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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

De la ferme à la fourchette : l'enquête de l'UE sur les pesticides – La contribution du Risk-monger

24 Avril 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Union européenne, #Pesticides

De la ferme à la fourchette : l'enquête de l'UE sur les pesticides – La contribution du Risk-monger

 

Risk-monger*

 

 

 

 

La Commission Européenne a organisé une consultation publique sur les pesticides. Il s'agit d'un examen de la situation à la suite de la directive sur l'utilisation durable, mais l'enquête semble préparer le terrain pour justifier la promotion d'une production alimentaire plus biologique. J'ai déjà fait quelques observations (ici et ici) sur le manque de compréhension des concepts scientifiques de base et de gestion des risques. Voici ma contribution soumise aujourd'hui [le 9 avril 2021]. [...]

 

 

La directive sur l'utilisation durable des pesticides est inapplicable.

 

La directive sur l'utilisation durable (DUD) repose sur un cadre conceptuel inapproprié, ce qui a sérieusement affecté son utilité en tant qu'outil politique.

 

Elle est fondée sur une approche politique basée sur le danger et utilise le principe de précaution comme outil de gestion. L'approche fondée sur le danger ne tient pas compte des niveaux d'exposition ni des moyens de les gérer par des mesures de réduction des risques. En d'autres termes, si un danger est identifié (par exemple, une substance chimique a potentiellement un effet néfaste), l'objectif est de l'éliminer (indépendamment de la dose, des avantages pour la protection des plantes ou des moyens de gérer l'exposition). L'outil appliqué pour gérer les dangers des pesticides est le principe de précaution (en utilisant la version de l'Espace Économique Européen qui inverse la charge de la preuve). Cette version part du principe que si on n'est pas certain que les ingrédients actifs d'un pesticide sont sûrs, il faut prendre des précautions. La certitude et la sécurité sont des concepts émotionnels et, en réalité, rien ne peut être sûr à 100 % avec une quelconque certitude. La DUD fait donc pratiquement que les agriculteurs ne disposeront d'aucun pesticide pour protéger leurs cultures lorsque cet exercice sera terminé.

 

Le principe de précaution n'est pas un outil de gestion du risque, mais de gestion de l'incertitude (en cas d'incertitude, supprimons le danger). À l'inverse, la plupart des autres autorités réglementaires utilisent l'approche fondée sur le risque pour la gestion des produits chimiques. Dans ce cas, l'exposition à un pesticide (pour les humains et l'environnement) est mesurée et les gestionnaires de risques, conscients des avantages du pesticide pour la production alimentaire et la gestion des terres, cherchent des moyens de réduire l'exposition « au niveau le plus bas qu'il soit raisonnablement possible d'atteindre » (ALARAas low as reasonably achievable). S'ils ne peuvent pas réduire l'exposition et que le danger est important, la substance doit être retirée du marché. Dans le cadre de la directive 91/414, la Commission s'était concentrée sur les expositions (LMR – limites maximales de résidus) et a cherché à réduire progressivement les niveaux de résidus. Cette approche était rationnelle (bien que les LMR aient parfois été fixées à des niveaux beaucoup trop bas).

 

En réalité, les niveaux d'exposition pour la plupart des pesticides sont très faibles (ce qui explique pourquoi les militants anti-pesticides et le lobby de l'industrie alimentaire biologique se sont tournés vers l'approche fondée sur les dangers). Bruce Ames a démontré, il y a plus de vingt ans, qu'une seule tasse de café contenait plus de toxines que les résidus de pesticides auxquels une personne moyenne serait exposée en consommant une année entière de fruits et légumes. Faut-il donc interdire le café dans l'UE ? Si nous adoptions une approche fondée sur les dangers, la réponse serait la suivante : « Oui ». Mais si nous adoptions l'approche fondée sur le risque, la réponse serait : « Ne soyez pas stupide ».

 

C'est lorsque les pesticides sont évalués en fonction de leur potentiel de perturbation endocrinienne que l'approche fondée sur les dangers montre ses défaillances intrinsèques. Il est impossible de prouver (avec certitude) qu'une substance chimique, quelle qu'elle soit, est sûre à 100 % et n'a pas de propriétés potentielles de perturbation endocrinienne. Vous ne pouvez pas prouver avec certitude que le pudding au chocolat n'a pas de propriétés de perturbation endocrinienne (et nous en donnons aux enfants). Mais dans le cadre de la DUD, chaque substance active faisant l'objet d'une nouvelle autorisation doit faire la preuve, avec certitude, qu'elle n'a pas de propriétés de perturbation endocrinienne. En d'autres termes, la plupart des substances ne répondront pas aux normes de réautorisation. C'est inapplicable.

 

Cela devient encore plus ridicule si l'on considère que la présence de perturbateurs endocriniens (EDC – endocrine disrupting chemicals) dans l'environnement est en grande partie due à l'évacuation des résidus de l'utilisation de contraceptifs et de substances utilisées en hormonothérapie substitutive (dont le but est précisément la perturbation hormonale). Il s'agit d'EDC connus, libérés à des niveaux élevés dans l'environnement, alors que la Commission Européenne se préoccupe des faibles expositions à des EDC potentiels qui protègent nos moyens de nous nourrir. Ce qui est encore plus ridicule, c'est que nous sommes exposés à des perturbateurs endocriniens connus bien plus importants par notre consommation de soja, d'houmous et de café. Une fois encore, la Commission Européenne devrait-elle interdire le café ? Si elle prenait au sérieux l'approche fondée sur les dangers, et pas seulement pour faire plaisir un petit groupe d'activistes bruyants, la réponse serait « oui ».

 

L'approche fondée sur le danger n'est donc pas adaptée à la gestion des risques liés aux pesticides. Lorsque la DUD a été examinée il y a 14 ans (dans le sillage de l'épuisement consécutif à REACH), le lobby de l'industrie chimique était discrédité et celui de l'agriculture inexistant, ce qui a permis à quelques rapporteurs Verts d'écrire leur propre politique (tout en rejetant les demandes d'études d'impact). La Commission Européenne s'est donc retrouvée avec un mauvais texte législatif, plus inapplicable aujourd'hui que jamais.

 

L'un des concepts fondamentaux régulièrement évoqués est la lutte intégrée contre les ravageurs (IPM – integrated pest management). Mais que signifie la lutte intégrée ? Pour l'agriculteur, cela signifie qu'il faut essayer d'autres moyens de lutter contre les ravageurs plutôt que d'appliquer des pesticides en premier lieu. C'est une question de bon sens et aucun agriculteur ne voudrait utiliser des pesticides s'il existe d'autres alternatives (cela coûte de l'argent, prend du temps et implique des risques personnels). Pour les militants anti-pesticides, la lutte intégrée est considérée comme la première étape vers la suppression de tous les pesticides – elle est considérée comme une promesse et une feuille de route vers une agriculture sans pesticides. Il faudra s'attaquer à cette perception erronée – la Commission Européenne devra reconnaître qu'il y aura toujours des parasites et des maladies qui pourront nécessiter des mesures de suppression avec des outils de protection des plantes.

 

Il faut mettre fin à ce malentendu sur la lutte intégrée. Au cours de la dernière décennie, les deux plus graves problèmes liés aux pesticides dans l'UE se sont articulés autour de cette « promesse » de la lutte intégrée. Les agriculteurs utilisaient les néonicotinoïdes de manière systémique (en enrobage des semences) afin d'utiliser au total moins de pesticides. C'était une mesure de bon sens, meilleure pour l'environnement et qui permettait aux agriculteurs de mieux contrôler les pertes de récoltes dévastatrices dues à des ravageurs comme l'altise du colza. Pour les militants anti-pesticides, il s'agissait là d'un cas évident où un pesticide n'était pas appliqué en dernier recours, rompant ainsi la « promesse » de la lutte intégrée. L'autre cas est celui du glyphosate, utilisé par les agriculteurs européens pour mettre fin à une variété complexe de cultures de couverture tout en pratiquant l'agriculture sans travail du sol (« sans labour »). Cette pratique contribue de manière extrêmement positive à la régénération des sols et à l'agriculture durable, en prévenant l'érosion des sols, en favorisant l'enrichissement du biote et des nutriments du sol et en stockant davantage de CO2 et d'eau (mais elle va une fois de plus à l'encontre de la « promesse » de la lutte intégrée).

 

Compte tenu des malentendus, il serait préférable de supprimer la mention de l'IPM dans toute révision de la DUD.

 

Cette consultation européenne s'inscrit dans le contexte de la stratégie « de la ferme à la table » (Farm2Fork) de la Commission Européenne. Je suis très préoccupé par le manque de compréhension scientifique et de crédibilité dans les questions posées dans l'enquête EUSurvey. Par exemple, le terme « pesticide chimique » a été utilisé 16 fois. Ce terme est un pur non-sens – tout, naturel ou synthétique, est composé de produits chimiques. Je recommande vivement aux fonctionnaires de la Commission chargés du dossier « de la ferme à la table » de faire appel à une personne diplômée en chimie pour les conseiller, car la plupart des termes utilisés dans la consultation étaient, hélas, extrêmement embarrassants (sans parler des insultes dirigées contre les agriculteurs et les consommateurs). Voir quelques exemples à l'adresse suivante : https://risk-monger.com/2021/04/07/f2f-ffs-pt-1-the-eu-pesticide-survey-naive-chemophobic-and-activist-driven/ [traduit ici et ici].

 

Plus inquiétant encore, la consultation et la stratégie « de la ferme à la table » sont perçues comme favorisant l'avenir de l'agriculture biologique. Non seulement cela est, une fois de plus, scientifiquement embarrassant, mais cela aura de graves conséquences (si cela est mis en œuvre) sur la sécurité alimentaire mondiale. Le terme « biologique » est un concept marketing fondé sur une approche cultuelle et religieuse de la nature. Avec l'évolution du concept d'agro-écologie, le bio est également devenu une idéologie de justice sociale et d'anti-industrie. Rien de tout cela n'est fondé sur des preuves ou des faits scientifiques. Les aliments biologiques ne sont pas plus sûrs ou plus sains que les aliments produits de manière conventionnelle. L'agriculture biologique n'est pas meilleure pour l'environnement ou l'atténuation du climat que les pratiques conventionnelles (et de nombreux pesticides utilisés par les agriculteurs biologiques sont bien moins durables).

 

« De la ferme à la table », je le crains, est fondé sur la distinction morale imposée par les activistes entre naturel et synthétique (c'est pourquoi, je suppose, cette consultation est obsédée par le terme pesticide « chimique »). Les pesticides de synthèse sont développés lorsque les approches naturelles ne parviennent pas à protéger les cultures, le sol ou la qualité des aliments. Les deux systèmes ont des éléments forts et la Commission devrait adopter une approche pragmatique et privilégier les meilleurs outils disponibles (et non les distinguer selon une idéologie naturophile sectaire). Par exemple, le mancozèbe est un pesticide de synthèse beaucoup plus sûr pour l'homme et l'environnement et plus efficace que son équivalent « naturel » approuvé pour l'agriculture biologique, le sulfate de cuivre. Toute préférence arbitraire accordée aux « pesticides non chimiques » comme le sulfate de cuivre est embarrassante.

 

La Commission Européenne devrait diriger avec la science et l'innovation, et non avec des dogmes et des politiques fondamentalistes.

 

Je vous remercie.

 

David Zaruk

Le Risk-monger

 

_____________

 

David pense que la faim, le SIDA et des maladies comme le paludisme sont les vraies menaces pour l'humanité – et non les matières plastiques, les OGM et les pesticides. Vous pouvez le suivre à plus petites doses (moins de poison) sur Twitter oulapage Facebook de Risk-Monger.

 

Source : F2F FFS Pt 2: The EU Pesticide Survey – The Risk-Monger’s Contribution – The Risk-Monger (risk-monger.com)

 

 

 

Post scriptum

 

Un commentateur a écrit :

 

Cher Monsieur Zaruk

 

J'apprécie vos articles et je suis d'accord avec une grande partie de ce que vous dites. Il est intéressant de noter que le monoxyde de dihydrogène [l'eau...] est un perturbateur endocrinien à haute dose, affectant les hormones rénine et aldostérone des reins et des glandes surrénales. Il est ajouté de façon routinière aux cultures, je crois, par la pluie ou l'irrigation. Il me semble que l'approche de l'UE, fondée sur les dangers, empêcherait l'irrigation et impliquerait peut-être même de protéger les cultures alimentaires de la pluie.

 

Je dis ça comme ça...

 

À la vôtre !

 

Michael L. Dourson, Ph.D., DABT, FATS, FSRA

Président

Toxicology Excellence For Risk Assessment

 

 

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Hbsc Xris 24/04/2021 21:37

La distinction entre la chimie de synthèse et la chimie dit "naturelle" est fondamentalement absurde, car absolument tout le vivant (et le non vivant également) est chimique. Aucun produit n'est jamais totalement sûr qu'il soit de synthèse ou naturel, et souvent ce sont des questions de dosage qui sont en cause.
Un exemple que je cite souvent, les furocoumarines, des agents photo-sensibilisants présents tout à fait naturellement ! dans certains fruits (rutacées : pamplemousses, oranges, citrons... et légumes (apiacées : céleri, carottes, fenouil...). En principe, ces furocoumarines ne posent pas de problèmes, mais l'usage est désormais de consommer des agrumes en toute saison surtout sous forme de jus. Rappelons que le jus d'oranges a été "inventé" au début du XXème siècle par un publicitaire US Albert Lasker pour écouler les surproductions d'oranges américaines et comme tout ceux qui veulent vendre des produits alimentaires, il fonda sa campagne publicitaire sur l'argument : "bon à la santé". Or boire quotidiennement du jus d'orange dans des régions du monde très ensoleillées toute l'année ou en été sous les climats européens entraine une photosensibilisation qui augmente les risques de cancer de la peau. Pourtant à contrario consommer des agrumes est sans doute bénéfique en hiver quand les européens ont besoin de soleil !

un physicien 24/04/2021 12:17

Le Principe de Précaution tel qu'il est appliqué consiste à se focaliser sur un risque, même minime, voire imaginaire sans considérer ni les bénéfices, ni même les risques des alternatives, qui peuvent être importants.
Il est intéressant de noter que c'est exactement le même "raisonnement" qui conduit tant de gens à refuser certains vaccins, voire tous, en provoquant potentiellement la mort de dizaines de milliers de personnes, rien qu'à l'échelle française.