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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Une équipe de chercheurs de l'INRAE et universitaires produit un lorem ipsum post-moderne

10 Mai 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique

Une équipe de chercheurs de l'INRAE et universitaires produit un lorem ipsum post-moderne

 

 

(Source : Linking the knowledge and reasoning of dissenting actors fosters a bottom-up design of agroecological viticulture)

 

 

Je suis tombé par hasard sur une publication récente, « Transdisciplinary participatory-action-research from questions to actionable knowledge for sustainable viticulture development » (recherche-action participative transdisciplinaire – des questions aux connaissances exploitables pour le développement durable de la viticulture).

 

Les auteurs en sont Jean Masson, Isabelle Soustre-Gacougnolle, Mireille Perrin, Carine Schmitt, Mélanie Henaux, Caroline Jaugey, Emma Teillet, Marc Lollier, Jean-François Lallemand, Frederic Schermesser, P. Isner, P. Schaeffer, C. Koehler, C. Rominger, M. Boesch, P. Rué, Y. Miclo, A. Bursin, E. Dauer, J. M. Hetsch, M. Burgenath, J. Bauer, M. Breuzard, V. Muré, F. Cousin, R. Lassablière.

 

Les quatre premiers auteurs sont de l'unité mixte de recherche Santé de la vigne et qualité du vin (SVQV) – UMR A 1131 associant des chercheurs de l’Institut National de Recherche pour l'Agriculture, l'Alimentation et l'Environnement et des enseignants-chercheurs de l’Université de Strasbourg ; les quatre suivants, du Laboratoire Vigne Biotechnologies et Environnement (LVBE) EA-3991, de l’Université de Haute-Alsace. La liste est complétée par les participants du monde économique, politique et social.

 

Un lorem ipsum (ou bolo bolo) est, en imprimerie, un texte ou une suite de mots sans signification utilisé à titre provisoire pour calibrer une mise en page. Il est souvent en latin ou faux latin pour que l'opérateur sache au premier coup d'œil que la page n'est pas définitive.

 

 

Le résumé

 

Aurions-nous eu la dent dure avec notre titre ? Voici le résumé (nous découpons) :

 

« La viticulture a un impact négatif sur l'environnement, la biodiversité et la santé humaine. Cependant, malgré les défis largement reconnus que cette activité agricole intensive pose au développement durable, les mesures visant à réduire son caractère envahissant sont constamment reportées ou repoussées.

 

Les contraintes au changement sont liées aux méthodes de culture de la vigne, aux impacts du changement climatique sur la résilience de la vigne et sa sensibilité aux maladies, aux modèles socio-économiques, ainsi qu'aux critiques croissantes de la société. La recherche et la formation n'ont jusqu'à présent pas réussi à apporter des solutions ni à mobiliser les acteurs à grande échelle.

 

Une telle résistance au développement de pratiques durables remet en question l'efficacité des systèmes de production de connaissances et des relations entre les scientifiques, les viticulteurs et la société : les disciplines scientifiques se sont-elles trop isolées les unes des autres et de la société au sens large au point de perdre la capacité d'intégrer des formes alternatives de connaissances et de raisonnement et de parvenir à une action collaborative ? »

 

Dans cet article, nous décrivons nos résultats d'un projet de recherche-action participative qui a débuté à Westhalten, en France, en 2013 et qui s'est finalement étendu à la Suisse et à l'Allemagne au cours des six années suivantes. Nous montrons que la recherche-action participative peut mobiliser des collaborations à long terme entre vignerons, ONG, conseillers, élus, membres de la société civile et chercheurs, malgré des visions différentes de la viticulture et de l'environnement.

 

Le cadre épistémologique de cette recherche favorise la recherche de consensus en valorisant la complexité et le dissensus dans la connaissance et le raisonnement, de sorte que tous les acteurs sont impliqués dans l'expérimentation et la production de résultats.

 

A partir de ces résultats, des énoncés de consensus ont été élaborés collectivement dans des registres qualitatifs et quantitatifs. Une fois reconnues par la communauté scientifique, ces déclarations de consensus sont devenues des connaissances partageables.

 

Nous proposons que cette interdisciplinarité renouvelée associant les sciences humaines et sociales aux sciences agronomiques et biologiques, en collaboration avec les acteurs, produit des connaissances exploitables qui mobilisent et engagent les viticulteurs à concevoir et mettre en œuvre une viticulture durable à l'échelle transnationale. »

 

 

Dans la « prestigieuse » revue Nature ?

 

Selon Hal Inrae, l'article devrait être cité comme « … Humanities and Social Sciences Communications, 2021, 8 (1), ⟨10.1057/s41599-020-00693-7⟩. ⟨hal-03216347⟩ ».

 

Nous l'avons trouvé dans la – « prestigieuse » selon un mouvement pavlovien – revue Nature.

 

Mais la lecture de ce charabia est un défi à la rationalité... d'où le lorem ipsum que m'a suggéré un correspondant.

 

Admettons que la viticulture ait « un impact négatif sur l'environnement, la biodiversité et la santé humaine ». Mais est-ce une « activité agricole intensive », qui pose des défis au « développement durable » et a-t-elle un « caractère envahissant » ?

 

Les « mesures visant à réduire son caractère envahissant sont constamment reportées ou repoussées », mais – en même temps – « [l]a recherche et la formation n'ont jusqu'à présent pas réussi à apporter des solutions ».

 

On a donc mis en place un cadre de travail qui « favorise la recherche de consensus »... « en valorisant la complexité et le dissensus ».

 

Et, oh miracle, alors que la « [l]a recherche et la formation n'ont jusqu'à présent pas réussi à apporter des solutions », l'« interdisciplinarité renouvelée associant les sciences humaines et sociales aux sciences agronomiques et biologiques, en collaboration avec les acteurs, produit des connaissances exploitables ».

 

Et, attention les yeux : cela débouche sur « une viticulture durable » et, frottez-vous encore les yeux, « à l'échelle transnationale ».

 

 

Le post-modernisme à l'œuvre

 

Un autre « pen friend » – littéralement ami épistolaire (« de plume » pourrait prêter à confusion) – a une explication : c’est surtout un énoncé très clair de la méthode appliquée pour forger la vision écologiste (et non écologique) de l’agriculture :

 

  • Asséner une affirmation tout en nuance : « La viticulture a un impact négatif sur l'environnement, la biodiversité et la santé humaine. »

 

  • Puis discuter des solutions à apporter à ce grave problème, en y associant l’éventail le plus large possible de compétences – j'ajouterais : « et d'incompétences » –, pour mettre en minorité les scientifiques qui travaillent sur les faits objectifs pouvant contester l’affirmation initiale, et faire passer leur rappel à la réalité pour de la résistance au changement.

 

L'affaire s'éclaircit quand on lit le début du deuxième paragraphe :

 

« Les pratiques de viticulture biologique et biodynamique, qui représentent respectivement 10 % et 1 % des surfaces dédiées à la viticulture, ont la réputation d'avoir un impact moindre sur l'environnement car elles n'utilisent pas d'herbicides et ont recours à des produits naturels pour assurer la santé des vignes (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV), 2020). Cependant, dans le cas de la France, les efforts déployés par les conseillers agronomiques pour initier le changement par la mise en œuvre d'ateliers de démonstration et de formations à des méthodes de viticulture plus durables ont le plus souvent été mis en œuvre de manière descendante, et n'ont par conséquent pas permis d'aboutir à l'adoption généralisée de ces pratiques (Potier, 2014). En particulier, les formations aux techniques biologiques et biodynamiques n'ont attiré qu'un très petit nombre de vignerons déjà majoritairement convaincus de la nécessité du changement. »

 

On notera le glissement sémantique : on passe d'une réputation de vertu environnementale à une affirmation de durabilité.

 

L'objectif implicite de promouvoir la viticulture biologique ou biodynamique est encore illustrée par cette phrase :

 

« À ce moment-là, des vignerons de Dambach-La-Ville, qui avaient été invités à l'atelier, ont annoncé qu'ils envisageaient de passer des méthodes conventionnelles aux méthodes biologiques et biodynamiques et ont demandé à se joindre au projet, car la recherche-action participative menée à Westhalten les avait incités à s'engager dès maintenant dans le changement. »

 

 

Des articles antérieurs

 

Un indice encore plus précis nous est fourni par un article antérieur, « Responses to climatic and pathogen threats differ in biodynamic and conventional vines », également publié par Nature, et ce qui semble en être un résumé, « Quatre années de Recherche-Action-Participative avec un Groupement d’intérêt Economique et Environnemental montrent que les défenses naturelles des vignes contre les agressions du climat et des maladies sont plus élevées en viticulture Biodynamique. »

 

La conclusion de l'article – très complexe – dans Nature :

 

« La recherche-action participative menée sur ce territoire manquait de vignerons en gestion biologique. Par conséquent, nous ne pouvons pas exclure que les conclusions formulées pour la gestion biodynamique ne s'appliquent pas à la gestion biologique, et nous n'avons pas non plus résolu entièrement la controverse sur les pratiques biodynamiques. Cependant, dans l'ensemble, ce projet a permis de lever les désaccords entre les parties prenantes en mettant en lumière une diversité inattendue au sein de la gestion conventionnelle et biodynamique, et en caractérisant une réponse élevée "spécifique à la gestion biodynamique" aux menaces climatiques et des pathogènes. Cela suggère que le partage de l'expertise, dans un cadre scientifique, peut diminuer l'intensité de la gestion et, en fin de compte, réduire les impacts de la viticulture sur l'environnement et la santé humaine. »

 

 

« Des formes alternatives de connaissances et de raisonnement »

 

On est loin du titre péremptoire du résumé. En fait, on nage en plein post-modernisme.

 

Reprenons du résumé de l'article le plus récent, mais sous une forme affirmative plutôt qu'interrogative : il faut associer les disciplines scientifiques (et pseudo-scientifiques) pour acquérir « la capacité d'intégrer des formes alternatives de connaissances et de raisonnement ».

 

Tout ça avec nos sous et dans la « prestigieuse revue Nature »... et aussi ailleurs, comme ici, car c'est aussi une affaire de prosélytisme.

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Hbsc Xris 11/05/2021 03:58

Amusant article au sujet des "Plant studies" sur http://decolonialisme.fr/?p=693. D'accord la thématique du site est assez différente, mais il dénonce la même verve délirante qui transforme nos universités et tous nos centres de recherches en antichambre du néant.

Seppi 11/05/2021 08:32

@ Hbsc Xris le mardi 11 mai 2021, 03:58

Bonjour,

Merci pour le commentaire et le lien.

C'est effectivement un peu court.

Il y avait il y a quelques mois, un article sur une tentative de "mettre au goût du jour" la nomenclature botanique. Il faudrait que je le retrouve et l'adapte à la langue française.

Il faudrait ainsi rebaptiser Senna occidentalis, actuellement Balambala, bentamaré, café bâtard, café moka femelle, café des noirs, café-nègre, café puant, casse-café, casse-puante, cassie puante, dartrier, faux kinkéliba, herbe puante, indigo, gros indigo sauvage, séné à café, souveraine, zépyant (Wikipedia dixit).

Murps 11/05/2021 01:03

L'imposture de Sokal et Bricmont ?

douar 10/05/2021 12:06

Il n'existe pas un générateur automatique de discours du genre "pipotron" pour l'agronomie alternative?
http://lepipotron.com/

Je pense qu'il y a de la matière.

JG2433 10/05/2021 13:37

Je ne sais s'il existe un générateur automatique de discours du genre "pipotron" pour l'agronomie alternative.
Pourquoi celui ci-dessous ne marcherait-il pas ? ;)
Il n'y a pas de raison…
http://www.sauv.net/meirieutron.htm

Bebop76 10/05/2021 09:33

La "recherche action participative", merci le contribuable a déjà donné avec l'arrachage de l'essai Court noué à l'Inra de Colmar.
https://bebop762653.wordpress.com/2009/09/17/une-vigne-transgenique-experimentale-detruite-a-linra-de-colmar/
Des exemples comme cela il y en a des centaines à l'Inrae. Ce verbiage, qu'il soit oral ou écrit comme ici, remplace la recherche. Les chantres du post modernisme sont aux manettes de la décroissance.