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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Dis Papy, c'est quoi l'agro-écologie ?

5 Novembre 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agro-écologie, #critique de l'information

Dis Papy, c'est quoi l'agro-écologie ?

 

À propos de « Pesticides : les alternatives existent, mais les acteurs sont-ils prêts à se remettre en cause ? » sur The Conversation

 

 

Non, mon petit-fils aîné, encore trop jeune, ne m'a pas posé cette question. Heureusement, car je serais bien embarrassé de répondre. Parlez-en à trois personnes et vous risquez d'avoir cinq réponses. La plus modeste ferait référence à une discipline scientifique qui allie deux matières. La plus ambitieuse – la plus folle – vous parlerait d'un changement de « paradigme » bouleversant en fait toute la société, évidemment à son plus grand avantage (voir par exemple l'IPES Food, traduit dans « La maladie du rêveur : comment l'agro-écologie va affamer des millions de personnes », du Risk-monger).

 

Avec « Pesticides : les alternatives existent, mais les acteurs sont-ils prêts à se remettre en cause ? », publié dans The Conversation le 29 septembre 2020, on est entre les deux, sur un registre fort médiatique : l'agro-écologie, en résumé, c'est... pas de pesticides... de synthèse cela va de soi.

 

 

Quatre chercheurs de l'INRAE

 

L'article est de quatre chercheurs de l'Institut National de Recherche pour l'Agriculture, l'Alimentation et l'Environnement (INRAE), MM. Michel Duru (directeur de recherche, UMR AGIR (Agro-écologie, innovations et territoires)), Jean-Pierre Sarthou (professeur INP-ENSAT en agronomie et agro-écologie), Olivier Therond (ingénieur de recherche, agronome du territoire) et Xavier Reboud (chercheur en agro-écologie).

 

Notez incidemment la dérive post-moderne qui consiste à accoler « agronomie » et « agro-écologie », comme s'il s'agissait de deux disciplines distinctes.

 

 

Un titre et une mise en route choquants

 

Les titres se doivent certes d'être courts et attractifs, mais c'est un double coup de massue. Comment ? « [L]es alternatives existent » ? Comment ? On mettrait en cause la disposition des « acteurs » à « se remettre en cause » ?

 

Voici la mise en route :

 

« Les débats en cours autour de la réintroduction provisoire des néonicotinoïdes – ces insecticides dits "tueurs d’abeilles" – pour la culture de la betterave le montrent une nouvelle fois : en agriculture, l’usage des produits phytosanitaires ("phytos") fait polémique, et beaucoup de prises de position contraires se cristallisent.

 

Une grande confusion s’est progressivement installée dans l’esprit de nombreux publics, car si des dangers pour la santé sont régulièrement mis en avant dans les médias par certaines associations et la littérature scientifique, le discours officiel reste de prôner sa confiance dans le système mis en place et souligne qu’il y a peu de véritables problèmes pour la santé.

 

Les gens sensés s'accordent à dire qu'il n'y a pas d'alternative dans le cas de la jaunisse de la betterave. C'est ce qu'a par exemple laissé entendre M. Philippe Maugain devant le Sénat dans le cadre de son audition en vue du renouvellement de son mandat à la tête de l'INRAE. Mais ici – outre le détestable « tueurs d'abeilles » fort malvenu dans un articles de scientifiques, même entre guillemets – on se place au niveau des « débats » et de la « polémique ».

 

 

Priorité aux perceptions, et non aux faits

 

Tout le discours est ainsi construit sur l'existence de cette « polémique » et sur le refus des auteurs – et de l'INRAE en général – de prendre une position factuelle et de faire un effort de pédagogie. Un refus qui permet évidemment aux thèses des faiseurs d'opinion de prospérer.

 

Le paragraphe suivant suit un mécanisme similaire, à supposer que le mot « dangers » ait été utilisé à bon escient : ce qui est mis en opposition, ce sont, d'une part, les « associations » (le lien est vers Générations Futures) et, d'autre part, « le discours officiel », une expression très dévalorisante par les temps qui courent. Pour les lecteurs non avertis, la cause est entendue : les premiers ont raison. N'ont-ils pas « la littérature scientifique » pour eux ?

 

 

Sus aux pesticides !

 

L'article aborde longuement des questions de toxicologie et d'écotoxicologie. Là aussi, le discours est fondamentalement à charge, anxiogène, sans mise en perspective. Dans : « La LMR est critiquée pour les pesticides qui sont des perturbateurs endocriniens [...] », ce n'est pas la science qui s'exprime, mais le commentaire de l'actualité.

 

Cela nous mène à ceci :

 

« Dans ces débats complexes, il semble important de tenir compte de la perte de confiance des citoyens envers les sphères politiques et agricoles : malgré des initiatives publiques dédiées à la réduction forte des phytos (plans Ecophyto 1, 2 et 2+), les dernières statistiques montrent un accroissement de leur usage en dix ans. »

 

Là encore, « la perte de confiance des citoyens [...] » est un fait (allégué) que les auteurs prennent pour acquis, on est tenté de dire : puisqu'il va dans le sens général de leur propos.

 

Comment pourrait-il en être autrement si les scientifiques, notamment de l'INRAE, ne font pas le nécessaire effort de pédagogie ? S'ils se contentent d'abonder les discours anxiogènes avec une litanie d'expressions vagues (« est critiquée pour |... », « est notamment soupçonnés (sic) [...] », « peut donc impacter », etc.) associées à des phénomènes censés être des calamités ?

 

 

Le recours à un graphique contestable

 

Le recours aux statistiques des 10 dernières années est tout aussi problématique.

 

 

 

 

Le graphique est certes repris du Commissariat Général au Développement Durable, mais il occulte fort « opportunément » la baisse tendencielle sur le long terme et prend son départ sur une période historiquement basse. Soyons clair : ce graphique n'est pas de bonne foi, et cela n'aurait pas dû échapper à des scientifiques.

 

 

 

 

L'agriculture qui nous nourrit dénigrée

 

Après cette longue mise en condition, on aborde enfin le sujet avec un constat qui ne fait pas débat :

 

« […] il y a un objectif largement partagé de réduire les usages comme les impacts ».

 

Mais c'est pour se vautrer encore dans les partis pris, lieux communs et jérémiades sous l'intertitre :

 

« Faire mieux… sans viser à changer le système »

 

En bref, dès l'introduction de cette partie :

 

« Les leviers les plus promus par les politiques publiques ne remettent jamais frontalement en cause la structure des systèmes agricoles intensifs et simplifiés (rotations courtes, travail du sol fréquent, absence ou insuffisance d’infrastructures agroécologiques) qui dominent aujourd’hui en France. »

 

Alors que nous avons une diversité de paysages et de « systèmes » agricoles, ce qui dominerait en France, ce sont des « systèmes » abhorrés...

 

Les critiques pleuvent. Conclusion intermédiaire :

 

« Ce système s’appuie implicitement sur l’efficacité des seules solutions curatives que les phytos incarnent. »

 

Ite, missa est !

 

 

Même le biocontrôle...

 

Deux stratégies de réduction de l'usage des « pesticides chimiques » sont décrites, mais elles n'ont bien sûr pas la pleine faveur des auteurs. On peut sursauter à la lecture de :

 

« L’innocuité de ces biopesticides reste à démontrer et l’utilisation d’organismes vivants pose le problème de la pérennité de la solution et des possibles effets de diffusions incontrôlées. »

 

Ce n'est certes pas faux, s'agissant du principe, mais c'est là une mise en cause d'une des voies préconisées par les tenants d'un truc qu'ils désignent par... « agro-écologie »...

 

 

Un chapelet de sophismes

 

Comment dénigrer la voie générale de la réduction des pesticides ?

 

« Cette approche est prônée par ceux qui défendent la possibilité de maintenir une forte capacité d’exportation de denrées agricoles et soulignent le besoin de nourrir une population mondiale croissante par ce seul moyen. »

 

Tout un poème ! C'est extrêmement réducteur comme, du reste, d'autres affirmations qui sont assénées.

 

C'est insultant pour tous les praticiens – agriculteurs, vulgarisateurs et scientifiques – qui cherchent à optimiser les itinéraires culturaux en exploitant au mieux les bénéfices apportés par les produits de protection des plantes – avec évidemment les autres solutions disponibles et techniquement et économiquement efficaces.

 

C'est aussi un sophisme du déshonneur par association, les exportations étant implicitement vilipendées par cette bien-pensance pour qui les pesticides, c'est le mal, et nous devrions replier notre agriculture – qui serait devenue chimiquement (et génétiquement) vertueuse sans eux – sur la satisfaction des besoins franco-français dans une bulle économique qui nous protégerait de la concurrence des agricultures étrangères plus performantes.

 

Et c'est tout simplement choquant, en plus venant de scientifiques d'un Institut qui a quand même, des références à l'alimentation mondiale quelque part dans son baratin ajusté à la bien-pensance et dans ses programmes.

 

 

La solution, mais pour des systèmes agricoles « moins vulnérables »

 

Mais voici la solution miracle. En intertitre :

 

« Pour des systèmes agricoles moins vulnérables »

 

Une entrée en matière tonitruante :

 

« Les recherches récentes convergent pour souligner qu’il ne sera possible de diminuer drastiquement les pesticides pour un usage en dernier recours, que si on combine un ensemble de leviers, chacun n’ayant qu’un effet partiel, mais visant, conjointement à renforcer la régulation naturelle des bioagresseurs. »

 

Nous avons quelques doutes, et sur l'affirmation générale, et sur l'ambition implicite de réserver les produits de protection des plantes au « dernier recours » (le refus des mesures phytosanitaires préventives), et sur la pertinence du texte mis en lien, « Vers une protection agroécologique des cultures en phase d’implantation ». Du reste un résumé de ce texte laisse entrevoir un biais d'antipathie envers les produits... de synthèse.

 

Trois axes principaux sont assez brièvement décrits : la diversité des plantes, la santé du sol et la réduction de la taille des parcelles avec mise en place d'« infrastructures écologiques ». Bref, la panoplie du discours sur l'« agro-écologie ».

 

S'agissant des principes, on ne peut que souscrire à de telles mesures, pour autant qu'elles apportent des bénéfices. Le problème est dans l'adéquation à l'ambition affichée et la concordance avec l'affirmation du titre que « les alternatives existent ».

 

Pour le premier axe, les auteurs notent qu'il « complexifie la récolte et peut induire le besoin de trier la collecte ». Il n'y a pas que la récolte... Et il a parfois besoin d'herbicides...

 

Pour le deuxième, il faut « une non-perturbation mécanique du sol et des apports modérés de fertilisants, incompatibles avec la "quête des derniers quintaux". » La « non-perturbation » ? Elle exige ou peut exiger le recours à un herbicide, notamment au maintenant maudit glyphosate... ce qui va à l'encontre de l'objectif affiché. Quant aux « derniers quintaux », on peut les chercher dans tous les modes de production.

 

Un obstacle au troisième serait « la standardisation et la productivité réalisées à l’aide d’équipements de grand gabarit ». Du coup, on doit s'interroger sur la taille des parcelles envisagée par les auteurs... et les conséquences sur les coûts de production.

 

 

Mère Nature est bonne...

 

Une vision rousseauiste, idéalisée, de Bonne Dame Nature préside à cette conception de ce que devrait être l'agriculture. Ainsi, pour rester dans le domaine de la protection des plantes :

 

« La combinaison de ces trois familles de leviers aboutit à des agro-écosystèmes sièges de nombreuses régulations biologiques dans et au-dessus du sol, porteurs de cultures moins sensibles, et donc plus résilientes. Dans ces conditions, une parcelle peut jouer le rôle d’habitat pour une partie du cycle des espèces auxiliaires (source de nourriture et lieu de ponte) et ainsi être peu voire pas traitée. »

 

On ne doutera pas de l'existence de « nombreuses régulations biologiques ».

 

Mais, du point de vue de l'agriculture et de la production alimentaire, elles ne sont pas nécessairement en sens unique, en faveur du producteur. Notons incidemment que l'ouvrage mis en référence semble très peu disert sur les grandes cultures, ce qui fait craindre un autre biais dans la réflexion des auteurs : celui, largement répandu, qui consiste à parler de l'agriculture en se fondant sur les cultures spécialisées, maraîchères et fruitières.

 

Les « régulations biologiques » n'apportent pas de réponse à tous les problèmes phytosanitaires. Mais la monomanie – une sorte de trouble obsessionnel compulsif – est au rendez-vous :

 

« Pour n’utiliser les phytos qu’en dernier recours, comme des médicaments, la conception de la santé des plantes devra se baser sur la résilience des écosystèmes vis-à-vis des bioagressions, via le développement de la biodiversité fonctionnelle bénéfique. Cela devrait être un des tout premiers critères pour juger de la performance des systèmes mis en place. »

 

Les médicaments utilisés seulement en dernier recours ? Première nouvelle...

 

Nous avons même droit à une « pompiliade » :

 

« « Tant qu’une partie des pesticides restent autorisée, les progrès sur les approches alternatives à la chimie restent timorés. »

 

Supprimons les pesticides... et comme par miracle les « solutions alternatives » seront trouvées et mises en place... La leçon de la jaunisse de la betterave n'a pas été tirée...

 

 

Les conséquences socio-économiques

 

Les auteurs nous offrent enfin quelques réflexions générales sur la nécessité de tracer, de séparer et d'identifier les divers itinéraires techniques. En oubliant au passage de préciser qu'il existe déjà une certification « haute valeur environnementale », du reste fortement combattue par les fondamentalistes de l'agriculture biologique.

 

Mais c'est un aspect qui mérite d'être creusé. Les auteurs présentent un graphique issu des réseaux Dephy.

 

 

La légende dégouline de clichés. Quels impacts sur la santé, les pollutions, le biodiversité ?

 

 

Le chiffre d'affaires n'est pas un indicateur pertinent pour le revenu pour l'agriculteur. Pour les modes « REF » et « ECO », il reflète probablement assez bien la différence de productivité (et, par rapport aux productions étrangères susceptibles d'être importées, de compétitivité).

 

Cela devrait susciter une vraie réflexion, allant au-delà des clichés, des préjugés et des partis pris. Quels investissements – individuels et collectifs – et quels coûts supplémentaires pour les consommateurs (ou pertes pour les producteurs), pour quel bénéfice réel et non imaginaire, attendu et, surtout, obtenu ?

 

Les auteurs concluent :

 

« Cela pose la question de la possible coexistence de trois formes d’agricultures conventionnelle, agroécologique et biologique. Soit les pratiques agroécologiques deviennent les standards du conventionnel (renforcé par une règlementation très ferme sur les pesticides), soit le différentiel entre conduite agroécologique et AB n’est pas suffisant et mène à leur fusion. »

 

Ne rêvons pas pour la fusion... Et n'oublions pas que 5,5 millions de personnes reçoivent ponctuellement ou régulièrement une aide alimentaire en France (et que ce nombre est susceptible de grimper à 8 sous peu).

 

« Plus vert, c'est plus cher », selon une formule chère à Mme Christiane Lambert, présidente de la FNSEA et du COPA-COGECA (et « On ne peut pas faire plus vert quand les comptes sont dans le rouge ». Cela vaut aussi, d'une certaine manière, pour les consommateurs.

 

En tout cas, il serait bien plus intelligent de promouvoir ce qu'on appelle « les bonnes pratiques » pour ce qu'elles sont et font, plutôt que de vouloir surfer à tout prix sur la phobie irrationnelle des pesticides et l'entretenir.

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pierre marie 22 17/12/2020 04:41

Bonjour

Dans ce très intéressant tableau, il est indiqué d'une part la part du cuivre et du souffre, d'autre part celles des "produits de synthèse".

Mais quid du pyrèthre, du spinosad, de la bactospeine, de l'azadichatine ?

Où trouver l'info ?

Merci

Flore 07/11/2020 10:00

Merci de critiquer et de nous apporter un autre point de vue des articles de theconversation.