biologique plutôt modeste à une variation dans une analyse biologique également modeste ? Peut-être bien, sachant toutefois que pour les études, sur l'Homme, on est parfois bien obligé de prendre ce que l'on trouve.

 

Comme pour une étude précédente que nous avons analysée ici, on peut aussi s'interroger sur l'alarmisme, certes mesuré, de la conclusion.

 

En conclusion

 

Les auteurs reconnaissent les limitations de leur étude en ce qui concerne particulièrement la taille de la population étudiée et la mesure unique du glyphosate et de l'AMPA dans les urines, tout en essayant de minimiser ces faiblesses – surtout par référence à une autre étude récente et qui trouve aussi des associations faibles, peu significatives.

 

Les auteurs concluent :

 

« En conclusion, nos résultats provenant d'une cohorte de naissances américaine multicentrique confirment une exposition généralisée au glyphosate dans la population générale, bien que les niveaux d'exposition externe soient probablement inférieurs aux limites réglementaires. Cependant, même à ces niveaux, nous avons observé des relations inverses entre les niveaux de glyphosate et d'AMPA urinaires et la durée de la grossesse, des associations qui étaient plus fortes parmi les accouchements spontanés. Compte tenu des expositions prévalentes et croissantes au glyphosate et aux GBH, des études de confirmation sont nécessaires pour explorer les effets du glyphosate et des GBH sur la reproduction afin de réévaluer leur sécurité pour la santé humaine et d'explorer d'éventuelles conséquences sur la programmation de la santé tout au long de la vie. »

 

C'est grandiloquent et contestable pour la partie initiale (l'exposition généralisée, prévalente et croissante et la relation avec les limites réglementaires, « artistiquement » mise en doute). C'est aussi contestable pour la suite, les « relations inverses » n'étant pas significatives. Cela fleure bon le militantisme.

 

Mais c'est la suite qui devient insupportable. Cette étude n'est pas la première sur le sujet, ni la première à comporter d'importantes limitations... qui permettent invariablement de conclure que « des études de confirmation sont nécessaires ».

 

Que ces gens arrêtent de faire du bricolage et deviennent sérieux ! Qu'ils montent par exemple une cohorte prospective avec non pas un test d'urine, mais une série régulière. Qu'ils incluent des dosages dans les aliments pour nous convaincre que leurs mesures sont réalistes.

 

Mais ils ne le feront pas ! C'est si confortable de « sortir » une étude bricolée, avec force picorage (cherry picking) entretenant la fabrique du doute, sinon du mensonge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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D
Pour mesurer quel outil à été utilisé ? Méthode Elisa ou chromatographie ? Est-ce indiqué dans l'étude ?
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P
Bon, combien devrait être le nombre de prématurés dans un groupe aléatoire de 163 femmes ?
Quelle quantité d 'AMPA provient du glyphosate ou de la dégradation des détergents ?
Ont-elles utilisé les tests de BioCheck ?
Répondre
@ PierreL le mercredi 11 août 2021, 15:23

Bonjour,

Le groupe "prématurés" a été extrait de la cohorte en écartant les très grands prématurés. Les naissances à terme ont été tirées au hasard de la cohorte. La répartition que l'on trouve dans l'étude est donc artificielle.
Je n'ai pas la réponse à la question 2
Pour la question 3, j'ai donné le modus operandi dans une autre réponse. Ce ne sont pas des tests Elisa comme chez Biocheck.