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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Glyphosate et entomocalypse : encore une étude « scientifique »

29 Mai 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique

Glyphosate et entomocalypse : encore une étude « scientifique »

 

 

 

 

Que ne faut-il pas faire pour peindre un diable dénommé « glyphosate » sur la muraille ?

 

Une étude « scientifique » suivie d'un communiqué de presse « bien senti »...

 

Une équipe essentiellement de la Johns Hopkins School of Public Health, Baltimore, Maryland – Daniel F. Q. Smith, Emma Camacho, Raviraj Thakur, Alexander J. Barron, Yuemei Dong, George Dimopoulos, Nichole A. Broderick et Arturo Casadevall – a publié « Glyphosate inhibits melanization and increases susceptibility to infection in insects » (le glyphosate inhibe la mélanisation et augmente la susceptibilité aux infections chez les insectes) dans PLoS Biology.

 

 

Le résumé

 

Voici le résumé, découpé comme d'habitude pour faciliter la lecture.

 

« La mélanine, un pigment brun-noir que l'on retrouve dans tous les règnes de la vie, a diverses fonctions biologiques, notamment la protection contre les UV, la thermorégulation, le piégeage des oxydants, l'immunité des arthropodes et la virulence microbienne.

 

Étant donné les rôles étendus de la mélanine dans la biosphère, en particulier dans les défenses immunitaires des insectes, il est important de comprendre comment l'exposition à des contaminants environnementaux omniprésents affecte la mélanisation.

 

Le glyphosate – l'herbicide le plus utilisé dans le monde – inhibe la production de mélanine, ce qui pourrait avoir de vastes répercussions sur la santé de nombreux organismes, dont les insectes.

 

Nous démontrons ici que le glyphosate a des effets délétères sur la santé des insectes chez deux espèces éloignées sur le plan de l'évolution, Galleria mellonella (Lepidoptera : Pyralidae) et Anopheles gambiae (Diptera : Culicidae), ce qui suggère un effet étendu chez les insectes.

 

Le glyphosate a réduit la survie des chenilles de G. mellonella après une infection par le champignon Cryptococcus neoformans et a diminué la taille des nodules mélanisés formés dans l'hémolymphe, qui contribuent normalement à éliminer l'infection.

 

Le glyphosate a également augmenté la charge de parasites Plasmodium falciparum, responsable du paludisme, chez les moustiques A. gambiae, a modifié la survie des moustiques non infectés et a perturbé la composition microbienne de l'intestin moyen des moustiques adultes.

 

Nos résultats montrent que le mécanisme d'inhibition de la mélanine par le glyphosate implique une synergie antioxydante et une perturbation de l'équilibre oxydo-réducteur de la réaction.

 

Dans l'ensemble, ces résultats suggèrent que l'accumulation du glyphosate dans l'environnement pourrait rendre les insectes plus sensibles aux pathogènes microbiens en raison de l'inhibition de la mélanine, de l'affaiblissement du système immunitaire et des perturbations de la composition du microbiote, ce qui pourrait contribuer au déclin des populations d'insectes. »

 

 

Quelques vérifications d'usage

 

L'un des auteurs est affilié au Départment d'Otolaryngologie, Chirurgie de la Tête et du Cou. Cela donne certainement des compétences sur le sujet traité ici...

 

Les auteurs posent d'emblée (troisième phrase) que le glyphosate inhibe la production de mélanine, et embrayent sur le spectre d'une catastrophe – « ce qui pourrait avoir de vastes répercussions sur la santé de nombreux organismes, dont les insectes » – dont on cherche désespérément les preuves après quelque quatre décennies d'utilisation du glyphosate, et ce à grande échelle depuis qu'il est dans le domaine public.

 

Un petit tour par le texte et on découvre que l'affirmation portant sur l'inhibition est étayée par une seule citation (un des auteurs est également auteur de l'étude critiquée ici) se rapportant à un seul organisme, de plus éloigné sur le plan phylogénétique, Cryptococcus neoformans, un mycète encapsulé du type levure

 

On le découvre évidemment en passant à la bibliographie. La référence est précédée par « The insect apocalypse, and why it matters » (l'apocalypse des insectes et pourquoi c'est important) de Dave Goulson – une référence dans la recherche militante. Elle est suivie par « Glyphosate pathways to modern diseases V: Amino acid analogue of glycine in diverse proteins » (voies d'accès du glyphosate aux maladies modernes V : analogue d'acide aminé de la glycine dans diverses protéines) d'Anthony Samsel et Stephanie Seneff – des références pour la science poubelle (voir par exemple ici et ici).

 

Il y a d'autres références « douteuses », dont « The Insect Apocalypse Is Here » (l'apocalypse des insectes est là), de Brooke Jarvis publié dans le... New York Times Magazine. Il y a neuf occurrences pour « apocalypse »...

 

Cela ne dit encore rien de la qualité de l'œuvre mais constitue des signaux d'alarme.

 

 

Le communiqué de presse

 

Il en est de même d'un communiqué de presse qui exagère la portée des résultats (même si le titre se fait prudent) et insiste lourdement sur les menaces. Le voici.

 

« Un ingrédient d'un désherbant courant altère le système immunitaire des insectes, suggère une étude.

 

L'étude des effets du glyphosate sur des espèces de mites et de moustiques met en évidence la possibilité d'un impact écologique à grande échelle, notamment sur la transmission du paludisme.

 

ÉCOLE DE SANTÉ PUBLIQUE BLOOMBERG DE L'UNIVERSITÉ JOHNS HOPKINS

 

Le composé chimique glyphosate, l'herbicide le plus utilisé au monde, peut affaiblir le système immunitaire des insectes, selon une étude menée par des chercheurs de la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health. Le glyphosate est l'ingrédient actif du Round Up™, une marque américaine populaire de produits herbicides.

 

Les chercheurs ont étudié les effets du glyphosate sur deux insectes éloignés sur le plan de l'évolution, Galleria mellonella, la fausse-teigne, et Anopheles gambiae, un moustique qui est un important transmetteur du paludisme à l'homme en Afrique. Ils ont découvert que le glyphosate inhibe la production de mélanine, que les insectes utilisent souvent dans le cadre de leurs défenses immunitaires contre les bactéries et les parasites ; il réduit ainsi la résistance de ces espèces aux infections par des agents pathogènes courants.

 

Ces résultats ont été publiés en ligne le 12 mai dans la revue PLoS Biology.

 

"Le fait que le glyphosate semble avoir un effet néfaste sur les insectes en interférant avec leur production de mélanine suggère la possibilité d'un impact écologique à grande échelle, y compris sur la santé humaine", explique le co-premier auteur de l'étude, Daniel Smith, doctorant dans le laboratoire d'Arturo Casadevall, MD, PhD, professeur Alfred et Jill Sommer et président du département de microbiologie moléculaire et d'immunologie de l'École Bloomberg.

 

L'étude est le fruit d'une collaboration entre les laboratoires de Casadevall et de Nichole Broderick, PhD, professeur adjoint au département de biologie de l'Université Johns Hopkins.

 

"Nos résultats montrent des effets inattendus d'un herbicide largement utilisé, et nous alertent sur le fait que la diffusion de ces produits chimiques dans l'environnement peut avoir des conséquences inattendues", déclare M. Casadevall, professeur distingué de l'École Bloomberg.

 

L'idée que les produits et les activités de l'homme peuvent perturber par inadvertance les populations animales environnantes par l'utilisation de produits chimiques ménagers ou industriels ordinaires est désormais largement acceptée. Il y a une cinquantaine d'années, par exemple, la plupart des pays ont interdit le DDT, un pesticide courant, en raison de ses effets délétères sur les insectes, les poissons et les oiseaux. Ces dernières années, le déclin apparent de certaines populations d'insectes a amené les scientifiques à s'inquiéter du fait que d'autres produits chimiques courants, dont le glyphosate, pourraient également perturber les écosystèmes.

 

Des recherches antérieures suggèrent que le glyphosate peut avoir des effets néfastes sur les abeilles et d'autres espèces d'insectes, en liant l'effet à l'oxydation ou à la perturbation des bactéries intestinales, mais les scientifiques n'ont pas étudié les autres effets néfastes qui pourraient se produire. En 2001, Casadevall et ses collègues ont découvert que le glyphosate peut affaiblir les champignons en inhibant leur production de mélanine, un composé qui aide les champignons pathogènes à résister au système immunitaire des animaux qu'ils infectent.

 

La mélanine a de nombreuses autres fonctions dans le règne animal. Si, chez l'homme, elle est surtout connue comme un pigment absorbant la lumière qui protège la peau des dommages causés par les rayons ultraviolets, la mélanine joue un rôle important dans l'immunité des insectes. Ainsi, dans la nouvelle étude, les chercheurs ont examiné les effets du glyphosate sur la production de mélanine et l'immunité chez deux espèces d'insectes représentatives, la fausse-teigne et un moustique africain qui peut transporter la malaria.

 

La mélanine intervient dans l'immunité des insectes essentiellement en piégeant et en tuant une bactérie, une cellule fongique ou un parasite envahissant. La production de mélanine augmente en réponse à l'infection et, dans un processus appelé mélanisation, les molécules de mélanine entourent l'agent pathogène envahisseur, tandis que les molécules hautement réactives produites dans le cadre du processus de synthèse de la mélanine détruisent efficacement l'envahisseur. Smith et ses collègues ont découvert que chez les larves du papillon de nuit Galleria mellonella, le glyphosate inhibe l'ensemble complexe de réactions qui synthétisent la mélanine, ce qui affaiblit la réponse de mélanisation et réduit la survie des insectes lorsqu'ils sont infectés par la levure Cryptococcus neoformans.

 

De même, les chercheurs ont découvert que chez les moustiques A. gambiae, le glyphosate inhibe la production de mélanine et la mélanisation, et rend ainsi les moustiques plus sensibles à l'infection par Plasmodium falciparum, l'espèce la plus dangereuse de parasite du paludisme. Ils ont également découvert que le glyphosate modifie la composition de la population bactérienne et fongique dans l'intestin moyen des moustiques – le "microbiome intestinal" qui, comme chez les humains, contribue à réguler la santé des moustiques.

 

Dans une autre série d'expériences, Smith et ses collègues ont découvert que d'autres composés contenant du phosphate, apparentés au glyphosate, ont des effets similaires sur la réduction de la mélanisation.

 

Pour les chercheurs, ces résultats font craindre que le glyphosate et peut-être d'autres composés contenant du phosphate puissent nuire aux populations d'insectes. Les insectes jouent de nombreux rôles dans l'écosystème mondial, et la perturbation de leurs populations pourrait à son tour avoir des effets néfastes majeurs sur l'Homme, par exemple dans l'agriculture, et même dans le domaine des maladies infectieuses.

 

"Les moustiques exposés au glyphosate étaient moins capables de contrôler les infections à Plasmodium auxquelles ils auraient autrement résisté, ce qui laisse penser que l'exposition au glyphosate pourrait en faire de meilleurs vecteurs du paludisme", explique Smith. "Ces résultats suscitent des inquiétudes quant à l'utilisation croissante du glyphosate dans les régions du monde où le paludisme est endémique."

 

Les chercheurs étudient maintenant les effets à long terme et multigénérationnels du glyphosate sur les populations d'insectes.

 

###

 

L'article "Glyphosate Inhibits Melanization and Increases Susceptibility to Infection in Insects" a été rédigé par les coauteurs Daniel Smith, Emma Camacho, Raviraj Thakur et Alexander Barron, ainsi que par Yuemei Dong, George Dimopoulos, Nichole Broderick et Arturo Casadevall.

 

Cette recherche a été soutenue par le Johns Hopkins Malaria Research Institute, les National Institutes of Health (5T32GM008752-18, 1T32AI138953-01A1 et R35GM128871) et les National Institutes of Allergy and Infectious Disease (R01AI052733).

 

 

Des doses de cheval

 

Il n'est pas nécessaire de revenir sur les outrances des auteurs, qui sont self-explanatory.

 

Leur étude est foisonnante – cela donne l'impression qu'ils ont fait une opération de pêche au chalut – et difficile à lire, et parfois à comprendre.

 

Ainsi, pour leurs expériences, ils ont produit des solutions de glyphosate par dilutions successives. Ils écrivent :

 

« Chaque composé, y compris le glyphosate (Millipore Sigma, produit n° 45521), a été préparé en solution mère 300 mM dans Milli-water Q et porté à un pH de 5,5, et 20 μL de chaque composé ont été dilués en série 1:2 dans du PBS (pH 7,4), avec un témoin sans composé. Lorsque tous les composants de la réaction sont ajoutés, les concentrations finales des composés dans ces dilutions étaient de 33,33, 16,67, 8,33, 4,17, 2,08, 1,04, 0,52 et 0 mM. »

 

Peut-on considérer qu'il s'agit de mM/L ?

 

La masse molaire du glyphosate étant égale à 169,07 grammes, les dilutions vont de 5,635 g/L à 0,088g/L (puis 0 pour le témoin). La concentration la plus élevée est proche de celle du produit commercial prêt à l'emploi.

 

Peut-on aussi supposer que ces dilutions ont été utilisées pour des expériences sur des cellules in vitro – ce qui soulève le lancinant problème de la pertinence des résultats en conditions réelles, in vivo ? Il y a, en effet, loin de l'un à l'autre.

 

La question se pose, par exemple à la lumière de la manip' sur l'infection et la survie de Galleria mellonella. On y a utilisé une dose différente :

 

« Des larves saines de dernier stade de G. mellonella pesant entre 175 et 225 mg ont été sélectionnées et laissées affamées pendant la nuit. On a injecté 10 μL de PBS ou 10 μL de glyphosate stérile 1 mM dans du PBS dans des groupes de larves. Les larves ont été surveillées et laissées en récupération pendant 5 heures. On a ensuite injecté 10 μL de PBS stérile ou contenant 104 cellules de levure C. neoformans par larve. En raison de la faible concentration de glyphosate administrée aux larves, de leur volume d'hémolymphe et de leur volume corporel, nous pensons que la concentration approximative de glyphosate est inférieure aux concentrations requises pour inhiber la croissance de C. neoformans [26]. Les larves et les pupes de G. mellonella ont été maintenues à 30°C et leur survie a été surveillée quotidiennement pendant 14 jours. La survie a été évaluée par le mouvement lors d'un stimulus avec une pipette. Voir S9A Fig. »

 

Admirez la précision ! Il suffisait de peu pour préciser les effectifs.

 

Mais ce qui est important ici, c'est la dose : 1 mM/L. dans 10µL (par larve) représente 0,0000016907 g ou 1,6907 µg/larve. Sur la base d'une larve de 175 mg, cela donne 9,661 milligrammes/kilogramme de poids corporel.

 

À titre de comparaison, la dose journalière admissible pour l'Homme est de 0,5 mg/kg p.c. (en gros, 19 fois moins).

 

Dans cette expérience, le glyphosate n'a pas été ingéré (et a peut-être transité simplement par le tube digestif) ou absorbé par la peau, mais injecté. Les cellules de levure ont aussi été injectées.

 

Et il faut s'interroger plus généralement : y a-t-il du glyphosate dans l'environnement – par exemple dans les ruches dans le cas de la fausse-teigne (élevée pour la pêche, d'où son choix pour l'étude) – à des niveaux tels que ces insectes peuvent en absorber à des doses de quelque 10 milligrammes par kilogramme de poids corporel ?

 

Tout cela nous laisse bien sceptique...

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R
Bonjour<br /> Souvent je suis d'accord avec vous, mais là désolé c'est un bon papier. Il ne décrit pas bien sûr ce qui se peut se passer dans un ecosystème agricole mais les résultats expérimentaux sont tout a fait corrects et méritent des investigations supplémentaires.<br /> cordialement<br /> bien cordialement
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