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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Nous paysans » : beau jusqu'à la minute 1:18:13

1 Mars 2021 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information

« Nous paysans » : beau jusqu'à la minute 1:18:13

 

 

France 2 nous a gratifié le mardi 23 février 2021 d'un documentaire, « Nous paysans » (disponible jusqu'au 24 avril 2021) dont on peut dire qu'il a été excellent jusqu'à la minute 1:18:13.

 

On a pioché dans des archives cinématographiques intéressantes, les intervenants ont été de qualité, avec des témoignages sonnant généralement juste – un subtil équilibre de soulagement et de nostalgie... non, ce n'était pas mieux avant. Le débat qui a suivi a été d'une haute tenue. Un grand bravo à M. Julian Bugier et aux participants.

 

Les images auraient pu être plus dures, à l'instar de cette séquence d'un quart d'heure sur le malaise paysan en Bretagne, en 1960 :

 

Le résumé de « Nous paysans »

 

« En à peine un siècle, les paysans français ont vu leur monde être profondément bouleversé. Alors qu'ils constituaient autrefois la grande majorité du pays, ils ne sont plus aujourd'hui qu'une infime minorité et se retrouvent confrontés à un défi immense : continuer à nourrir la France. De la figure du simple métayer décrite par Emile Guillaumin au début du XXe siècle au lourd tribut payé par les paysans durant la Grande Guerre, des prémices de la mécanisation dans l'entre-deux-guerres à la figure ambivalente du paysan sous l'Occupation, de la course effrénée à l'industrialisation dans la France de l'après-guerre à la prise de conscience qu'il faut désormais repenser le modèle agricole et inventer l'agriculture de demain, le film revient sur la longue marche des paysans français, racontée par Guillaume Canet, »

 

On aime bien le « continuer à nourrir la France ». Une évidence quel'on tend à oublier...

 

Le début de l'épidémie de Covid-19 a fait prendre conscience de cet impératif stratégique. Les agriculteurs et la filière agroalimentaire au sens large ont assuré... une partie de la population est rapidement retombée dans ses travers et ses préjugés et partis pris.

 

On aime beaucoup moins « la course effrénée à l'industrialisation dans la France de l'après-guerre » – si « industrialisation » s'applique comme nous le pensons à l'agriculture, dorénavant taxée d'« industrielle » ou « productiviste » par ses détracteurs (bien nourris...).

 

 

Un peu de contexte

 

Pour utiliser un cliché, je suis né quand le monde comptait 2,54 milliards d'habitants. Nous sommes 7,8 milliards aujourd'hui et serons 9,7 milliards à l'horizon 2050 selon le scénario central de l'ONU. Pour la France, ces chiffres sont respectivement de 41,6 millions, 67,4 millions et, selon les différents scénarios retenus, 58 à 70 millions d'habitants (voire plus).

 

En France, l'agriculture occupait 39 millions des quelque 55 millions d'hectares du territoire métropolitain, contre 33 millions aujourd'hui. La différence est partie à l'« artificialisation », la friche et... le reboisement.

 

En moyenne triennale centrée sur l'année suivante, le rendement du blé s'établissait à 18 quintaux/hectares. C'était le début de l'ascension vers un rendement en gros 4 fois plus élevé aujourd'hui, autour de 71 quintaux, en stagnation. Enlevons 150 kg pour la semence : un hectare de 1950 fournissait quelque 6.100 rations quotidiennes de pain (325 g) ; il fournit aujourd'hui 69.500 rations (120 g). Voir un article devenu un classique sur ce site.

 

 

(Source)

 

 

L'« industrialisation » de l'agriculture s'est faite plutôt lentement sous l'influence de plusieurs facteurs agricoles, économiques, sociologiques et technologiques.

 

J'ai connu le dernier agriculteur qui attelait des vaches, dans une région qui n'était pas pauvre. J'ai une pensée émue pour sa mère : les écoliers devaient périodiquement vendre des timbres dont le revenu servait à la lutte contre la tuberculose... et c'est chez Mme Jeanne Kniebiehler, qui vivait très modestement avec son fils à deux pas de l'école, que le plus dégourdi d'entre nous vendait son premier timbre.

 

La tuberculose... Si on ne saurait critiquer le choix éditorial des réalisateurs pour un documentaire de 145 minutes très dense, on peut néanmoins regretter l'absence de points de référence pour mettre certaines choses en contexte.

 

J'ai vu arriver les premiers tracteurs modernes et partir le dernier attelage de chevaux. Les machines agricoles se sont converties lentement à la traction mécanique (au début, en remplaçant les timons des machines tirées par les chevaux par des attelages). Les machines autonomes ne sont arrivées que bien plus tard.

 

 

Le discours convenu

 

On peut franchement détester la « prise de conscience qu'il faut désormais repenser le modèle agricole et inventer l'agriculture de demain ».

 

Déjà « le modèle », comme s'il n'y en avait qu'un... Mais c'est le discours à la mode... les douces rêveries. Il faudra toujours nourrir 67 millions de Français, 74 millions en 2050 selon certaines prévisions, et, si possible, contribuer à l'alimentation de nos voisins et amis (et moins amis, pour des raisons stratégiques). Avec les rendements du « bio » ? D'un bio qui n'est viable ni à grande échelle, ni à long terme ?

 

 

(Source)

 

 

Le dérapage

 

Passons au film.

 

On clôt la séquence « réduction du nombre d'agriculteurs et désertification rurale »... et patatras. Un tracteur hors d'âge avec une barre de coupe (certains sont encore en service...), et :

 

« Le désenchantement gagne les campagnes. Pourtant, il faut bien continuer à produire pour nourrir le pays. Mais comment faire à un ce qu'on faisait à 10, 20 ou 100 auparavant ? C'est une dernière révolution qui va permettre de résoudre l'impossible équation. Une révolution de la chimie dont l'objectif est d'obtenir encore plus de rendement de la terre avec toujours moins de bras pour s'en occuper. D'abord on propose aux agriculteurs de nouvelles céréales sélectionnées. Dans les champs de démonstration on fait venir les exploitants et on leur explique que ces nouvelles variétés de blé auront des rendements bien supérieurs. Seule difficulté : elles sont trop fragiles, alors il faudra bien les protéger grâce aux nombreux produits que les groupes agrochimiques sont en train d'inventer pour eux. Et ces produits, il va falloir les utiliser à outrance.

 

[M. Jean-Luc Malpaux] "Les sociétés chimiques vont commencer à proposer des fongicides. Et puis après, à partir de 76, on a vu qu'on nous a présenté des variétés de blé qui valorisaient les fongicides. Par les coopératives, ce sont les techniciens de coopératives qui nous disaient cela. Et donc sur même pas 10 ans, on est passé d'une application d'un herbicide et de 100 kg d'azote à un herbicide, quelquefois un 2e, parce qu'en mettant plus d'azote, on avait plus d'herbes, 2 fongicides, quelques fois 3 et un ou 2 insecticides. Donc comme changement c'est quand même terrible au niveau intensification. Et donc, dans les années 74-75, quand je faisais 64-65 quintaux de rendement, c'était de bons rendements. Après, on est passé à 85, 90 et 100 quintaux, ceux qui mettaient mettaient toute la panoplie. »

 

[Voix off] « Et voilà l'agriculture française...

 

 

 

 

...qui prend massivement le tournant des produits que l'on appelle phytosanitaires pour ne pas effrayer sur leur dangerosité. Une dernière révolution technologique, celle des pesticides, qui va s'avérer la révolution de trop. En quelques années, des agriculteurs vont devenir malades tant ils ont été exposés à ces produits dangereux. Des produits qui se sont disséminés partout et aujourd'hui, les sols et l'eau sont souvent empoisonnés.

 

 

 

 

Et bien au-delà de ces pesticides, il y a surtout ce modèle agricole productiviste qui pousse à la ruine de nombreux producteurs endettés. Ruine, désepoir et parfois suicide. La profession devient bientôt celle qui connaît le taux de suicide le plus élevé du pays […]. »

 

 

Non, non et non

 

Tout est faux ou quasi. Et la loi de Brandolini est trop dure pour que l'on s'attaque à tous les poncifs. Mais faisons un petit effort sur quatre points.

 

Non, le bond en avant à partir des années 1970 ne se limite pas à la chimie honnie. Et, d'ailleurs, ce n'est pas la chimie qui a permis de compenser le « manque de bras ».

 

Non, les variétés mises sur le marché dans les années 1970 n'étaient pas plus sensibles aux maladies que les générations précédentes, bien au contraire : la résistance aux bioagresseurs est un élément clé des stratégies d'amélioration des plantes dans la perspective de l'amélioration et de la sécurisation des rendements. La variété 'Renan' représente à cet égard un tour de force ; elle serait sans nul doute conspuée par le militantisme en tant qu'« OGM caché » si, trois décennies après sont introduction, elle n'était pas une des variétés les plus cultivées en bio.

 

Non, ces variétés n'avaient pas besoin de plus de chimie. Mais elles valorisaient les apports d'engrais et les traitements phytosanitaires. Et c'est une outrance que d'affirmer : «  il va falloir les utiliser à outrance ».

 

L'utilisation d'une séquence avec un hélicoptère – dont l'utilisation est exceptionnelle en France – est indécente. Il en est de même, en particulier, pour l'emploi du mot « empoisonnés », et pour l'évocation des suicides (et l'agriculture est malheureusement dépassée par d'autres professions s'agissant des suicides).


 

 

 

Ce documentaire s'arrête fort opportunément à ces années maintenant d'un autre temps, zappant tous les progrès qui ont été réalisés depuis lors, tant dans les sciences que dans les technologies... et ne disant mot sur tous les espoirs qu'il est permis de raisonnablement mettre dans l'inventivité et l'ingéniosité humaines.

 

Mais, ce soir (1er mars 2021), sur M6, à 21h05, « Mac Lesggy part à la chasse aux préjugés sur M6 », selon un titre de la France agricole. À vos postes !

 

 

Post scriptum

 

Une vidéo qui percute de Mme Emmanuelle Ducros qu'on peut (re)voir avec plaisir.

 

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ROBERT MARLET 02/03/2021 16:05

Au débat, on se demande pourquoi ils ont invité le couple de permaculteurs du Bec Helloin, Hervé-Gruyer... dont la production maraîchère semble secondaire et anecdotique,
preuve en est qu'il n'y aura plus d'ouverture au public au Bec Hellouin !! mais que vont ils faire de tous ces beaux fruits et légumes ?!!
Par contre, ils continuent leur juteux commerce de formations à gogos et la recherche vers de nouvelles techniques (céréales intensives sur 200 m²!) afin de continuer à vendre bouquins et conférences.

dangers 01/03/2021 08:28

Merci d'avoir pris le temps de reprendre le documentaire et de minuter à partir de quand on a ressentis un malaise dans ce documentaire. Qui, effectivement a été décevant avec les poncifs. Le réalisateur fait dire : "on nous a demandé de produire" ou "on a demandé de produire" sans faire de parallèle avec le reste des activités économique ou il y a avait aussi industrialisation, sans faire le paralelle avec l'augmentation du pouvoir d'achat de l'ensemble de la société, sans faire le // avec émancipation des femmes aussi dans le reste de l'activité éco..... Sans faire le // avec le fait qu'en agri que comme dans d'autres industrie on utilisé les techniques "rustiques" de l'époque et que ces techniques ce sont améliorées au fur et a mesure pour produire avec moins d'impact environnemental et améliorer la qualité. Du B;A. BA d'histoire économique

douar 01/03/2021 17:34

Ouh là, mettre en perspective des faits historiques.
Vous n'y pensez pas...