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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

L'appel de 143 parlementaires pour sauver le « modèle d'élevage bovin français ». Vraiment ?

9 Avril 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #élevage, #Politique

L'appel de 143 parlementaires pour sauver le « modèle d'élevage bovin français ». Vraiment ?

 

 

(Source)

 

 

Le Journal du Dimanche a publié le 3 avril 2021 une tribune, « L'appel de 143 parlementaires pour sauver le modèle d'élevage bovin français ».

 

Initiée par M. Bruno Dufayet, éleveur de bovins de race à viande dans le Cantal, président de la Fédération Nationale Bovine, elle a été signée, paraît-il, par des parlementaires « de tous bords ».

 

Cela n'en fait cependant pas une tribune pertinente.

 

En chapô :

 

« Dans une tribune, 143 parlementaires de tous bords, du PCF à LR, fustigent un double discours du gouvernement sur la cause de l'élevage bovin. Trois ans après les Etats généraux de l'alimentation, qui devaient poser les bases d'une agriculture durable, ils estiment que le secteur est régi par "une économie de la destruction". »

 

Certes, l'élevage bovin pour la viande est confronté à de sérieux problèmes. Encore faut-il les identifier correctement.

 

Cela commence dès le titre : existe-t-il un « modèle d'élevage bovin français » ?

 

Au-delà des problèmes internes à la filière, en particulier son manque d'organisation, la question de fond se résume à un constat simple : des prix à la production trop bas, et ce, pour une activité qui se déploie notamment dans des régions aux conditions difficiles, dont les handicaps naturels ne sont pas suffisamment compensés.

 

Mais les signataires invoquent un « modèle français » – donc implicitement menacé par les interférences étrangères, et susceptible d'être « muséifié ».

 

Le JDD écrit encore en introduction que, selon les signataires, « l'Etat doit permettre aux éleveurs d'obtenir des prix couvrant leurs coûts de production ». L'appel à l'État... une maladie française.

 

 

Mais moi, j'ai du mal à distinguer le savoir faire (source)

 

 

Les signataires embrayent avec ce qui semble être un homme de paille :

 

« "Nous sommes dans une économie de marché." Voilà la réponse, lapidaire, apportée aux éleveurs de bovins de race à viande français, qui demandent la garantie de prix couvrant leur coût de production. »

 

Le gouvernement avait assigné à M. Serge Papin, ancien dirigeant du groupe Système U, une « mission de médiation et de conciliation » qui a abouti à un rapport publié jeudi 25 mars proposant neuf pistes d’amélioration pour retrouver une meilleure rémunération des agriculteurs. On peut avoir un avis ou un autre sur ce rapport et ces propositions, mais il est peu vraisemblable que la filière de la viande bovine ait été éconduite de manière « lapidaire ».

 

On peut dès lors s'interroger sur les motivations réelles de cette tribune. Certes, les travaux sont en cours pour définir le plan stratégique national, la déclinaison française de la future Politique Agricole Commune (PAC) dont le cadre général est toujours en train d'être négocié à Bruxelles. La FNSEA et la majorité du monde agricole s'inquiètent d'une nouvelle réforme des aides européennes qui promet de donner la priorité au bio et à l'agro-écologie (whatever that means), et certaines filières s'activent pour défendre ou augmenter leur part du « gâteau » (y compris par le dénigrement de la Haute Valeur Environnementale susceptible de réduire la part du « bio »...).

 

La tribune convoque les poncifs qui font, en principe, pleurer dans les chamières. Ainsi, chaque année, 2.000 éleveurs bovins disparaissent et, avec eux, « une part de notre identité culturelle commune fondée sur une agriculture familiale et une alimentation qui font encore la réputation de la France ».

 

Vraiment ? Si des élevages disparaissent et que d'autres prennent le relais en s'agrandissant, on n'assistera en principe qu'à une restructuration de la filière et à un appauvrissement du tissu social rural.

 

Les signataires ont à notre sens une image bien fausse de l'économie de marché et « des règles simples d'offre et de demande, à des conditions de concurrence loyale et non faussée » :

 

« Mais ce n'est pas cette économie de marché qui régit le secteur de la viande bovine : c'est une économie de destruction, qui considère qu'un animal nourri à l'herbe dans une exploitation familiale répondant à tous les critères du développement durable dont la France se veut la championne, n'a pas plus de valeur qu'un animal poussé en élevage industriel à grands coups d'antibiotiques à l'international. »

 

 

Une réponse à M. Jean-Marie Séronie, pertinente, sauf IMHO pour le point 1 (source)

 

 

Évacuons en quelques clics le gloubi-boulga de la concurrence internationale, fort limitée ; des épouvantails que sont « l'élevage industriel » et les antibiotiques ; des images idylliques que sont l'exploitation familiale et le développement durable ; des gimmicks « écolos », évoqués par la suite, que sont la « transition agroécologique », la lutte contre le réchauffement climatique, la qualité privilégiée sur la quantité, la captation du carbone et la préservation de la biodiversité.

 

Parole, parole ! Sur l'air de la chanson de Dalida.

 

Le problème ne réside-t-il pas dans le fait que le marché français ne valorise pas (suffisamment) les produits des races à viande ? Que le consommateur procède à un arbitrage sur le prix devant l'armoire réfrigérée du supermarché, précisément approvisionnée en fonction de cet arbitrage ? Que différents acteurs de la filière se satisfont de cette situation ?

 

Le constat nous semble clair : dans une telle économie de marché (et dans une société dont les habitudes de consommation ont changé), la viande bovine de races à viande élevées en conditions plutôt extensives n'a pas beaucoup plus de valeur que la viande de vaches de réforme.

 

Les signataires insistent :

 

« Car ce n'est pas un modèle d'élevage industrialisé, capable de résister à la concurrence de fermes-usines américaines ou d'autres élevages sans norme environnementale et sanitaire stricte, que les pouvoirs publics ont promu à l'occasion des Etats Généraux de l'Alimentation. Ce n'est pas, non plus, ce modèle que les citoyens plébiscitent. »

 

Il y a ici une nouvelle preuve d'aveuglement. « [L]es citoyens plébiscitent » ? Les réponses aux sondages –et les affirmations péremptoires dans certains médias – ne sont pas le reflet des réponses du porte-monnaie.

 

 

(Source)

 

 

 

 

Au final, est-ce une tribune de promotion d'une filière d'élevage nationale ou de dénonciation des turpitudes alléguées de filières étrangères, du reste très largement absentes du marché français, et, par-delà, des accords de libre-échange ?

 

C'est, en tout cas, une attaque combinée, menée sur les deux flancs de la majorité, contre le gouvernement et le Président Emmanuel Macron :

 

« Il n'y a pas ici de "en même temps" possible et l'Etat doit permettre aux éleveurs d'obtenir des prix couvrant, au moins, leur coût de production. Sans cela, la France perdra sur tous les plans : celui de sa souveraineté alimentaire, comme de la durabilité. Deux enjeux à concilier dont le Président de la République et le Gouvernement affirment faire leur priorité, sans jamais les concrétiser. »

 

Mais au fait... pourquoi ne réclamer que des « prix couvrant, au moins, leur coût de production » ?

 

En résumé, cette tribune est indigente. Quelle proposition concrète pour « permettre aux éleveurs... » ? Aucune !

 

Quel contraste avec « Relocaliser la production de viande bovine: une solution durable contre le changement climatique », une tribune des députés Jean-Baptiste Moreau, Pierre Venteau, Alain Perea, Olivier Damaisin et Martine Leguille-Balloy publiée dans l'Opinion le 22 mars 2021 (voir ici).

 

Il s'est trouvé une poignée de parlementaires La République en Marche et quelques élus MoDem et Agir Ensemble, alliés de la majorité, pour la soutenir et jeter ainsi un caillou dans la mare gouvernementale. Il s'est aussi trouvé bon nombre d'élus qui déploient une énergie considérable pour rendre le métier d'agriculteur et d'éleveur – de producteur de notre alimentation – plus exigeant et, partant, économiquement plus difficile ; et pour convertir les Français, en commençant par les cantines scolaires, au végétarisme.

 

Quels tartuffes !

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douar 09/04/2021 12:24

C'est d'autant plus regrettable qu'il n'y a de fait aucune remise en question.
Pourquoi les vaches de réforme (laitières) sont plutôt bien valorisées alors que les bovins viande "de qualité" se venent mal?
parce qu'elles correspondent à la demande.
En UK, Espagne, ils s'orientent vers les jeunes bovins, abattus plus tôt, ce qui leur permet de baisser leurs coûts de revient en répondant à la demande finale.
Bien sûr, ça ne correspond pas tout à fait au modèle du bovin gambadant dans les vertes prairies.
Chez nous, nous restons sur le modèle traditionnel avec de "gros" bovins qui reviennent à un bras pour les finir et dont les consommateurs ne veulent finalement pas.
Cela fait 30 ans que j'entends ça et rien ne bouge réellement.