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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Point de vue : l'agro-écologie peut-elle réduire les importations alimentaires européennes et produire plus sur moins de terres tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre ? On est loin du compte

9 Juillet 2021 Publié dans #Article scientifique, #Agriculture biologique

Point de vue : l'agro-écologie peut-elle réduire les importations alimentaires européennes et produire plus sur moins de terres tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre ? On est loin du compte

 

Andrew Porterfield*

 

 

Photo : Shutterstock

 

 

L'Europe est actuellement fortement dépendante des importations pour les produits alimentaires ainsi que pour les aliments pour animaux, notamment le soja et le maïs. Mais tout cela pourrait changer, si seulement elle modifiait son régime alimentaire, adoptait des pratiques agro-écologiques et associait plus étroitement les terres d'élevage et de culture pour recycler le fumier et réduire les importations d'azote. C'est l'argument central d'un article publié le 18 juin dans la revue OneEarth, « Reshaping the European agro-food system and closing its nitrogen cycle: The potential of combining dietary change, agroecology, and circularity » (remodeler le système agroalimentaire européen et fermer son cycle de l'azote : le potentiel de la combinaison du changement de régime alimentaire, de l'agro-écologie et de la circularité).

 

 

 

 

M. Gilles Billen, chercheur à l'Université Pierre et Marie Curie et membre du CNRS, l'organisme français de recherche scientifique, et ses collègues prétendent avoir calculé un moyen pour l'Europe de se libérer de sa dépendance aux importations, de réduire les gaz à effet de serre et de limiter les pertes d'azote, le tout d'ici 2050. Ils ont proposé trois points d'attaque :

 

  • Changer le régime alimentaire européen de 601 millions de personnes en un régime pauvre en protéines, composé de 45 % de céréales, 10 % de légumineuses, 15 % de fruits et légumes, 25 % de produits animaux et 5 % de produits de la mer. Depuis les années 1960, le régime alimentaire européen varie entre 45 et 55 % de protéines animales (et 5 à 6 % de produits de la mer).

 

  • Adopter des pratiques de rotation des cultures biologiques dans l'ensemble de la communauté européenne, en mettant l'accent sur les « rotations de cultures longues » de plus de cinq ans, avec « deux ou trois ans de prairies temporaires semées, par exemple avec du trèfle, de la luzerne ou un mélange de graminées et de légumineuses précédant les cultures céréalières ». Il s'agirait également d'étendre les systèmes de couverture des cultures biologiques, actuellement utilisés sur huit pour cent de la surface agricole de l'UE. Les engrais azotés de synthèse ne seraient pas utilisés. Au contraire, les « économies » réalisées grâce à ces pratiques permettraient de conserver l'azote. En outre, l'azote pourrait être récupéré en recyclant 70 % des effluents humains.

 

  • Nourrir le bétail avec de l'herbe et des aliments locaux (réduire les importations). Rapprocher les élevages et les cultures, et coordonner l'utilisation du fumier pour faire pousser l'herbe et les cultures afin de produire un excédent d'azote et d'éviter les engrais de synthèse. Les pratiques actuelles sont, selon les auteurs, « souvent déconnectées et concentrées dans des régions ultra-spécialisées ».

 

L'approche de M. Billen constituerait un pivot spectaculaire par rapport aux politiques actuelles de l'UE, qui sont, écrivent ses collègues et lui-même, « encore caractérisées par une logique d'intensification sur des surfaces cultivées réduites et de spécialisation des activités dans les territoires les plus adaptés, niant les avantages de leur éventuelle complémentarité et entraînant d'énormes pertes environnementales d'azote réactif ».

 

En ce qui concerne les changements de régime alimentaire, une réduction à 30 % des produits animaux permettrait de ramener la consommation d'azote à 5 kg d'azote par habitant et par an (kg N/hab/an), contre environ 6 kg N/hab/an actuellement. La réduction de la demande de produits animaux permettrait à son tour de réduire le nombre de bêtes sur les pâturages.

 

Les pratiques de rotation des cultures biologiques (qui interdisent toute utilisation d'engrais de synthèse) impliqueraient des rotations de cultures sur cinq ans (actuellement pratiquées en Europe occidentale et centrale, mais pas dans les autres régions), avec deux ou trois ans de trèfle, de luzerne, de graminées ou de légumineuses mélangées dans toute l'UE. Cette approche ferait apparaître une fixation d'azote allant de 20 à 100 kg d'azote par hectare et par an (kg N/ha/an). Les auteurs supposent également que l'apport d'azote pourrait provenir du recyclage des effluents humains, de l'urine qui représente environ « 80 % de l'excrétion d'azote ».

 

Pour la « reconnexion culture-élevage », les animaux doivent se nourrir localement, sans recours à des importations, et leur fumier serait épandu sur les cultures et les prairies voisines. Cela éliminerait également le besoin de sources synthétiques d'engrais azotés – jusqu'à 20 % des dépôts d'azote actuels proviennent des animaux dans les zones denses en pâturages d'Europe. Le bétail « influence alors la productivité des terres cultivées en permettant une recirculation stratégique de l'azote du fumier, et donc la capacité de fournir localement de la nourriture et des aliments pour animaux », écrivent les chercheurs. Cette réécriture de l'élevage aurait également un excédent maximal d'azote de 35 kg N/ha/an, afin de maintenir la qualité de l'eau.

 

Tout cela, écrivent les chercheurs, représente une différence entre l'utilisation actuelle de 63 kg N/ha/an (si les conditions actuelles se maintiennent) et leur scénario, qui ne produit que 30 kg N/ha/an. Ce scénario permettrait également de réduire la densité du bétail de près de la moitié.

 

Un communiqué de presse du CNRS a déclaré que ces changements permettraient de nourrir l'Europe, d'aider à exporter depuis l'Europe et de réduire la pollution :

 

« Selon ce scénario, il serait donc possible de renforcer l’autonomie de l’Europe, de nourrir la population attendue en 2050, d’exporter encore des céréales vers les pays qui en ont besoin pour l’alimentation humaine, et surtout de diminuer largement la pollution des eaux et les émissions de gaz à effet de serre par l’agriculture. »

 

Les auteurs désignent à juste titre les problèmes auxquels l'agriculture européenne est confrontée. Le changement climatique modifie en effet ce qui peut être cultivé et élevé dans les différentes régions du continent. L'Europe est un importateur net de protéines, notamment de produits contenant des protéines pour l'alimentation du bétail, et la réduction de ce besoin d'importation réduirait la pression exercée sur d'autres régions du monde, comme l'Amérique du Sud, pour défricher des forêts et cultiver des plantes destinées à la consommation européenne. En outre, l'excès d'azote actuellement produit par le procédé Haber-Bosch augmente les émissions de gaz à effet de serre et nécessite une grande quantité d'énergie (encore souvent issue de combustibles fossiles) pour produire l'azote. À l'heure actuelle, les « systèmes alimentaires » (qui comprennent le transport, la transformation et la livraison des aliments après leur récolte) sont responsables d'un tiers des émissions de gaz à effet de serre. « Le succès du processus Haber-Bosch et de la Révolution Verte a été tel que, pendant longtemps, très peu de ressources ont été investies dans le développement d'options agro-écologiques plus durables », concluent les auteurs.

 

Ces problèmes sont bien réels, non seulement pour l'Europe mais aussi, dans une large mesure, pour le monde entier. Mais dans quelle mesure les solutions proposées par M. Billen sont-elles réalistes ? Pas vraiment, selon les experts. Même les auteurs de l'étude admettent que l'idée du recyclage des effluents humains « impliquerait la levée de l'interdiction actuelle des excréments humains dans le règlement européen sur l'agriculture biologique ». Néanmoins, les auteurs concluent qu'« une transformation agro-écologique fondamentale des systèmes agroalimentaires européens est biophysiquement possible ».

 

Si personne ne conteste que manger moins de viande réduirait le besoin de productions animales, et qu'un régime à base de plantes serait probablement plus sain dans l'ensemble (en supposant que l'animal soit du genre à contenir du gras), faire basculer l'opinion publique et le comportement en matière de consommation alimentaire est un défi de taille, voire impossible dans certains cas. De plus, selon les scientifiques, la capacité des méthodes agro-écologiques à réduire les lourds besoins d'importation de l'Europe est illusoire.

 

M. Stuart Smyth, professeur d'économie de l'agriculture et des ressources à l'Université de la Saskatchewan, a observé plusieurs cas dans lesquels l'équipe de M. Billen a omis certaines données qui auraient contredit ses conclusions et a ignoré les problèmes actuels de la production alimentaire biologique.

 

Dans la première figure de l'article (1c, ci-dessous), les auteurs affirment que les rendements des cultures ont suivi une courbe ascendante, en corrélation avec l'application d'azote de 1960 à 1985 environ. Puis, à partir des années 1990, les rendements ont continué à augmenter alors même que l'utilisation d'azote diminuait. Ceci, écrivent M. Billen et ses collègues, indique un rendement théorique des cultures plus élevé même avec moins d'azote (ce qui encourage alors l'utilisation de pratiques agro-écologiques telles que la rotation et l'utilisation plus importante de fumier). En modifiant le mélange de cultures et en évitant les apports extérieurs d'azote, on pourrait donc augmenter les rendements avec moins d'azote. Toutefois, M. Smyth a fait remarquer que les auteurs n'ont pas tenu compte de l'augmentation totale de l'utilisation des terres agricoles de l'UE. « Les rendements peuvent sembler augmenter lorsque la superficie totale des terres cultivées augmente. Ce chiffre est incomplet sans la perspective de l'ensemble des terres de production de cultures. »

 

 

 

 

En outre, la troisième proposition, qui consiste à rapprocher les terres cultivées et les terres d'élevage (et à utiliser le fumier sur les terres cultivées), n'est probablement pas réalisable dans la plupart des régions d'Europe. « La majorité des terres actuellement utilisées pour le bétail ne peuvent pas être utilisées pour produire des cultures, en raison de problèmes d'érosion et de la composition du sol qui ne convient pas à la production végétale [herbe exclue] », a écrit M. Smyth. Il poursuit :

 

« L'article ne reconnaît pas les quantités massives de production de maïs à forte intensité d'azote. Le maïs est nécessaire pour l'alimentation du bétail et l'UE a importé plus de 12 millions de tonnes de maïs pendant la majeure partie de la dernière décennie. »

 

Quant à l'augmentation des rendements grâce aux pratiques agro-écologiques (qui intègrent des méthodes d'agriculture biologique telles que l'évitement des pesticides et des engrais de synthèse, le labour, la rotation des cultures et les plantes de couverture), « les auteurs n'intègrent pas les écarts de rendement stupéfiants de la production biologique, qui sont en moyenne de 33 % et peuvent dépasser 50 % pour certaines cultures maraîchères », écrit M. Smyth. Le tableau ci-dessous montre des écarts de rendement importants (globalement) entre la production biologique et la production conventionnelle.

 

 

 

 

Les cultures de couverture sont assez peu controversées et sont utilisées partout en Europe (et aux États-Unis). Dans cette étude, les auteurs demandent que les rotations de cultures plus longues (plus de cinq ans), actuellement pratiquées en Europe occidentale et centrale, soient « généralisées » sur tout le continent. Cependant, dans le sud de l'Europe, où les précipitations sont plus faibles et les sources d'eau plus rares, la culture de plantes de couverture (trèfle, luzerne ou légumineuses, par exemple) n'est pas possible, et pourrait l'être moins dans les décennies à venir. À cette fin, les auteurs recommandent « une simple jachère, avec un développement spontané important des mauvaises herbes », ou l'irrigation de la luzerne et d'autres couvertures. Toutes ces décisions ont un coût.

 

Enfin, même si les effluents humains étaient disponibles et que les cultures pouvaient éventuellement pousser plus près des pâturages, le fumier qui en résulterait fournirait plus d'azote. Toutefois, comme l'a souligné M. Smyth, « l'épandage de fumier ou l'utilisation d'engrais verts nécessite un travail du sol, ce qui augmente les émissions de GES et réduit la séquestration du CO2. Les deux contribuent à une production agricole non durable ». Si le fumier et les légumineuses fixatrices d'azote ne nécessitent pas l'énergie du procédé Haber-Bosch, ils produisent néanmoins des gaz à effet de serre (dans ce cas, du méthane).

 

Pour M. Andre Heitz, ingénieur agronome à la retraite et ancien directeur à l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, l'étude fait vibrer une corde trop familière :

 

« Cet article est sans doute la réincarnation d'une vieille histoire : un Kriegsspiel (jeu de guerre) sur tableur, ou un exercice de manipulation de chiffres, qui énonce une conclusion prédéfinie, rassemble les hypothèses nécessaires et conclut que le résultat souhaité est – plus précisément "peut être " ou "pourrait être" – réalisable. »

 

L'article n'aborde pas la réduction des pertes et du gaspillage alimentaires, qui sont des facteurs importants dans le calcul des rendements et de l'utilisation des terres. Mais l'article suit d'autres formules antérieures : « Ces scénarios incluent généralement un changement des habitudes alimentaires, et le remodelage du paysage agricole. Il faudrait voir si les équations sont plausibles, ce qui serait une tâche monumentale. »

 

Deux chiffres qui ne sont pas conciliables ont attiré l'attention de M. Heitz :

 

  • Les auteurs de l'étude affirment dans un graphique accompagnant le communiqué de presse du CNRS que 80 kg/an d'azote seraient récupérés rien qu'en France par la fixation de l'azote. « Ce chiffre à lui seul est surprenant. Le soja en laisserait 30 à 40 kg après la récolte. D'autres cultures en libéreraient davantage, mais cela n'atteindrait pas la moyenne annoncée de +80 kg/an. Les terres ne seraient pas non plus disponibles pour les cultures de rente/alimentaires. »

 

 

 

 

  • La fixation de l'azote est donnée à des niveaux inférieurs dans d'autres pays. Ces niveaux semblent incompatibles avec un rendement raisonnable de la ou des cultures de rente.

 

Pour M. Marcel Kuntz, biotechnologiste végétal au CNRS de Grenoble, en France, cet article (et la publicité qui l'accompagne) est un autre exemple de « signalement de vertu ». Le CNRS, pour sa part, n'influence pas les chercheurs pour qu'ils suivent une certaine direction. Mais l'organisme est sélectif quant aux recherches qu'il souhaite promouvoir.

 

Par exemple, alors qu'il a publié un communiqué de presse sur l'étude dans OneEarth, promouvant les vertus des pratiques biologiques et agro-écologiques dans ce cas, le CNRS a ignoré d'autres études montrant comment l'utilisation européenne de l'édition de gènes CRISPR dans la technologie agricole perd du terrain par rapport à la Chine et aux États-Unis en raison des positions strictes de l'Union Européenne, l'assimilant essentiellement à la technologie transgénique « OGM » et restreignant suffisamment son utilisation pour qu'elle soit interdite à l'intérieur des frontières européennes.

 

Mais c'est la biotechnologie, et non les changements diététiques radicaux, les rotations de cultures et les terres de culture et de pâturage associées, qui pourrait en fait porter une contribution significative à l'approvisionnement européen en denrées alimentaires et en aliments pour animaux. M. Matin Qaim, professeur d'économie alimentaire internationale et de développement rural à l'Université de Göttingen, en Allemagne, a récemment présenté des chiffres montrant une nette augmentation des rendements, une réduction de l'usage des pesticides et des engrais et une augmentation des possibilités de reboisement découlant de l'adoption de certaines cultures génétiquement modifiées (sa présentation figure dans les 17 premières minutes de la vidéo ci-dessous). Pendant ce temps, dans le cadre de la réglementation actuelle, les importations de l'Union Européenne sont responsables de 16 % de la déforestation tropicale (d'où proviennent les exportations), et de l'émission de 33 millions de tonnes de dioxyde de carbone, grâce au refus de l'UE d'adopter les OGM et les cultures génétiquement modifiées.

 

 

Pour M. Rodger Wasson, consultant agricole de longue date et ancien PDG du California Strawberry Board, la meilleure solution pour résoudre le problème des importations et de l'utilisation d'azote en Europe est plutôt un mélange. Pour lui, ces objectifs pourraient être atteints, ou du moins commencer à évoluer dans une direction moins gourmande en azote : « À partir de là, on pourrait encore suggérer davantage de génie génétique, de production intégrée de bétail (et d'azote naturel), de lutte intégrée contre les parasites, de cultures de couverture, de rotations et la nécessaire limitation des importations d'aliments pour animaux en provenance d'endroits qui ne détruisent pas les forêts tropicales », écrit-il.

 

______________

 

Andrew Porterfield est auteur et éditeur, et a travaillé avec de nombreuses institutions universitaires, entreprises et organisations à but non lucratif dans le domaine des sciences de la vie. Voir sa biographie ici. Suivez-le sur Twitter @AMPorterfield.

 

Source : Viewpoint: Can agroecology cut European food imports and grow more on less land all while cutting greenhouse gas emissions? It would take a lot | Genetic Literacy Project

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