Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

La durabilité de l'alimentation « locale » : un bilan pour les décideurs politiques

18 Juin 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique

La durabilité de l'alimentation « locale » : un bilan pour les décideurs politiques

 

 

 

 

« The sustainability of “local” food: a review for policy-makers » (la durabilité de l'alimentation "locale" : un bilan pour les décideurs politiques) est un article scientifique d'Alexander J. Stein et Fabien Santini, publié dans Review of Agricultural, Food and Environmental Studies.

 

En voici le résumé (découpé) :

 

« Dans le débat politique, la promotion des systèmes alimentaires locaux et des chaînes d'approvisionnement courtes est parfois présentée comme un moyen d'accroître la résilience du système alimentaire, par exemple dans le contexte de la pandémie de Covid-19, et elle est également suggérée comme un moyen d'améliorer l'empreinte environnementale du système alimentaire.

 

En faisant la distinction entre les systèmes alimentaires locaux et les chaînes d'approvisionnement courtes, nous avons effectué une revue de la littérature sur les dimensions environnementales, sociales et économiques de la durabilité.

 

L'"alimentation locale" ne peut pas être simplement assimilée à l'"alimentation durable" ; dans la plupart des cas, elle ne peut pas garantir la sécurité alimentaire et n'a pas nécessairement une empreinte carbone plus faible. Pour la durabilité environnementale des systèmes alimentaires, bien d'autres facteurs que le transport entrent en ligne de compte, notamment les choix alimentaires des consommateurs.

 

En termes de durabilité sociale, les systèmes alimentaires locaux ne sont pas nécessairement plus résilients, mais ils peuvent contribuer au développement rural et au sentiment de communauté.

 

En termes de durabilité économique, la vente via des chaînes d'approvisionnement courtes sur les marchés locaux peut profiter à certains agriculteurs, tandis que pour d'autres producteurs, il peut être plus rentable d'approvisionner les marchés internationaux. »

 

Cela semble enfoncer des portes ouvertes ? Oui, mais les deux auteurs sont des fonctionnaires de la Commission Européenne, de la Direction Générale Agriculture et Développement Rural ! L'un est analyste des politiques et l'autre chef adjoint de l'Unité de la Gouvernance des Marchés Agroalimentaires.

 

Leur article va à contre-courant d'une pensée très répandue dans les milieux politiques, y compris à Bruxelles. Quoique...

 

Les auteurs sont – forcément – plus précis dans leur conclusion :

 

« Dans cette étude, nous avons défini les systèmes alimentaires locaux et évalué leur durabilité au regard de leur dimension environnementale, sociale et économique. Nous avons confirmé que l'"alimentation locale" ne peut être assimilée à l'"alimentation durable" (Kiss et al., 2019). Aucune déclaration simple sur la durabilité des différents systèmes alimentaires n'est possible, car la durabilité est déterminée par de nombreux facteurs. Il est particulièrement important que les décideurs le comprennent, étant donné que les consommateurs peuvent s'appuyer sur une heuristique "notre propre pays est le meilleur" lorsqu'ils évaluent la durabilité des produits alimentaires, ce qui peut entraîner des erreurs systématiques (Lazzarini et al., 2017).

 

En termes de durabilité environnementale, en particulier, la notion selon laquelle les "kilomètres alimentaires" pourraient être utilisés comme indicateur de l'empreinte carbone d'un produit a été largement rejetée dans la littérature ; l'empreinte carbone d'un produit alimentaire dépend beaucoup plus de l'utilisation des terres, de l'efficacité de la production, des économies d'échelle dans le transport, ou du fait qu'il soit à base de plantes, que de la distance parcourue. En termes de durabilité sociale, les systèmes alimentaires locaux ne peuvent pas garantir la sécurité alimentaire à eux seuls, mais ils peuvent contribuer au développement rural et au sentiment de communauté. Enfin, en termes de durabilité économique, les systèmes alimentaires locaux peuvent bénéficier à certains agriculteurs, mais une focalisation sans discernement sur les systèmes alimentaires locaux nuirait aux producteurs qui dépendent du commerce et réussissent à approvisionner les marchés internationaux.

 

Comme cette étude l'a montré, il n'est pas possible de faire une déclaration simple sur la durabilité des différents systèmes alimentaires car la durabilité est déterminée par de nombreux facteurs. Par conséquent, la promotion de l'alimentation locale comme étant intrinsèquement plus durable ou meilleure pour le climat pourrait conduire à des résultats qui ne sont pas nécessairement en accord avec les objectifs déclarés des décideurs politiques, voire même contraires à certains aspects de la durabilité. Dans l'UE, les États membres devront en tenir compte au moment de choisir la meilleure combinaison de mesures pour leurs "plans stratégiques de la PAC" nationaux afin d'atteindre les objectifs de la politique agricole commune de l'UE (CE, 2021). Pour guider néanmoins les décisions des consommateurs vers une plus grande durabilité, la durabilité des produits alimentaires doit être évaluée au cas par cas. Actuellement, la motivation des consommateurs à acheter des produits alimentaires locaux repose sur une série d'hypothèses concernant les attributs non sensoriels et de crédibilité de ces produits, ou sur les associations qu'ils font entre la qualité des produits alimentaires locaux et les valeurs qu'ils défendent (Hasselbach & Roosen, 2015 ; Mugera et al., 2017).

 

Dans ce contexte, l'introduction d'un système d'étiquetage obligatoire reflétant les performances des produits au regard de différents aspects de la durabilité pourrait être une solution. Un tel système pourrait communiquer aux consommateurs de manière explicite quels produits alimentaires (y compris les produits alimentaires locaux) sont plus performants sur quels critères de durabilité. Dans l'Union européenne, l'une des actions prévues dans la stratégie "de la ferme à la table" de la Commission européenne est l'élaboration d'une "proposition de cadre pour l'étiquetage des aliments durables afin de donner aux consommateurs les moyens de faire des choix alimentaires durables" (CE, 2020a). À une échelle plus limitée – axée principalement sur la dimension environnementale – de tels labels sont actuellement en cours de discussion (Poore, 2018) ou déjà mis en œuvre sous forme de systèmes privés (Eaternity, 2014), et davantage de données pertinentes pour soutenir ces systèmes deviennent accessibles au public (CONCITO, 2021). »

 

On admire le « pourrait être une solution » du dernier paragraphe. Quelle quantité de moyens et d'énergie – comparée à celle de l'acte de production et d'élaboration – devrait-elle être déployée pour « donner aux consommateurs les moyens de faire des choix alimentaires durables » par un étiquetage des aliments ?

 

Sans doute faudra-t-il aussi passer par quelques arrangements avec les faits pour ne pas susciter trop de mécontentement, comme l'ont montré les premiers résultats d'Agribalyse (voir par exemple « Une base de données destinée aux professionnels de l’alimentation accusée de pénaliser les systèmes agricoles extensifs » et « "Viande rouge et environnement : pour en finir avec les contre-vérités" : une étonnante tribune dans le Point »).

 

Mais qu'il est doux de succomber à une sorte de jansénisme « écologique » et alimentaire...

 

 

Post scriptum

 

Il y a aussi, de juin 2017, « Comparative analysis of environmental impacts of agricultural production systems, agricultural input efficiency, and food choice » (analyse comparative des impacts environnementaux des systèmes de production agricole, de l'efficacité des intrants agricoles et du choix des aliments) de Michael Clark et David Tilman. En voici le résumé (découpé) :

 

« L'agriculture mondiale nourrit plus de 7 milliards de personnes, mais elle est aussi une cause majeure de dégradation de l'environnement. Il est nécessaire de comprendre comment les systèmes de production agricole alternatifs, l'efficacité des intrants agricoles et le choix des aliments entraînent la dégradation de l'environnement pour réduire les incidences de l'agriculture sur l'environnement.

 

Une méta-analyse des évaluations du cycle de vie portant sur 742 systèmes agricoles et plus de 90 aliments uniques produits principalement dans des systèmes à haut niveau d'intrants montre que, par unité d'aliment, les systèmes biologiques nécessitent plus de terres, provoquent plus d'eutrophisation, utilisent moins d'énergie, mais émettent des émissions de gaz à effet de serre (GES) similaires à celles des systèmes conventionnels ; que le bœuf nourri à l'herbe nécessite plus de terres et émet des émissions de GES similaires à celles du bœuf nourri aux céréales ; et que l'aquaculture à faible niveau d'intrants et la pêche sans chalutage ont des émissions de GES beaucoup plus faibles que la pêche au chalut.

 

De plus, nos analyses montrent que l'augmentation de l'efficacité des intrants agricoles (la quantité de nourriture produite par apport d'engrais ou d'aliments pour animaux) aurait des avantages environnementaux pour les systèmes de culture et d'élevage.

 

En outre, pour tous les indicateurs environnementaux et unités nutritionnelles examinés, les aliments d'origine végétale ont les impacts environnementaux les plus faibles ; les œufs, les produits laitiers, le porc, la volaille, les pêcheries sans chalut et l'aquaculture sans recirculation ont des impacts intermédiaires ; et la viande de ruminant a des impacts ~100 fois supérieurs à ceux des aliments d'origine végétale.

 

Nos analyses montrent que les changements de régime alimentaire en faveur d'aliments à faible impact et l'augmentation de l'efficacité de l'utilisation des intrants agricoles offriraient des avantages environnementaux plus importants que le passage des systèmes agricoles conventionnels à des alternatives telles que l'agriculture biologique ou le bœuf nourri à l'herbe. »

 

L'ambition de la stratégie « de la ferme à la table » est de faire passer la part de l'agriculture biologique à 25 % de la surface agricole totale... Il y a comme qui dirait des problèmes de quadrature du cercle (l'agriculture biologique devant être associée à un élevage fournisseur de matières organiques et de nutriments pour les cultures)...

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

douar 18/06/2021 14:34

"la viande de ruminant a des impacts ~100 fois supérieurs à ceux des aliments d'origine végétale. "

les gars ont pondu ça à la louche: ils ont simplement oublié que les ruminants sont alimentés essentiellement à base de fourrages (pâturage, ensilage, fourrages secs), complémentés avec des concentrés eux mêmes la plupart du temps élaborés avec des coproduits dont on ne sait trop quoi faire. Que ce soit en élevage "traditionnel" ou en feedlot.
D'ailleurs, si nous produisions exclusivement des protéines végétales, cela généreraient des coproduits qu'il faudrait bien utiliser de manière intelligente (pas dans une chaudière par exemple).
Bref, dès que l'on creuse la question, cet argumentaire en défaveur des ruminants tombe de lui même, mais c'est long à expliquer.

Seppi 19/06/2021 17:19

@ Il est là, fils spirituel de Seppi le vendredi 18 juin 2021, 23:47

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

La comptabilité des gaz à effet de serre relève en bonne partie de la bouteille à l'encre.

Les pâturages installés stockent mais n'accumulent pas de carbone. Le taux de matière organique n'augmente plus au-delà d'une certaine limite (mais retourner une prairie déstocke...).

S'agissant des émissions, les vaches à l'herbe rotent plus de méthane, issu de la dégradation de la cellulose) que les vaches nourries avec une forte partie de produits riches en glucides (céréales, par exemple).

Il est là, fils spirituel de Seppi 18/06/2021 23:47

J'y ai repensé ensuite.
Quand ils disent que le boeuf nourrit à l'herbe produit autant de GES que les autres j'ai un doute. Dans l'élevage à l'herbe une partie des GES est aspiré par la prairie et les boeufs étant nourris à l'herbe ou aux coproduits avec un peu de céréales, c'est les GES en moins pour la production de céréales que le boeuf en conventionnel qui est nourrit surtout de céréales. Du coup je me pose des questions sur l'étude en post-scriptum

Il est là, fils spirituel de Seppi 18/06/2021 14:16

Et puis dans l'étude du post-scriptum les chercheurs disent qu'il faut encourager la consommation des aliments à faible impact MAIS à aucun moment il n'explique comment les agriculteurs s'adaptent à cette nouvelle réalité comme s'ils savaient au fond d'eux que l'agriculture vegan est un mythe

Il est là, fils spirituel de Seppi 18/06/2021 14:15

Ouais enfin la dernière méta analyse a été très critiquée par les éleveurs (qui sont les principaux concernés) et relève surtout de la propagande vegan anti-élevage. Donc je reste prudent sur ses conclusions et je pense que chaque agronome à l'écoute des agriculteurs doit faire de même. N'oublions pas que l'écoute des agriculteurs concerne aussi les éleveurs et pas uniquement pour les questions de pesticides et d'OGM