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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Paris mangera-t-il « mieux » en 2026 grâce à une « conférnce citoyenne » ?

13 Mars 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #Politique, #Alimentation

Paris mangera-t-il « mieux » en 2026 grâce à une « conférnce citoyenne » ?

 

André Heitz*

 

 

Une « conférence citoyenne » pour répondre à : « Bien manger en 2021, ça veut dire quoi ? »... pour faire démarrer une ambition de 100 % de bio et durable et 50 % de local (dans un rayon de 250 km tout de même) dans les cantines de Paris.

 

 

(Source)

 

 

Il paraît que le Journal du Dimanche roule pour l'équipe Hidalgo à Paris.

 

En tout cas, il vient de produire, le 6 mars 2021, un « Audrey Pulvar et la mairie de Paris lancent une conférence citoyenne pour mieux manger »... un titre qui doit produire quelques éclats de rire.

 

 

Objectif 100 % « bio », à la cantine

 

Non, en fait, selon le chapô :

 

« L'adjointe à la maire de Paris Audrey Pulvar réunit des habitants, experts et paysans pour préfigurer la super-coopérative chargée d'approvisionner Paris en denrées de qualité. »

 

Jolie formulation... les « experts » sont experts (ce qui, du reste, heurte quelque peu la notion de « citoyenne ») et les « paysans » ne sont pas experts...

 

Non, en fait, Mme Audrey Pulvar, « chargée de l'alimentation durable, de l'agriculture et des circuits courts » – ça ne s'invente pas, sauf à Paris –, a lancé cette conférence qui devra répondre à la question : « Bien manger en 2021, ça veut dire quoi ? », l'ambition étant, in fine, de :

 

« faire passer la part de bio et de durable dans la restauration collective et nos cantines scolaires de 53% aujourd'hui à 100% en 2026. »

 

Pour cela, il est impératif de plancher sur ce que signifie « bien manger » en 2021...

 

 

Objectif « local »

 

Mais, question ambition, ce n'est pas tout : 50 % des fruits et légumes devront provenir de maraîchers situés dans un rayon de 250 kilomètres autour de Paris, contre 650 kilomètres en moyenne aujourd'hui. Et celle que d'aucuns surnomment Mme de Sévigné pontifie :

 

« Ça implique une profonde transformation du paysage de l'Île-de-France, région principalement céréalière, remarque l'élue. Et une large concertation. »

 

 

Il en restera pour les autres

 

Mais réjouissons nous :

 

« Il n'est pas question que Paris capte toute l'agriculture de qualité au détriment des autres Franciliens, tout le monde doit en profiter. »

 

Les gens qui sont dépendants de l'aide alimentaire ou ceux pour qui la fin du mois est du côté du 15 seront heureux d'apprendre qu'ils pourront aussi acheter des produits « bio » dont une étude a trouvé qu'ils sont 75 % plus chers que les « conventionnels ».

 

 

Objectif « 30 millions de repas »

 

Nous n'avons pas la moindre idée de ce que cela représente en termes de logistique de production dans la région (qui fera tout de même près de 200.000 kilomètres carrés), d'approvisionnement et de distribution dans Paris.

 

On peut supputer que la Mairie de Paris n'est pas mieux informée :

 

« De mai à octobre, ce sera au tour des professionnel.le.s d’être sollicité.e.s. Elles et ils seront réparti.e.s au sein de 12 groupes de travail pilotés par plusieurs adjoint.e.s de la maire de Paris. […]

 

À l’issue de ces réunions, éclairées par l’avis citoyen, les premières bases d’AgriParis pourront être posées.

 

La Mairie sait cependant que :

 

« Paris sert 30 millions de repas par an dans les crèches, les cantines, les Ehpad municipaux et les restaurants Emeraude et solidaires. »

 

Si l'on prend pour base 200 grammes de légumes par assiette, cela va chercher dans les 6.000 tonnes nets à produire. Ce n'est pas infaisable.

 

 

(Source)

 

 

Nous savons aussi que ce projet s'inscrit dans le catalogue de surenchères en matière de « verdissement » et de « boboïsation ». Nous attendons du reste avec inquiétude ce que les mouvances « vertes » de l'Assemblée Nationale feront du projet de loi « portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets »... déjà5.200 propositions d'amendement à l'heure où nous mettons en ligne !

 

 

Des interrogations sur la procédure...

 

Nous pouvons légitimement nous interroger sur un certain nombre de points de l'ambition parisienne.

 

Une « conférence citoyenne » de 100 Franciliens (50 Parisiens, 50 habitants des sept départements de petite et de grande couronne) est-elle la mieux équipée pour se prononcer sur la qualité de l'alimentation et « préfigurer » la « super-coopérative AgriParis » ?

 

Pas de souci (ironie) ! Ils – « elles et ils » pour honorer la lubie de l'écriture inclusive de la Mairie de Paris – forment un « panel représentatif » constitué par l'Ifop et la société Planète publique. Le premier, on connait. La seconde ? Elle affiche fièrement son orientation sur son site :

 

« Planète Publique est au service de l’amélioration des stratégies de politiques publiques et des stratégies des acteurs associatifs et privés en faveur du bien commun. »

 

Pas de souci non plus pour le déroulement des opérations, sur trois week-ends :

 

« Un comité de garants veillera à l'indépendance des débats, afin d'éviter toute intrusion des lobbies ou des politiques»

 

Toute comparaison avec les garants de la Convention citoyenne pour le climat est évidemment fort malvenue.

 

 

...et des inquiétudes sur le fond

 

Il y a un problème d'agribashing à rabâcher que l'objectif est d'approvisionner Paris (en fait sa restauration collective municipale) « en denrées de qualité ». Cela implique que la qualité n'est pas actuellement au rendez-vous, ou pas assez. Et comme la qualité est ici assimilée au « bio », il faut comprendre que les produits de l'agriculture « conventionnelle » laissent à désirer.

 

Mêmes problèmes pour l'objectif affiché de durabilité.

 

Cerise sur le gâteau, quelles seront les conséquences économiques et sociales d'un tel projet ? Pour la « vertitude » – verte par conviction ou par opportunisme démagogique – le « bio local » serait le summum de la vertu écologique. Rien n'est moins sûr.

 

Pour le « bio », par exemple, la baisse de rendement par rapport au « conventionnel » implique la mise en culture d'une plus grande surface pour obtenir la même quantité de produits. L'objet n'est évidemment pas de cultiver des hectares, mais de remplir des assiettes...

 

Pour le local, « circuit court » n'est pas synonyme de « meilleur bilan carbone », même pour le transport, le semi-remorque sur longue distance pouvant être plus efficace que la camionnette sur un trajet local, par unité transportée. Mais il y aura sans doute l'option camionnette électrique rechargée à l'électricité d'origine éolienne les jours ventés, ou les forts du mollet et vélos cargos.

 

Le « de saison » est oublié dans l'article du JDD. Il est a priori implicite, quoique... il sera dificile de servir de la tomate-mozza en entrée dans les cantines scolaires... sauf à déplacer les vacances d'été.

 

 

Égoïsme local contre intérêt national

 

Nos aïeux ont forgé au cours du temps un paysage agricole qui répartissait les productions agricoles et alimentaires en fonction des atouts agro-climatiques (et aussi sociologiques). À la Bretagne, à la Provence, au Roussillon, par exemple, la production de légumes. Le Marché Commun – et l'absence de volonté politique, surtout après l'adhésion de l'Espagne – a certes changé la donne pour certaines régions, mais veut-on les sinistrer encore davantage ?

 

Est-il dans l'intention des grands stratèges parisiens de mettre à mort les signes de qualité tels que les appellations d'origine, sauf à ce que les produits soient labellisés « bio » ?

 

Veut-on exclure, par exemple, les pommes du Limousin des cantines parisiennes pour cause de dépassement des 250 km lorsque le quota maximum de 50 % de « non-local » aura été atteint ?

 

 

Les doux rêves parisiens

 

L'objectif affiché est, rappelons-le, 100 % de bio – et de durable – en 2026. C'est dans cinq campagnes agricoles... alors qu'on cherche à définir en ce moment ce que veut dire « bien manger en 2021 ».

 

Ces gens s'imaginent donc qu'ils peuvent mettre leur usine à gaz en place, rendre leur AgriParis opérationnel en 2023 et recruter les producteurs (performants) d'ici 2026... alors que la « conversion » – ce mot du vocabulaire religieux est tout à fait approprié – au « bio » requiert un délai d'attente de deux ans pour les cultures annuelles et trois ans pour les arbres fruitiers.

 

Ces gens sont vraiment – mais alors vraiment – hors sol !

 

_______________

 

André Heitz est ingénieur agronome et fonctionnaire international du système des Nations Unies à la retraite. Il a servi l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Dans son dernier poste, il a été le directeur du Bureau de coordination de l’OMPI à Bruxelles.

 

Une version de cet article a été publiée dans Contrepoints sous un autre titre.

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H
Au delà du fait qu'on ne se nourrit pas que de fruits et légumes, mais aussi de céréales, viandes et poissons et que dès l'antiquité, ces produits voyageaient loin, et encore plus loin au moyen âge et dans les siècles qui suivent ce que nos écolos ignorent totalement, on est in fine, sur le serpent de mer de ce fichu mythe des maraichers parisiens qui nourrissaient Paris. Non, non, non ! Il s'agissait d'une poignée de primeuristes qui avec des tonnages de fumier qui les feraient interdire aujourd'hui immédiatement au nom de la directive nitrates, tiraient l'essentiel de leurs revenus de productions primeurs sur couches chaudes. Je cite : "Le commerce des primeurs a été florissant cette année ; les fruits et légumes forcés ont gardé longtemps une valeur élevée. A la fin de mars, nous avons été chargés de procurer à un riche amateur pour un diner d’apparat, des pois, des fraises, des melons et du raisin. Les pois sont revenus à 40 fr le litre, les fraises vendues par petits pots ou godets avaient déjà beaucoup diminué, un compotier de grandeur moyenne pour une table de 8 couverts fut payé 80 fr. Les melons parfaitement mûrs, très beaux de forme et assez gros pour la saison, coûtèrent 25 fr la pièce et le raisin, bien transparent et fort doux, environ 50 fr le kilogramme (Journal d’agriculture pratique et de jardinage 1844, page 519). Rappelons qu'à la même époque, sur 365 jours, un ouvrier parisien de niveau médian dispose chaque jour de 2,60 fr à 4,34 fr pour se loger, se nourrir, s’habiller et se soigner… et moitié moins pour une ouvrière… Et Paris était alors une grande ville ouvrière. Pour tous ces gens, la révolution des chemins de fer et l'arrivée progressive de fruits et légumes à bas prix, venus dès le printemps du sud de la France, fut un immense progrès. Les masses purent manger (presque) comme les riches. Ces ignorants verts entrainent les français vers une régression inimaginable.
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M
Bonjour, encore un rêve de nos chers bobos et journaleux Parisiens ! Il faudrait ne plus les approvisionner en produits conventionnels et les laisser acheter les produits "bios" locaux, et dans 5 ans, on fait les comptes (financiers et sanitaires). J'en ai marre de ces donneurs de leçons qui nous prennent pour des cutéreux, nous qui habitons en province et le pire, en campagne.
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