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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Opinion : la politique européenne « de la ferme à la table », favorable à l'agriculture biologique, va « estropier » un système agricole déjà inefficace

3 Novembre 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Union européenne, #Politique

Opinion : la politique européenne « de la ferme à la table », favorable à l'agriculture biologique, va « estropier » un système agricole déjà inefficace

 

Henry Miller, Rob Wager*

 

 

Crédite : Adobe

 

 

La stratégie « de la ferme à la table » (Farm to Fork F2F) de l'UE, annoncée en mai, est « au cœur du Pacte Vert » (Green Deal), une sorte de Saint Graal pour les militants européens de l'environnement. Elle vise non seulement à faire de l'Europe le premier continent neutre sur le plan climatique d'ici 2050, mais aussi à « définir une nouvelle stratégie de croissance durable et inclusive pour stimuler l'économie, améliorer la santé et la qualité de vie des citoyens, prendre soin de la nature et ne laisser personne derrière ». En fait, cette stratégie est mal conçue et, à tous égards, elle fera bien le contraire.

 

Le plan F2F prévoit d'augmenter de 50 % les terres protégées (lire : retirer des terres de la production), de réduire de 50 % les « pesticides chimiques », d'augmenter la production biologique à 25 % du total (le triple de son pourcentage actuel) et d'encourager les « pratiques agro-écologiques », le tout d'ici 2030.

 

Il y a tellement de choses à décrypter ici.

 

De tels objectifs ne feront qu'estropier davantage un système agricole déjà inefficace et inadapté aux besoins des Européens. En 2016, l'UE a dû importer 93 millions de tonnes de denrées alimentaires.

 

Une énorme méta-analyse publiée dans la revue Nature a documenté les dommages causés par 137 agents pathogènes et parasites associés au blé, au riz, au maïs, à la pomme de terre et au soja dans le monde entier et a révélé que les pertes d'approvisionnement alimentaire mondial dues aux parasites et aux maladies s'élèvent à près de 25 %. Sans les pesticides de pointe et autres technologies avancées, ce chiffre serait certainement beaucoup plus élevé.

 

Les « pesticides » sont devenus les croque-mitaines et les cibles des activistes et des décideurs politiques « progressistes ». Il faut donc, dès le départ, définir un « pesticide chimique » ou, mieux encore, ce que les fonctionnaires européens considèrent comme un pesticide non chimique. Après tout, tout est composé de produits chimiques, et ce genre de discours orwellien n'a donc pas sa place dans la politique agricole. Nous supposons que, malheureusement, le terme sera utilisé pour exempter des restrictions les pesticides « d'origine naturelle » et certifiés biologiques. Cela peut sembler une option raisonnable et « sûre », jusqu'à ce que l'on se renseigne sur les pesticides « biologiques ».

 

Dans l'UE, les semences enrobées de pesticides à base de néonicotinoïdes (dont la quantité représente un centième de la quantité de matière active par rapport à la pulvérisation) sont interdites, ce qui oblige les agriculteurs à pulvériser des pyréthrinoïdes pour lutter contre les infestations d'altises. En d'autres termes, ils pulvérisent des composés qui sont beaucoup plus toxiques pour les abeilles que les enrobages des semences avec des néonicotinoïdes, prétendument « pour sauver les abeilles ».

 

Le pyrèthre est un insecticide organique/biologique largement utilisé. Dérivé des fleurs de chrysanthème écrasées, il s'agit d'un mélange mal défini de nombreux composés neurotoxiques efficaces contre la plupart des insectes et des araignées. Les versions de synthèse se trouvent dans les traitements contre les poux et dans les bombes pour tuer les guêpes et les frelons. C'est aujourd'hui l'une des rares options disponibles pour les agriculteurs de colza en Europe.

 

 

Le nombre d'abeilles augmente et les cultures de colza sont saines en Australie et au Canada (qui utilisent tous deux l'enrobage des semences avec des néonicotinoïdes).

 

 

Chaque année, la superficie consacrée au colza au Royaume-Uni, où les traitements aux néonicotinoïdes ne sont plus autorisés, diminue. Sans accès aux traitements aux néonicotinoïdes des semences, il y a peu d'espoir que les agriculteurs puissent semer cette culture beaucoup plus longtemps. Cette année, la production de la betterave sucrière en France (où l'enrobahe des semences aux néonicotinoïdes était utilisé jusqu'à son interdiction) a chuté de 50 % [ma note : c'est faux. La chute ne sera probablement pas aussi importante]. Cette réduction massive a obligé le gouvernement français à annuler l'interdiction, une décision qui a poussé les groupes environnementaux à la folie.

 

 

Le canola canadien sans (à gauche) et avec (à droite) enrobage des semences avec un néonicotinoïde montre comment le pesticide augmente le rendement.

 

 

Les pays qui suivent des politiques agricoles fondées sur la science et qui permettent des avancées technologiques continuent de profiter du traitement des semences avec des néonicotinoïdes. Il convient de noter que les pesticides de synthèse modernes sont à la fois plus sûrs et plus efficaces ; et certains, tels que les néonicotinoïdes, peuvent être utilisés en enrobage des semences, évitant ainsi la nécessité d'un traitement foliaire. Protéger les cultures tout en réduisant la quantité de pesticides appliquée dans les champs est une solution gagnante pour tous.

 

En fait, de nombreux pesticides certifiés biologiques présentent des risques importants pour l'environnement et la santé humaine. Ils comprennent [aux États-Unis d'Amérique] des produits chlorés hautement toxiques tels que l'hypochlorite de sodium, l'hypochlorite de calcium et le dioxyde de chlore, ainsi que le sulfate de cuivre, un pesticide organique à large spectre largement utilisé qui persiste dans le sol et qui est le résidu le plus courant dans les aliments biologiques. L'Union Européenne a déterminé que le sulfate de cuivre pouvait causer le cancer et avait l'intention de l'interdire, mais elle a fait marche arrière parce que les agriculteurs biologiques n'ont pas de bonnes solutions de rechange.

 

Plus de deux douzaines de pesticides chimiques de synthèse sont autorisés dans l'agriculture biologique aux États-Unis, et les agriculteurs biologiques en demandent toujours plus. La raison est révélatrice. Les pratiques biologiques sont si primitives et inférieures qu'aux États-Unis, les agriculteurs biologiques constamment mis au défi doivent périodiquement se plaindre auprès du National Organic Standards Board du Département de l'Agriculture (dont les membres sont issus de la filière biologique), qui avalise leurs demandes d'approbation de nouveaux produits chimiques. Toutefois, dans le cadre du programme F2F, les options de synthèse seront probablement classées comme des pesticides « à haut risque » et seront interdites.

 

Le sulfate de cuivre est couramment utilisé comme pesticide dans les fermes de tomates conventionnelles et biologiques en Floride. Crédit : Alibaba)

 

Le pire aspect du plan F2F est peut-être l'adoption de pratiques « agro-écologiques », l'utilisation de vieilles pratiques agricoles inefficaces et à faible rendement au nom de la « durabilité ». Le F2F prévoit de dépenser 20 milliards d'euros par an pour faire avancer ce charabia militant.

 

Les pratiques biologiques constituent l'essentiel de l'agro-écologie. Une étude de l'Institut de Recherche sur l'Eau de l'Université Ben-Gourion en Israël a révélé que « l'agriculture biologique intensive reposant sur des matières organiques solides, comme le fumier composté qui est mis en œuvre dans le sol avant la plantation comme seul engrais, a entraîné un important lessivage des nitrates » dans les eaux souterraines. La sécheresse sévissant dans de nombreuses régions agricoles parmi les plus fertiles du monde, l'augmentation des nitrates dans les eaux souterraines n'est guère un signe de durabilité.

 

En outre, comme l'a montré l'agronome Steve Savage sur son site web, le compostage à grande échelle génère des quantités importantes de gaz à effet de serre tels que le méthane et l'oxyde nitreux. Le compost peut également déposer des bactéries pathogènes sur ou dans les cultures vivrières, ce qui a entraîné des cas plus fréquents d'intoxication alimentaire aux États-Unis et ailleurs.

 

L'agriculture biologique pourrait bien fonctionner à petite échelle pour certains environnements locaux, mais ses exploitations produisent beaucoup moins de nourriture par unité de surface et d'eau que les exploitations conventionnelles. Les faibles rendements de l'agriculture biologique – généralement de 20 à 50 % inférieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle – imposent diverses contraintes aux terres agricoles et notamment à la consommation d'eau.

 

L'aspect le plus illogique et le moins durable de l'agriculture biologique à long terme est peut-être l'exclusion des « organismes génétiquement modifiés », mais uniquement de ceux qui ont été modifiés à l'aide des techniques les plus précises et les plus prévisibles telles que l'épissage des gènes (technologie de l'ADN recombinant) et l'édition des gènes [ma note : ce n'est plus vrai en Europe où l'exclusion pourrait aussi s'étendre à des organismes obtenus par mutagenèse]. À l'exception des baies et des champignons sauvages, pratiquement tous les fruits, légumes et céréales de notre alimentation ont été améliorés génétiquement par une technique ou une autre, souvent par ce que l'on appelle des « croisements entre espèces distantes » (wide crosses), qui déplacent les gènes d'une espèce ou d'un genre à l'autre d'une manière qui n'existe pas dans la nature. Par conséquent, l'exclusion de l'agriculture biologique d'organismes simplement parce qu'ils ont été élaborés à l'aide de techniques modernes et supérieures n'a aucun sens.

 

La baisse des rendements des cultures est inévitable étant donné le rejet systématique par l'agriculture biologique de nombreuses méthodes et technologies avancées. Si la part en surface de la production biologique était considérablement augmentée, les rendements plus faibles augmenteraient la pression pour la conversion de plus de terres à l'agriculture et l'utilisation de plus d'eau pour l'irrigation, deux problèmes environnementaux graves.

 

L'Europe doit déjà importer des millions de tonnes de denrées alimentaires et d'aliments pour animaux chaque année pour soutenir sa population et ses productions animales. Si les pratiques agricoles biologiques/agro-écologiques sont plus largement adoptées, les importations européennes de denrées alimentaires et d'aliments pour animaux et les coûts des denrées alimentaires augmenteront considérablement.

 

Néanmoins, si l'Europe veut suivre cette voie, c'est son choix. Mais il est essentiel qu'elle ne soit pas autorisée à exporter cette irrationalité vers le monde en développement. Malheureusement, la Commission Européenne a déclaré qu'elle chercherait à mobiliser tous les outils de l'action extérieure et des partenariats internationaux pour aider à développer une ambitieuse Nouvelle Biodiversité Mondiale des Nations Unies lors de la Conférence des Parties à la Convention sur la Diversité Biologique en 2021. La stratégie « de la ferme à la table » [de l'agro-écologie] vise à promouvoir une transition mondiale vers des systèmes alimentaires durables, en étroite coopération avec ses partenaires internationaux.

 

C'est le triomphe de l'idéologie sur les réalités scientifiques.

 

La plupart des augmentations prévisibles de la population mondiale se produiront dans le monde en développement. L'imposition à ces pays d'une agro-écologie destructrice pour l'environnement et réduisant les rendements entraînera une aggravation de la sécurité alimentaire et de la pauvreté. Les pays éclairés ne peuvent pas permettre que cela se produise.

 

Dans l'ensemble, le programme « de la ferme à la table » est peu scientifique et peu judicieux. Certains de ses défenseurs le qualifient d'aspirationnel. Nous pensons que, pour l'Europe, suicidaire est plus exact. Et, pour le monde en développement, il est génocidaire.

 

____________

 

Rob Wager travaille au département de biologie de l'Université de l'Île de Vancouver. Suivez Rob sur Twitter @RobertWager1.

 

Henry I. Miller, médecin et biologiste moléculaire, est Senior Fellow à l'Institut de Recherche du Pacifique. Il a été le directeur fondateur du Bureau de la Biotechnologie de la FDA américaine. Suivez Henry sur Twitter @henryimiller.

 

Source : https://geneticliteracyproject.org/2020/10/22/viewpoint-europes-pro-organic-farm-to-fork-policy-will-cripple-an-already-inefficient-agriculture-system/

 

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J
Beaucoup de décideurs,de journalistes,de politiques ne connaissent pas les prix abordables auxquels se trouvent des produits alimentaire français dans les grandes surface.achetez des yaourts aux fruits par paquets de 12 ou 16 et regardez le prix de la portion.Ai vu aux bars des TGV des yaourts seuls vendu plus cher que le paquet de 12 en GMS .il suffirait de renvoyer un cts d'euros de plus par pot aux producteurs (8 pot de 125g nécessite 1 litre de lait) pour payer leur lait 80€ de plus au milles litres.Dommage que l'on préfère une nourriture cher et rare pour nos élites bien pensantes
Répondre
U
Pourtant, nous devrions regarder la réalité.
Nous humains sommes menacés par un microorganisme, le coronavirus et pour nous protéger nous utilisons tous massivement un PESTICIDE ( virucide et bactéricide ) le gel hydroalcoolique, produit dans des usines, contenant un cancérigène avéré, etc.
Répondre
R
Il y a du gel hydroalcoolique bio, fabriqué dans des ateliers artisanaux avec des produits naturels en biodynamie, donc forcément inoffensif...
D
@Hbsc
C'est curieux car depuis plusieurs mois, je ne vois plus personne se serrer les paluches, ni claquer la bise (que bcp ne regretteront pas au boulot).
Seuls, mes parents, très âgés, tentent de perpétuer ces habitudes, sans trop de succès d'ailleurs.
H
Bien d'accord un physicien. J'ajouterais qu'en dépit de l'expérience Covid, qui aurait du être une prise de conscience, quantité de gens, non proches parents, continuent à se faire la bise ou à se serrer la main et à échanger ainsi des quantités de virus et bactéries impressionnantes, sans que cela ne les émotionnent.