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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Du naturel et du dénaturé par la sélection

3 Juin 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Ludger Wess

Du naturel et du dénaturé par la sélection

 

Ludger Weß*

 

 

 

Ma note : Le titre original, quasiment intraduisible, est « Von Zucht und Unverzucht ». Il s'agit dans ce texte d'une nouvelle manœuvre de marketing.

 

« Zucht » se réfère généralement à l'élevage ainsi qu'à la sélection, comme dans « Saatzucht » (sélection des semences). Il a été substitué ici à « (Pflanzen)züchtung », la sélection ou l'amélioration des plantes (« (plant) breeding » en anglais). Cela a permis de forger un néologisme, « Unverzucht », qui ressemble fortement à « Unzucht », la fornication, la débauche ou une autre relation sexuelle moralement répréhensible, qui ne saurait mener qu'à la bâtardise et la dégénérescence.

 

Ce texte est grandement ironique, avec beaucoup d'éléments à prendre au second degré.

 

Les produits commercialisés avec la mention « unverzüchtet » sont ainsi des produits « nature », non dénaturés ou altérés par la sélection.

 

 

° o 0 o °

 

 

Le « naturel » est un atout sur le marché alimentaire. Après les céréales complètes, les produits biologiques et les produits biodynamiques, voici maintenant le « unverzüchtet ». Quelle absurdité !

 

 

Des céréales non dénaturées par la sélection, des bovins Fleckvieh non dénaturés par la sélection, des vignes non dénaturées par la sélection et des fruits non dénaturés par la sélection... « unverzüchtet » est le nouveau mot magique du marketing du biobusiness [en Allemagne]. Le mot est censé suggérer le caractère ancestral et naturel et insinue que les variétés modernes sont «dénaturées par la sélection » parce que les sélectionneurs (c'est-à-dire, bien sûr, Monsanto, Syngenta & Cie.) ont en quelque sorte corrompu les bonnes vieilles variétés.

 

On peut en effet critiquer certaines variétés modernes, notamment de fruits et de légumes. Si les tomates et les fraises ont été sélectionnées avant tout pour être transportables et stockables, et que le goût est passé à la trappe dans le processus, c'est certainement déplorable. Surtout si vous voulez manger les tomates crues et faire plus qu'une jolie décoration rouge avec les fraises.

 

Il n'en reste pas moins que « unverzüchtet » est un terme trompeur et diffamatoire – tout comme « genverseucht » [contaminé par des gènes], « maïs Frankenstein » et « pestizidgeschwängert » [imprégné – littéralement, « engrossé » – de gènes], « agriculteur empoisonneur » et « empoisonneur de puits ».

 

 

Nos cultures sont entièrement sélectionnées

 

Examinons le blé non sélectionné. D'où vient le blé ? Il n'existe pas de blé sauvage d'origine, car le blé est un produit artificiel de sélection que des agriculteurs inconnus ont créé quelque part entre la Mésopotamie et l'Europe pendant plusieurs milliers d'années à partir de diverses graminées : d'abord l'amidonnier, puis l'engrain et enfin le blé tendre, mais aussi l'épeautre et le blé dur.

 

Ainsi, le génome géant du blé, cinq fois plus grand que celui de l'Homme, a été créé par la combinaison d'au moins trois plantes différentes, chacune d'entre elles ayant apporté un double jeu de chromosomes. Rien de tout cela n'est naturel ou sauvage – de l'épeautre au blé panifiable, ce sont des graminées entièrement « sélectionnées », « verzüchtet », dénaturées par la sélection. Pourtant, si une entreprise de semences annonçait aujourd'hui qu'elle souhaite créer une super-plante pour de nouveaux aliments à partir de plusieurs graminées sauvages, elle devrait s'attendre à des pétitions, des occupations, des procès et pire encore. Les ONG de défense de l'environnement s'en donneraient à cœur joie : quel orgueil de jeter ensemble des génomes entiers, avec des conséquences sanitaires et environnementales totalement inconnues – catastrophe, fin du monde !

 

C'est une histoire similaire avec le maïs. Il a fallu des décennies pour que les chercheurs réalisent que le maïs avait probablement évolué à partir d'une plante d'apparence complètement différente, le téosinte. Le téosinte est une herbe qui se ramifie en touffe. Dans ses petites inflorescences mûrissent quelques grains anguleux entourés d'une enveloppe dure comme de la pierre. À partir de cette plante, les habitants d'Amérique centrale avaient déjà produit, des milliers d'années avant l'arrivée de Christophe Colomb, le maïs que nous connaissons aujourd'hui sous la forme de plusieurs centaines de variétés : bleu, jaune, rouge, denté, sucré, corné, amylacé, tuniqué, popcorn. Le maïs est donc lui aussi une graminée entièrement « abâtardie » par la sélection.

 

 

Le téosinte – plante à l'origine du maïs – Bernardo Bolaños, CC BY-SA 3.0.

 

 

Ou prenons le chou. La plante d'origine est une crucifère discrète et délicate que l'on trouve encore aujourd'hui, notamment dans les parties rocheuses des côtes européennes. Les sélectionneurs humains l'ont utilisée pendant des milliers d'années pour créer les variétés de choux que nous connaissons aujourd'hui : choux de Bruxelles, choux rouges, choux cabus, choux frisés, choux palmés, choux-raves, choux de Milan, choux-fleurs, brocolis et romanesco. Le colza et le rutabaga en sont également issus.

 

 

Non, le chou n'a pas toujours été comme ça

 

Dans certaines variétés, nous avons épaissi le trognon de façon grotesque (chou-rave), agrandi les feuilles (chou palmiste) ou renforcé le bourgeon terminal, en comprimant tellement la pousse que les feuilles poussent les unes sur les autres (chou cabus, chou rouge, chou de Milan). Dans le cas du chou-fleur, du brocoli et du romanesco, ce sont les inflorescences fortement agrandies que nous consommons ; dans le cas des choux de Bruxelles, ce sont les feuilles des pousses latérales comprimées.

 

Et c'est ainsi que ça continue allègrement. La carotte d'aujourd'hui n'a même plus la couleur de la carotte sauvage, dont les racines sont à peine épaisses comme des crayons et blanchâtres. La plante à l'origine du bananier a plus de graines que de chair. Le melon primitif est à peu près de la taille d'une noisette et si dur qu'il ne peut être ouvert qu'avec un marteau. La pêche primitive est aussi petite qu'une cerise, a une peau cireuse et coriace, et est principalement composée du noyau.

 

Mais ce ne sont là que des changements visibles. À l'intérieur, des modifications beaucoup plus profondes ont eu lieu. Nous avons sélectionné le colza pour l'huile, rendu de nombreux légumes beaucoup plus riches en amidon et en saveur, sélectionné des fruits plus sucrés et moins amers.

 

Si vous voulez en savoir plus, on trouvera plus d'informations chez les sélectionneurs de plantes de la « Progressive Agrarwende » (transition agraire progressiste) et des illustrations instructives chez le professeur de chimie australien James Kennedy.

 

 

Chou sauvage « abâtardi » – Hendrik Hanekamp (privé)

 

 

La sélection et l'ordre naturel

 

Grâce aux interventions de sélection, le goût, la valeur nutritive et la digestibilité se sont considérablement améliorés – malheureusement pas seulement pour nous, mais aussi pour toutes sortes d'animaux, qui peuvent désormais manger les fruits, les légumes et les céréales « abâtardis » par l'homme sans se détourner avec dégoût ou tomber raide mort des feuilles. Elles ont également accru la sensibilité à toutes sortes d'infestations de champignons, de bactéries et de virus. Pour toutes ces raisons, nous avons besoin de mesures de protection des cultures.

 

Il est donc totalement absurde de qualifier de « unverzüchtet » (non dénaturé) toute vieille variété provenant du jardin de nos arrière-grands-parents. Même à l'époque des anciens Romains et Grecs, les céréales, les légumes, les fruits et le vin étaient des produits artificiels issus de l'intervention humaine et donc de plantes sauvages « abâtardies » – ce qui, soit dit en passant, était déjà déploré à cette époque. Vers 60 après J.-C., le médecin grec Dioscoride recommandait la carotte sauvage comme une plante médicinale importante, prévenant que les plantes cultivées du jardin étaient beaucoup moins efficaces.

 

Et il y a autre chose qui est contre-intuitif et même absurde : les dangers de l'« outcrossing », qui sont mis en avant de manière répétée par les associations de l'agriculture biologique et les ONG environnementales comme un argument contre les plantes et les variétés dans la sélection desquelles des méthodes modernes d'amélioration des plantes (génie génétique, édition du génome) ont été impliquées. Au Mexique, elles ont récemment obtenu un succès contestable avec leurs avertissements qui ont incité le gouvernement à interdire la culture du « Genmaïs » (le maïs génétiquement modifié – littéralement : « maïs à gènes ») parce qu'il menacerait le téosinte et les « variétés anciennes de maïs » du pays par « des croisements et des contaminations incontrôlables ». Le génie génétique, a-t-il été dit, est une atteinte à la « biodiversité », c'est-à-dire la diversité des espèces et des variétés.

 

C'est à peu près le plus grand nombre d'absurdités que vous pouvez inventer. On sait depuis 1990 que les gènes contrôlant les différences entre le maïs et le téosinte sont situés dans seulement six régions du génome – il suffit donc de quelques modifications pour transformer le téosinte en maïs. Selon cette logique, toutes les variétés de maïs sélectionnées en Amérique centrale au cours des 6.000 dernières années devraient être interdites immédiatement – après tout, elles pourraient également corrompre le téosinte en transmettant une ou plusieurs de ces mutations à la plante sauvage. Il en va de même en Europe pour la culture des nombreuses variétés de choux. Les mutations que les sélectionneurs ont utilisées pour « abâtardir » le chou sauvage au point de le rendre méconnaissable peuvent aussi, en définitive, être transmises au chou sauvage.

 

Selon ce scénario, la carotte sauvage aurait dû avoir des racines orange depuis longtemps – grâce à la contamination par la carotte « abâtardie », qui, soit dit en passant, n'est jaune-orange que parce que les sélectionneurs néerlandais l'ont utilisée il y a quelques centaines d'années pour rendre hommage à la maison royale d'Oranje. Quelle arrogance !

 

 

Penser autrement

 

Mais il y a longtemps que la logique et la science ne sont plus présentes dans la discussion sur les nouvelles méthodes de sélection et les nouvelles variétés. C'est la même approche qui prévaut que pour les querelles sur le coronavirus. On diffuse des thèses qui n'ont aucun fondement, on consulte de prétendus experts qui font des affirmations erronées, et on suscite ainsi des peurs dans une population qui ne comprend rien au contexte scientifique et pour laquelle les thèses radicales sont immédiatement évidentes – surtout lorsqu'elles sont alimentées par des partis politiques intéressés. Dans le cas de la vaccination contre la Covid-19, c'est l'AfD, dans le cas du génie génétique, ce sont surtout les Verts. Il est intéressant de noter que nombre de leurs principaux témoins contre le génie génétique sont maintenant passés dans le camp des opposants au vaccin contre la Covid-19.

 

Mais revenons aux tomates et aux « variétés non dégénérées ». Les tomates de meilleur goût, jolies et transportables à la fois, existent depuis longtemps. Elles ne sont tout simplement pas acceptées parce que leur prix est plus élevé et parce que les consommateurs ne font pas confiance aux nouvelles variétés. Au lieu de cela, ils cherchent le salut dans les variétés anciennes prétendument supérieures parce qu'elles sont « non abâtardies ». Cette astuce marketing peut être utilisée pour leur vendre des tomates qui ne sont meilleures que dans la publicité.

 

Si vous voulez vraiment des variétés authentiques et non abâtardies, vous devez chercher un peu plus loin. Vous pouvez reconnaître ces variétés car elles ne poussent pas dans un champ ou une serre, et elles n'ont rien à voir avec ce que vous avez l'habitude de voir. Les légumes non abâtardis sont minuscules, indéfinissables, amers au goût, ont une texture ligneuse et sont principalement composés de fibres. Leur valeur nutritionnelle est faible, tout comme leur digestibilité – l'indigestion est garantie. Les céréales non abâtardies ont plus d'enveloppes que d'amidon et ont des propriétés boulangères incroyablement faibles. Elles ne conviennent pas à la levure ni au levain. Mais vous vivez avec elle de manière véritablement primitive, en abrasant vos surfaces de mastication, en endommageant votre paroi intestinale et votre foie, et en réduisant votre espérance de vie à 35 ans non révolus.

 

____________

 

Ludger Weß écrit sur la science depuis les années 1980, principalement le génie génétique et la biotechnologie. Avant cela, il a fait des recherches en tant que biologiste moléculaire à l'Université de Brême. En 2006, il a été un des fondateurs d'akampion, qui conseille les entreprises innovantes dans leur communication. En 2017, il a publié ses polars scientifiques « Oligo » et « Vironymous » chez Piper Fahrenheit et, en 2020, un ouvrage sérieux « Winzig, zäh und zahlreich – ein Bakterienatlas » (petits, robustes et nombreux - un atlas des bactéries) chez Matthes & Seitz. Cet article a été écrit par Ludger Weß à titre privé.

 

Source : Von Zucht und Unverzucht – Salonkolumnisten

 

 

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Fm06 04/06/2021 07:38

Excellent article. Merci pour le décryptage du vocabulaire.
A force de répéter que l’homme est mauvais et que la nature est bonne... tout ce que fait l’être humain ne peut être que diabolique. Certains y croient dur comme fer. Je leur souhaite de faire un petit stage de chasseur-cueilleur pour se remettre les idées en place.

Murps 03/06/2021 18:09

Formidable article.
Le dernier paragraphe est féroce :
"Mais vous vivez avec elle de manière véritablement primitive, en abrasant vos surfaces de mastication, en endommageant votre paroi intestinale et votre foie, et en réduisant votre espérance de vie à 35 ans non révolus."

un physicien 03/06/2021 10:49

Pourquoi cela m'évoque-t-il l' "art dégénéré" ?