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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

La France a perdu Mme Emmanuelle Charpentier... mais nous avons des sociologues

23 Octobre 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers

La France a perdu Mme Emmanuelle Charpentier... mais nous avons des sociologues

 

à propos de « La lutte pour une agriculture libre : bricoler et partager pour s’émanciper » publié dans The Conversation

 

 

 

 

Des âmes charitables se sont inquiétées, y compris sur ce blog, du niveau d'adrénaline dans mon sang. Pour le maintenir en altitude, elles m'ont communiqué le lien vers « La lutte pour une agriculture libre : bricoler et partager pour s’émanciper » publié dans The Conversation.

 

J'ai été confronté à ce genre de littérature dans une autre vie et en quelque sorte mithridatisé. L'effet a donc été plutôt limité... quoique... Comme nous allons le voir, la coupe est bien remplie.

 

L'article est de M. Morgan Meyer, directeur de recherche CNRS, sociologue, Mines ParisTech.

 

Une petite recherche m'a appris qu'il a aussi des activités d'enseignement à AgroParisTech depuis 2013 sur le thème des controverses socio-techniques ; des sciences citoyennes ; de l’ingénieur dans la cité ; et de l'éthique, l'histoire et la philosophie des sciences. Là, je dois dire... je crains pour nos futurs cadres de l'agriculture et de tous les secteurs qui sont irrigués par elle... Mais si l'enseignement est aussi caricatural que l'article, les dégâts doivent être fort limités.

 

Le titre est déjà tout un poème : l'agriculture ne serait pas « libre », et il faudrait « lutte[r] » pour « s'émanciper ».

 

Non, l'auteur ne traite pas des contraintes et tracasseries administratives ; des empilements de règles diverses et variées, et souvent changeantes et absurdes ; de la surtransposition des directives communautaires ; du syndrome du meilleur élève de la classe pour l'« écologie » ; etc.

 

Il faut lutter contre le ca-pi-ta-lis-me et se soustraire à la société marchande (enfin, pas au point de creuser sa propre mine de fer).

 

Car « l’agriculture est devenue un système verrouillé et dépendant de quelques grandes entreprises ». C'est étayé par une référence à « Soil Not Oil – Environmental Justice in an Age of Climate Crisis » de l'inénarrable écodéesse et écoféministe Vandana Shiva, celle qui assimile le viol à la culture d'OGM (en fait, c'est dans le sens inverse mais cela reste tout aussi épouvantable).

 

Donc :

 

« Fabriquer ses propres machines, réparer son tracteur, échanger des semences, utiliser des logiciels open source : voici des actions qui visent à rendre les agriculteurs plus libres et plus autonomes. Ce sont des gestes qui montrent que le bricolage et le partage sont loin d’être des activités banales, mais des actes politiques. »

 

J'ai une pensée émue pour les agriculteurs cubains. Ce sont, certes, des génies de la débrouille, mais leur choix serait vite fait s'ils avaient l'option d'acheter, évidemment à un prix raisonnable, ces matériels et intrants qui rendent l'agriculture performante et leur facilite(raient) la vie.

 

Nous vivons dans une société aux interactions économiques et sociales complexes. Cela ne date pas d'hier... Caïn était éleveur et Abel agriculteur... Jupiter (celui de la mythologie) ne forgeait pas (l'actuel non plus, sauf des discours creux et décousus), contrairement à Vulcain...

 

Les conceptions que nous pouvons avoir sur l'optimum socio-économique dépendent en partie de la position dans laquelle on est. Ce que nous pouvons ressentir comme une contrainte dispensable peut être considéré par notre partenaire en affaires comme une protection indispensable. Pour notre sociologue post-moderne, la vision est en revanche binaire, manichéenne.

 

Les tracteurs et machines agricoles – « vendues par des entreprises comme Iseki & Co (Japon) ou John Deere (Etats-Unis) »... pointons vite les méchantes multinationales – sont difficilement réparables pour les agriculteurs. Comble de scandale, elles peuvent inclure des éléments verrouillés ou être vendues avec une clause obligeant à recourir à un réparateur agréé (au moins aux États-Unis d'Amérique – en France, sauf motif sérieux, c'est illégal).

 

Faisons donc de l'auto-construction...

 

Tenez, une « moitémateuse » comme disait mon petit-fils aîné. A-t-on évalué les coûts respectifs d'un outil auto-construit avec les moyens du bord et de l'engin fabriqué par un constructeur ayant optimisé ses process ? Mais voyons... puisqu'il s'agit de « s'émanciper »...

 

Les logiciels sont « propriétaires »...

 

« La liste des conséquences négatives de cette emprise du marché sur les agriculteurs est longue : des prix élevés, des agriculteurs endettés, des produits standardisés, une diversité végétale et animale en décroissance, une vision d’une agriculture très productiviste et peu éthique, une dépendance envers les acteurs privés, une dévaluation et disparation des savoirs locaux et ancestraux notamment. »

 

Ça fait beaucoup pour des logiciels, non ? Comment ces idiots d'agriculteurs (ironie) ne pensent-ils pas à se tourner vers l'open source ? Mais ces catastrophes sont peut-être le fait de l' « emprise du marché sur les agriculteurs ». Le texte n'est pas d'une limpide clarté.

 

Notez bien que « marché », dans ce texte, se réfère exclusivement à l'amont. Les acheteurs de produits agricoles sont sans nul doute des angelots aux petits soins des producteurs...

 

Pour les semences, c'est la Symphonie fantastique. Il y a

 

« une situation de monopole avec trois multinationales (Bayer-Monsanto, ChemChina-Syngenta et Dow-DuPont) ».

 

Un « monopole »... curieusement à trois... une allégation qui fait l'impasse sur les centaines d'acteurs de la création variétale et des semences ainsi que sur l'auto-production de semences.

 

Ça, c'est étayé par « Owning the World’s Seed Supply: How Seed Industry Mergers Threaten Global Food Security », d'une obscure étudiante de la Georgetown University. Un texte totalement délirant qui semble parfaitement s'intégrer dans le fond documentaire sur lequel croît la sociologie post-moderne...

 

Cette prétendue menace est un thème qui tourne en boucle depuis le 1er juin 1983 – il y a bientôt 40 ans –, la sortie de « Seeds of the Earth: A Private or Public Resource? » de M. Pat Mooney, fondateur de RAFI International (rebaptisé ETC Group dans un effort de diversification du fond de commerce) et en quelque sorte le Frankenstein de créatures comme cette Vandana Shiva à l'auto-hagiographie très fluctuante (voir « Revoilà Vandana Shiva ! », « Calembredaines et billevesées de Vandana Shiva », etc.).

 

Cela donne lieu à ce morceau de bravoure :

 

« La semence est un autre objet à travers lequel se joue une bataille similaire : la majorité des semences sont commercialisées par des entreprises, qui en détiennent les droits de propriété intellectuelle à travers de brevets. Par conséquent, le libre-échange des semences et le développement de nouvelles variétés par les agriculteurs sont devenus rares. Ce qui était un bien partagé pendant des milliers d’années, développé et maîtrisé par les agriculteurs, est devenu un bien privé, avec une marchandisation qui se développe surtout à partir de la deuxième moitié du XXe siècle.

 

Il est sans doute trop compliqué de faire comprendre au militantisme pourquoi le « libre-échange des semences » – sous-entendu : entre agriculteurs – idéalisé du monde de Martine à la ferme s'est réduit à la portion congrue, du moins dans les pays d'agriculture développée. C'est qu'il est devenu obsolète pour des raisons diverses et variées... y compris parce que l'organisation d'un marché des variétés et des semences fondé sur la spécialisation, la sécurité et la qualité a offert des options plus tentantes et raisonnables.

 

Mais le mythe des entreprises prédatrices, adossées à des brevets asservissants, est trop indispensable pour construire des chateaux branlants sociologiques sur des sables mouvants ou, comme ici, fonder l'éloge aux « semences paysannes ».

 

Les brevets ? L'auteur semble ignorer que le mode de protection de la propriété intellectuelle le plus largement répandu dans le monde pour les variétés végétales (les semences et plants) est le « droit d'obtenteur » – le certificat d'obtention végétale en France – dont le socle est, à quelques exceptions près dans le monde, la Convention Internationale pour le Protection des Obtentions Végétales.

 

Le « libre-échange des semences » ? Le « développement de nouvelles variétés par les agriculteurs » ? Un « bien partagé » ? Bienvenue dans le monde des Bisounours.

 

Les « semences paysannes » ? Quelle part de marché ?

 

Et surtout, s'agissant de cette notion prise dans son acception et le contexte français : quelle contribution à l'alimentation de la population ? Et quelle serait-elle si – par pure hypothèse – le système se répandait, que les révolutions génétiques telles que les hybrides seraient mises au rancart au profit de « semences reproductibles libres de droits », que l'amélioration des plantes avec des outils sophistiqués serait remplacée par des méthodes de sélection visuelle au champ (méthodes « étudiées » et prônées par des équipes de... l'INRAE...) ?

 

La même question se pose pour d'autres éléments de l'article, tels que « l’activisme des semences » – pour lequel l'auteur nous offre un lien vers la revue « The Journal of Peasant Studies » offrant des articles aux titres ébouriffants –, ou encore « l’initiative états-unienne Open Source Seed Initiative », un formidable flop en dehors des cercles du militantisme où l'on cause.

 

L'auteur conclut en apothéose :

 

« Les luttes pour une agriculture libre représentent des lieux empiriquement très riches, car elles rendent visibles et palpables les mondes sociaux des différents acteurs. Elles font apparaître une diversité d’enjeux – autour de l’autonomie, la convivialité, l’identité, le numérique, le design, les savoirs et apprentissages en jeu, les dimensions et tensions politiques, juridiques et économiques, les communs et le peer-to-peer. Elles montrent que des objets comme une graine ou un tracteur soulèvent des questions d’ordre juridique et que le bricolage, le piratage et le partage sont, plus que jamais, des gestes politiques. »

 

Cela convient sans doute comme conclusion d'un article hors-sol de The Conversation. Mais cela doit aussi nous interpeller : le genre de recherche que laisse entendre cet article constitue-t-il de l'argent public bien dépensé ?

 

La France a perdu Mme Emmanuelle Charpentier, un prix Nobel de chimie récompensant une extraordinaire perspective de progrès pour l'Humanité... Mais nous avons des sociologues faisant l'article pour une agriculture hors d'âge et une société tribalisée dans un monde parallèle.

 

 

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T
J'ai déjà constaté les dégats de ces présentations au niveau des élèves que je rencontre lors d'études de CV ou de choix de cursus.ou encore d'articles demandés arès un stage.
Et elle n'est pas la seule à être déconnecté des réalités malheureusement.
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M
Bonjour, merci de votre commentaire, très éclairé.
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M
"une société tribalisée dans un monde parallèle."
Joli.
Et bien vu !
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L
Dramatique. Intellectuellement, on en revient à avant Adam Smith, le tout début de la pensée économique. Ce sont désormais les promesses de Grand Bond en Arrière qui font rêver les gens...
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U
Au néolithique, déjà, il y avait des ateliers spécialisés dans la taille des silex, situés là où la matière première était disponible, employant des spécialistes et distribuant leurs produits à grande distance ...
M
Ce bel esprit a tout de même une maîtrise en biologie (il s'est spécialisé dans la "do-it-yourself biology") puis un doctorat en sociologie et il a été entre autres "Bright ideas visiting fellow" (rien que ça!) de l'Université d'Edimbourg, il est aussi l'auteur de "Bricoler le vivant dans les garages", donc une grosse pointure!
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