Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Évaluation des pesticides en Europe : une faille dans la déontologie du Monde

19 Juin 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Activisme, #Le Monde

Évaluation des pesticides en Europe : une faille dans la déontologie du Monde

 

et une nouvelle illustration de la loi de Brandolini

 

 

(Source)

 

 

Il est question d'un « rapport »

 

Sous la plume de M. Stéphane Mandard, porte-voix zélé de l'altermonde des « ONG », le Monde a publié le 7 juin 2021 (date sur la toile) « Des pesticides toxiques autorisés en Europe : un rapport pointe les carences de l’évaluation ».

 

Il faut lire le chapô pour apprendre que cette chose affublée du qualificatif de « rapport » – c'est un réquisitoire torquemadesque contre l'EFSA intitulé « EFSA – science ou idéologie ? » avec en sous-titre « L'heureux mariage génotox de l'EFSA avec l'ILSI financée par l'industrie – provient d'une entreprise incorporée sous forme d'association et spécialisée dans le lobbying et le commerce de la peur et de la m/désinformation :

 

« L’Autorité européenne de sécurité des aliments a donné son feu vert à 12 pesticides potentiellement dangereux ces quinze dernières années, selon l’ONG PAN Europe. »

 

Notez à ce stade le « potentiellement »...

 

Dans l'édition papier datée du 8 juin 2021, cela devient : « Des failles dans l'évaluation des pesticides en Europe » et :

 

« Selon un rapport de PAN Europe, l'EFSA a autorisé en quinze ans douze pesticides potentiellement toxiques. »

 

Notez à ce stade le « potentiellement » (bis)...

 

Ouvrons une parenthèse qui n'en est pas vraiment une. PAN Europe, cinq employés pour l'équivalent de deux temps pleins, a déclaré au Registre de Transparence de l'UE pour 2019 un budget de 373.540 €, dont 115.551 € de l'Union Européenne (probablement pour saboter certaines de ses politiques...) et 231.989 € de fondations privées (probablement... (bis)). Les contributions de ses membres s'élèvent à un maigre 7.000 € (tiens... un chiffre rond...). Sur son site, PAN Europe a l'audace d'écrire que « [l]es activités de PAN Europe sont financées par les cotisations de membres [...] »... Qui peut croire que ce genre de structure est à but non lucratif ?

 

 

Pan Europe m'a dit, je recopie...

 

Le mécanisme de l'article du Monde est au fond très simple : la rhétorique de l'organisation est exposée sans recul ni esprit critique :

 

« C’est une nouvelle pierre jetée dans le jardin de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Selon un rapport, publié lundi 7 juin par le réseau d’ONG Pesticide Action Network (PAN Europe), l’EFSA a donné son feu vert au cours des quinze dernières années à 12 pesticides soupçonnés d’être génotoxiques, c’est-à-dire capables d’endommager l’ADN et donc d’entraîner des cancers. Une étude qui écorne un peu plus le credo de l’institution : "une science fiable pour des aliments sûrs". »

 

Notez maintenant le « soupçonnés »...

 

 

De graves accusations, mais ce n'est pas nouveau

 

On est bien sûr au Monde ; il reste quelques vestiges de déontologie, à moins que ce ne soient des alibis.

 

Après nous en avoir mis plein la vue sur les prétendues failles de l'EFSA, la dangerosité alléguée de l'une des substances pointées par PAN Europe, l'attaque de l'Endocrine Society contre l'EFSA, bref, après nous avoir asséné sans nuance l'opinion de PAN Europe... ben, cher lecteur, il faudra encore attendre un peu :

 

« Pour PAN Europe, cette incapacité de l'EPSA à s'appuyer sur les dernières recherches scientifiques tient à une raison principale : l'influence des industriels. Elle pointe notamment les liens de certains de ses experts avec l'International Life Sciences Institute, un institut fondé par les géants de l'agrochimie comme Monsanto (Bayer), Syngenta et BASF. »

 

Ah ! le méchant ILSI – également à but non lucratif – en fait fondé en 1978 par Alex Malaspina, un ancien dirigeant de Coca Cola... et incluant bien d'autres membres que les trois « vilains », et s'associant notamment des scientifiques des secteurs public et universitaire. Mais que ne ferait-on pas pour diaboliser l'ILSI...

 

En face, la gentille Endocrine Society,

 

« une société savante rassemblant 18 000 chercheurs et cliniciens spécialistes du système hormonal, [qui] avait vivement interpellé l'EFSA à propos d'"une évaluation inexacte" qui conduirait à "limiter la capacité des agences réglementaires à prendre des mesures de protection de la santé».

 

La réalité ? Une association corporatiste offrant des avantages à ses membres pour une cotisation probablement modeste, avec quelques membres pouvant se prévaloir d'une appartenance à une société savante... et également des liens avec l'industrie... comme des fabricants de médicaments traitant des maladies endocriniennes.

 

 

 

 

L'information n'est pas fausse... puisqu'elle est corrigée à la fin

 

Mais venons-en à la conclusion de l'article :

 

« Contacté par Le Monde, l'EFSA défend son approche et son indépendance. Elle se dit "déçue par la dernière tentative de PAN Europe de saper la crédibilité scientifique de l'EFSA [...] et de déformer délibérémeent le rôle de l'EFSA en prétendant qu'il est d'approuver les pesticides dans l'Union européenne". »

 

Vous aurez bien lu ci-dessus, plus haut : « a donné le feu vert » et « a autorisé », n'est-ce pas ?

 

Les lecteurs réguliers de ce blog et bien d'autres savent que l'EFSA ne fait que produire un rapport d'évaluation, du reste préparé par des « États membres rapporteurs » et que la décision d'autoriser ou de ne pas autoriser appartient nominalement à la Commission Européenne et, en réalité, aux États membres (qui peuvent refiler le mistigri à la Commission)...

 

Le Monde, rubrique Planète, sous la plume de M. Stéphane Mandard, nous a donc livré un récit factuellement faux – grossièrement faux –, la vérité des faits, sur la seule question des procédures, n'étant rétablie que dans le paragraphe final.

 

Comment faut-il appeler ce genre de journalisme ?

 

Ce n'est pas tout !

 

 

Amnésie ou mauvaise foi ?

 

L'article est fondé en partie sur le cas de l'hydrazide maléique utilisée comme régulateur de croissance sur l'ail, la carotte, l'échalote, l'oignon et la pomme de terre. Elle a été réautorisée en 2017 pour 15 ans.

 

Et, en 2017, PAN Europe écrivait en titre « Not only Glyphosate. DG SANTE allows (un)known carcinogenic residues in our food » (pas seulement le glyphosate : la DG SANTÉ autorise des résidus cancérigènes (in)connus dans notre alimentation). Un titre ollé-ollé qui désigne correctement l'auteur de la décision.

 

Aors qu'en 2021... amnésie ou mauvaise foi ?

 

 

Le cas de l'hydrazide maléique et de l'hydrazine (une impureté et non un métabolite comme indiqué dans l'article)

 

L'article du Monde est également fondé sur une déclaration à l'emporte-pièce :

 

« Alors que l'hydrazine est classée génotoxique et cancérogène supposé, l'EFSA considère qu'elle n'est pas génotoxique en dessous d'une certaine concentration (0,028 ppm). Une approche toxicologique battue en brèche par la communauté scientifique pour les substances comme les produits génotoxiques ou perturbateurs endocriniens, réputés agir "sans seuil" c'est-à-dire dès la plus petite exposition [...] »

 

Le classement ne fait pas de doute, mais dans quel cadre était-ce ? Qui est la « communauté scientifique » ? Que signifie « réputés » ?

 

Et que signifie aussi « l'EFSA considère » ?

 

On peut s'en remettre au rapport de l'EFSA, ou encore au résumé qu'en a fait la Commission Européenne en 2017 (ben oui, PAN Europe a réactivé d'anciennes récriminations... et le Monde a évoqué « une nouvelle pierre »...) :

 

Voici un extrait du résumé :

 

« Aux fins du renouvellement, le demandeur a présenté une batterie de tests de génotoxicité in vitro et in vivo. Toutefois, la teneur en hydrazine, une impureté, dans le matériel d'essai utilisé dans ces études n'a pas été précisée ou, si elle l'a été, elle était plus faible que dans la spécification technique proposée. La plupart des tests ont donné des résultats négatifs, ce qui permet de conclure que l'hydrazide maléique n'est pas génotoxique. Néanmoins, certains résultats positifs ont été obtenus lorsque la teneur en hydrazine était de 0,31 ppm dans des tests non standardisés. Sur la base de ces résultats, le niveau d'hydrazine qui pourrait être considéré comme sûr par l'EFSA est de 0,028 ppm. Par conséquent, il est jugé approprié de fixer le niveau maximal d'hydrazine dans la spécification technique à 0,028 ppm. »

 

C'est ce qui a été prévu dans la décision de réautorisation.

 

Pour la bonne forme, voici l'extrait correspondant du rapport de l'EFSA :

 

« La spécification technique n'est pas étayée par l'évaluation toxicologique, car la teneur spécifiée en hydrazine, une impureté connue (à 1 ppm), n'a pas été suffisamment testée. L'hydrazine est classée conformément au règlement (CE) n° 1272/2008 (règlement CLP), entre autres, comme toxique et Carc. 1B. Des résultats positifs ont été obtenus dans des études de génotoxicité non standard avec du matériau d'essai contenant 0,31 ppm d'hydrazine, mais tous les experts sont convenus que des niveaux d'hydrazine allant jusqu'à 0,028 ppm pouvaient être considérés comme une limite sûre, car ce niveau a produit des résultats négatifs dans les tests de génotoxicité. Il est donc considéré que soit les demandeurs sont capables de produire des matériaux techniques contenant au maximum 0,028 ppm d'hydrazine, soit des tests supplémentaires doivent être fournis pour démontrer l'absence de préoccupation génotoxique avec la spécification actuelle à 1 ppm (ou moins) (manque de données). Comme le niveau d'hydrazine testé dans les études de toxicité/carcinogénicité à long terme est inconnu, la spécification technique n'est pas non plus étayée par les lots toxicologiques concernant la carcinogénicité. Cette question est identifiée comme un domaine critique de préoccupation. »

 

On pourra ainsi se faire son propre jugement sur l'« incapacité de l'EPSA à s'appuyer sur les dernières recherches scientifiques » et sur « l'influence des industriels », sachant que « les liens de certains de ses experts » avec l'ILSI est une accusation récurrente.

 

 

Pour convaincre, falsifions les textes...

 

Il reste encore un point. Le Monde écrit :

 

« Depuis 2009, la directive européenne encadrant la mise sur le marché des pesticides vise en effet à exclure tout contact humain (direct ou par le biais des denrées alimentaires) avec des produits jugés cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques ou perturbateurs endocriniens. »

 

Cette affirmation est d'autant plus curieuse que de petites entreprises comme Générations Futures gesticulent sur les ventes de pesticides classés CMR... ou encore Alerte aux Toxiques, complaisamment relayé pas plus tard qu'en septembre 2020 par... M. Stéphane Mandard.

 

En fait, c'est un tripatouillage de la disposition 3.6.3 et de la suivante du chapitre II de l'annexe II du règlement (CE) N° 1107/2009 du Parlement Européen et du Conseil du 21 octobre 2009

concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques et abrogeant les directives 79/117/CEE et 91/414/CEE du Conseil. En voici le texte complet :

 

« Une substance active, un phytoprotecteur ou un synergiste n’est approuvé(e) que si, sur la base de l’évaluation de tests de carcinogénicité effectués conformément aux exigences en matière de données pour les substances actives, les phytoprotecteurs ou les synergistes et d’autres données et informations disponibles, notamment une analyse de la documentation scientifique examinée par l’Autorité, il/elle n’est pas – ou ne doit pas être - classé(e) cancérogène de catégorie 1A ou 1B conformément aux dispositions du règlement (CE) no 1272/2008, à moins que l’exposition de l’homme à cette substance active, ce phytoprotecteur ou ce synergiste contenu dans un produit phytopharmaceutique ne soit négligeable dans les conditions d’utilisation réalistes proposées, c’est-à-dire si le produit est mis en œuvre dans des systèmes fermés ou dans d’autres conditions excluant tout contact avec l’homme et si les résidus de la substance active, du phytoprotecteur ou du synergiste en question dans les denrées alimentaires et les aliments pour animaux ne dépassent pas la valeur par défaut fixée conformément à l’article 18, paragraphe 1, point b), du règlement (CE) no 396/2005. »

 

Éliminons les mots qui gènent... et on obtient le résultat souhaité...

 

 

Question d'ordres de grandeur...

 

Il n'aura pas échappé au lecteur attentif que la disposition précitée s'applique aux substances, et non aux impuretés.

 

Voyons donc de quoi s'alimentent les colporteurs de peurs et de trouilles.

 

Le règlement autorise une présence maximale de 0,028 ppm (partie par million) d'hydrazine, soit 0,028 milligramme par kilogramme d'hydrazide maléique. La limite maximale de résidus a été fixée à 50 milligrammes d'hydrazide maléique/kilogramme de pommes de terre (c'est, semble-t-il, la LMR la plus élevée).

 

Il s'en suit qu'un kilo de pommes de terre serait susceptible de contenir au plus, 1,4 millionième de milligramme d'hydrazine. C'est 1,4 picogramme.

 

Ça vous donne le vertige ? C'est en gros, pour ce kilo de pommes de terre, un décimètre (pour quelques apparatchiks d'EÉLV : 10 centimètres) sur la distance de la Terre au Soleil)... 1,5 centimètre pour une portion de frites.

 

Nous allons tous mourir !

 

 

Les ravages de la chimiophobie...

 

Cela nous ramène à un point fondamental de l'hypocondrie cultivée avec délectation par les institutions européennes : la folie d'un principe de précaution fondé sur le refus du danger plutôt que sur la gestion des risques.

 

PAN Europe – et, à sa suite, le Monde – reproche aussi à l'approche toxicologique de l'EFSA d'être :

 

« [...] une approche qui contredit et sape la nouvelle doctrine européenne du "zéro exposition". »

 

Ou comment les institutions européennes fabriquent les armes qui sont retournées contre elle...

 

On se reportera à cet égard à la réaction salutaire de notre ami David Zaruk dans « Arrêtez de répandre la chimiophobie et l'analphabétisme scientifique : ma contribution à la consultation de la Commission Européenne sur la révision du règlement REACH ».

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

max 19/06/2021 16:44

Ils créer une défiance injustifié envers les agences d'évaluation et s'étonnent ensuite que les antivax se méfient de ces même agences. Les Stéphane du monde ont été une source utile pour les complotistes lors de cette crise du covid 19.