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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

En défense de l'agro-écologie – réponse à l'article « Après l'agro-écologie » de M. Nassib Mugwanya

26 Avril 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agro-écologie, #Afrique, #Activisme

En défense de l'agro-écologie – réponse à l'article « Après l'agro-écologie » de M. Nassib Mugwanya

 

Ellinor Isgren et Thaddeo Kahigwa Tibasiima*

 

 

(Source)

 

 

En septembre 2019, j'avais publié une formidable analyse de M. Nassib Mugwanya, « Pourquoi les pratiques agricoles traditionnelles (l'"agro-écologie") ne peuvent pas transformer l’agriculture africaine ». J'avais écrit en chapô :

 

« Je vous souhaite autant de plaisir à lire cet article que je n'en ai eu à le traduire. Un des meilleurs plaidoyers sur le sujet.

 

Cette lumineuse explication et vibrant plaidoyer ne se limite évidemment pas à l'Afrique. »

 

Je viens de découvrir une réponse – pas du tout du même calibre. Mais elle vaut lecture pour se forger une image de la rhétorique qui sous-tend un concept ma foi fort nébuleux. Et découvrir ce qui est promu par la bien-pensance européenne académique (et politique, les gouvernements finançant les institutions de recherche) en matière de développement agricole.

 

Les auteurs écrivent :

 

« […] nous soutenons, sur la base d'une thèse récente et de 19 ans d'expérience de la pratique du développement et de la recherche participative, que l'agro-écologie a un grand potentiel en tant que modèle de développement agricole. »

 

Un « grand potentiel » ? Mais où sont les résultats au bout de 19 ans ?

 

La sorte d'ad hominem finale est particulièrement savoureuse quand on voit le pedigree des auteurs (voir par exemple ici)...

 

 

(Source)

 

 

L'appel de M. Nassib Mugwanya pour attirer l'attention sur la difficile réalité des petits exploitants agricoles de l'Ouganda et de l'Afrique est le bienvenu. La vie d'un petit exploitant agricole est ardue et pleine d'incertitudes, et de nombreux défis seront (ou sont déjà) exacerbés par le changement climatique. Les efforts visant à améliorer les conditions de vie de ce groupe important devraient être une priorité pour quiconque s'intéresse au « développement durable » – en fait, beaucoup plus que ce que reflètent les budgets de nombreux gouvernements. Mais contrairement à M. Mugwanya, nous soutenons, sur la base d'une thèse récente et de 19 ans d'expérience de la pratique du développement et de la recherche participative, que l'agro-écologie a un grand potentiel en tant que modèle de développement agricole. Et il s'agit d'un modèle plus durable et plus inclusif pour les petits exploitants que la « modernisation » conventionnelle. Comment nos conclusions peuvent-elles différer aussi radicalement ? Nous répondrons ici aux principales critiques de M. Mugwanya, qui sont toutes des points importants de débat : (1) l'agro-écologie n'est qu'un autre mot pour « agriculture traditionnelle », (2) l'agro-écologie ne peut pas contribuer à l'intensification de l'agriculture, et (3) les affirmations sur la « justice sociale » comme résultat de l'agro-écologie ne sont pas fondées.

 

 

(Source)

 

 

Premièrement, l'argument central de M. Mugwanya (reflété dans son titre) est que l'agro-écologie n'offre pas aux agriculteurs ougandais (et africains) une alternative attrayante à la modernisation de l'agriculture conventionnelle, car elle représente essentiellement une continuation de ce que les agriculteurs font déjà. Le problème ici est que, comme M. Mugwanya le note à juste titre, l'agro-écologie est un terme flou qui a des significations différentes selon la personne qui l'utilise. Il est donc inévitable que le portrait de l'agro-écologie brossé par M. Mugwanya soit sélectif – un portrait qui assimile le « bon » au « traditionnel » et le « mauvais » au « moderne ». Les promoteurs de l'agro-écologie, affirme-t-il, « proscrivent la technologie et la modernisation de l'agriculture au nom de la justice sociale et du travail dans les limites de la nature ». Nous convenons qu'il y a effectivement certaines voix au sein du débat hétérogène autour de l'agro-écologie qui ont été dogmatiques dans leur vision des technologies associées à la « modernisation » tout en idéalisant l'agriculture traditionnelle (voir, par exemple, la critique de Bernstein). Cependant, cette attitude est loin d'être universelle et il n'est pas juste d'accuser l'agro-écologie dans son ensemble. Par exemple, l'un des plus ardents défenseurs de l'agro-écologie, le réseau transnational d'organisations paysannes La Vía Campesina, a souvent préconisé un modèle qui « n'implique pas [c'est nous qui soulignons] un rejet complet de la modernité, de la technologie et du commerce accompagné d'un retour romantique à un passé archaïque imprégné de traditions rustiques ».

 

Notre expérience et nos preuves suggèrent que le type de techno-scepticisme rétrograde auquel M. Mugwanya fait référence est extrêmement rare parmi les acteurs de la société civile et du monde universitaire ougandais qui explorent et promeuvent l'agro-écologie (qui est loin d'être l'approche dominante du développement agricole, contrairement à ce que M. Mugwanya laisse entendre). Par exemple, SATNET (Sustainable Agriculture Trainers Network – le réseau des formateurs en agriculture durable) a fait la promotion de nouvelles variétés de manioc de Namulonge en 2015 à Kasese et Kyenjojo, et la multiplication de variétés de bananiers améliorées de Rwebitaba ZARDI depuis 2014 à Kabarole et Kyenjojo. Il a combiné ces efforts avec des pratiques naturelles de gestion de la fertilité des sols et la promotion d'associations de commercialisation « modernes » et d'unions de coopératives dans toute la région de Rwenzori. PELUM Uganda, ESAFF Uganda, Caritas Uganda et Sulma Foods sont d'autres exemples d'acteurs qui utilisent l'agro-écologie pour améliorer, et non préserver, les moyens de subsistance des petits exploitants agricoles en Ouganda. Parfois, cela implique de faire revivre des pratiques traditionnelles, parfois d'en introduire de nouvelles. C'est pourquoi, dans ce contexte, nous soutenons qu'il est utile d'associer l'agro-écologie aux efforts visant à encourager la « modernisation par le bas » – ni un développement sous-tendu par un optimisme technologique non critique et une croyance mal informée dans la capacité des marchés à résoudre les problèmes sociaux et écologiques, ni la perpétuation du statu quo.

 

Deuxièmement, M. Mugwanya souligne à juste titre que les preuves à l'appui de certains arguments avancés par les promoteurs de l'agro-écologie sur ses mérites sont rares, en particulier lorsqu'il s'agit de comparaisons directes de productivité entre les systèmes de production. Lorsque des déclarations radicales sont faites sur les mérites de l'agro-écologie en dépit de preuves limitées, cela est en effet problématique. Mais il n'est pas vrai, comme le suggère l'article, qu'il n'y a aucune raison de croire que l'agriculture agro-écologique peut produire des augmentations de productivité substantielles dans les systèmes agricoles des petits exploitants, parfois même comparables aux approches conventionnelles. Il y a, en fait, des indications que cela est possible, en particulier lorsque la productivité est mesurée au niveau du système, comme c'est le plus raisonnable. Bien que ces preuves soient effectivement limitées, ce qu'elles indiquent n'est pas que nous devrions écarter l'agro-écologie, mais plutôt que davantage de ressources devraient être investies pour mieux comprendre et améliorer les approches agro-écologiques. Malheureusement, les agro-écologistes sont souvent pris dans un cercle vicieux : ils sont accusés de ne pas avoir les preuves et manquent de soutien pour s'engager dans les expériences nécessaires. Entre-temps, une grande partie de la recherche agricole (y compris la sélection des plantes) est passée aux mains de l'industrie agrochimique, qui ne s'intéresse guère au développement de systèmes agro-écologiques productifs. Mais même ainsi, les arguments de M. Mugwanya ne sont pas suffisants. Comme beaucoup d'autres critiques, il se réfère à des méta-analyses comparant l'agriculture « biologique » à l'agriculture « conventionnelle » comme preuve concluante que l'agro-écologie est intrinsèquement opposée à l'intensification. Le problème n'est pas seulement que la méthodologie de ces études est souvent contestée, mais aussi que la plupart des systèmes « biologiques » auxquels elles se réfèrent ne ressemblent guère à l'agriculture agro-écologique. En effet, M. Mugwanya lui-même cite une étude sur la diversification des agro-écosystèmes qui conclut que « des investissements appropriés dans la recherche agro-écologique pour améliorer les systèmes de gestion biologique pourraient considérablement réduire ou éliminer l'écart de rendement [entre l'agriculture conventionnelle et biologique] pour certaines cultures ou régions ». Que cela peut être transformé en un argument contre l'agro-écologie laisse perplexe, et ne peut être pris que comme un signe que l'auteur cherche à saper la crédibilité de l'agro-écologie plutôt que de comprendre objectivement son potentiel.

 

Troisièmement, M. Mugwanya soutient qu'il ne faudrait pas supposer que l'agro-écologie présente une justice sociale « intégrée », comme certains de ses promoteurs le laissent entendre. Nous sommes d'accord : si la justice sociale est un résultat souhaité, tout modèle de développement agricole doit explicitement et activement favoriser un tel résultat, quel que soit son contenu pratique et technologique. D'autre part, M. Mugwanya ne tente pas de montrer comment le modèle de modernisation conventionnel qu'il soutient peut répondre de manière adéquate aux demandes de justice sociale. De nombreuses preuves montrent qu'il est très peu probable qu'il le fasse, surtout en raison de sa dépendance aux mécanismes du marché plutôt qu'à des efforts conscients de redistribution selon des principes égalitaires. Bien que l'agro-écologie ne se traduise pas automatiquement par la justice sociale, elle dispose d'un point de départ particulièrement avantageux, par exemple en étant peu adaptée à la marchandisation (ce qui ne signifie pas que l'agro-écologie soit nécessairement incompatible avec la commercialisation). C'est l'une des raisons pour lesquelles les mouvements sociaux ruraux du monde entier adhèrent fortement à l'agro-écologie. Une autre raison est que les approches agro-écologiques sont essentielles pour reconstruire la fertilité des sols dégradés – un défi sérieux auquel sont confrontés de nombreux petits exploitants africains. Même si l'on met de côté les nombreux problèmes environnementaux associés à l'agriculture intensive en intrants, l'agro-écologie offre des solutions à des problèmes auxquels les petits exploitants sont confrontés de manière disproportionnée et que les approches conventionnelles sont incapables de résoudre. En tant que tel, ce n'est pas un hasard si la justice sociale est devenue un élément central des revendications relatives à l'agro-écologie.

 

Enfin, il convient de noter que M. Mugwanya écrit depuis son poste au Centre d'Information sur les Biosciences de l'Ouganda, créé par l'Organisation Nationale de la Recherche Ougandaise (NARO) « pour faire en sorte que l'Ouganda et le monde entier soient au courant des avancées significatives du pays en matière de biotechnologie agricole moderne ». Cela n'invalide pas en soi sa critique, dont une partie est justifiée. Cependant, étant donné les intérêts politiques et économiques considérables qui sont liés au développement agricole, il est impératif de toujours évaluer de manière critique quelles sont les voix représentées dans le débat. Depuis plusieurs décennies, la NARO reçoit un financement externe considérable de la part d'organisations telles que l'USAID et la Fondation Bill et Melinda Gates, notamment pour la recherche et la promotion des biotechnologies. Ces acteurs représentent une vision commune, mais très particulière, de ce à quoi devrait ressembler la « modernisation de l'agriculture », qui est inextricablement liée à des intérêts matériels directs dans la réalisation de cette vision. Le débat critique est toujours le bienvenu, comme sur les limites, les défis et les incertitudes de l'agro-écologie – et ils sont nombreux ! Mais la gravité des nombreux problèmes auxquels sont confrontés les petits exploitants est trop grande pour que des alternatives scientifiquement prometteuses comme l'agro-écologie soient indûment écartées.

 

_________________

Mme Ellinor Isgren est chercheur postdoctoral au Centre d'Études sur la Durabilité de l'Université de Lund, en Suède.

 

 

M. Thaddeo Kahigwa Tibasiima est gestionnaire de programme pour la recherche agricole et le développement technologique à SATNET à Fort Portal, en Ouganda, et doctorant à l'Université des Ressources Naturelles et des Sciences de la Vie à Vienne, en Autriche.

 

Source : In Defense of Agroecology | The Breakthrough Institute

 

 

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