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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Cultiver la dignité des agriculteurs

22 Octobre 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Inde, #Divers

Cultiver la dignité des agriculteurs

 

Chandrashekhar Bhadsavle*

 

 

 

 

Le jour où je suis devenu agriculteur, je suis devenu moins important aux yeux des autres personnes et de la société. Cette expérience m'a amené à comprendre l'intérêt de diffuser des récits sur l'agriculture ainsi que l'importance de cultiver la dignité des agriculteurs.

 

C'est la leçon la plus difficile de ma vie. J'étais parti de chez moi en Inde pour aller aux États-Unis étudier les sciences et technologies alimentaires à l'Université de Californie, à Davis. Mon dernier travail consistait à travailler sur les chips préfabriquées, aujourd'hui reconnues comme les célèbres Pringles.

 

À cette époque, mon colocataire m'a posé une question surprenante : pourquoi les étudiants indiens ne sont-ils pas plus nombreux à retourner dans leur pays d'origine ? Est-il trop misérable et pauvre ?

 

Je n'ai pas pu dormir cette nuit-là, en pensant à ce qu'il avait dit et en sachant que mon père s'était battu pour la liberté de l'Inde et m'avait appris à être fier de notre pays.

 

Le lendemain, j'ai démissionné de mon poste. Quelques semaines plus tard, j'étais de retour dans la ferme familiale, au sud de Mumbai, dans le district de Raigad, dans le Maharashtra. Pendant les dix années qui ont suivi, j'ai appris de première main que les agriculteurs indiens ne reçoivent pas de dignité.

 

On dit parfois que trois choses sont nécessaires à la survie : la nourriture, le logement et les vêtements. Mais il y en a une quatrième : la dignité.

 

La dignité, c'est l'appréciation des autres. Elle peut venir d'une seule personne ou de toute la société. On ne peut pas l'obtenir en la demandant. Il faut la gagner. Pour les agriculteurs en Inde, c'est très difficile.

 

 

 

 

Pour moi, la dignité est venue par le biais de l'agro-tourisme. Nous avons aménagé notre ferme et l'avons ouverte au public, en combinant l'apprentissage par les loisirs avec le plaisir. En racontant notre histoire, nous avons sensibilisé les gens aux défis et aux possibilités de l'agriculture et, ce faisant, nous avons retrouvé la dignité que nous pensons que tous les agriculteurs méritent.

 

Notre ferme s'étend sur 22 hectares. Notre principale culture est le riz, mais nous produisons également du mil, des légumineuses, du maïs doux, des légumes, des arachides, des mangues, des noix de coco, etc. Les autres activités comprennent l'horticulture, la production laitière, l'aquaculture et l'agroforesterie.

 

Tout est intégré, une production en soutenant une autre. Après avoir battu notre riz, par exemple, nous prenons la paille et plutôt que de la brûler, comme le font de nombreux agriculteurs, nous la donnons à notre bétail. Elle devient une ressource. Comme le bétail produit du fumier, nous le mettons dans une unité de biogaz, créant ainsi du combustible pour la cuisine et du fumier pour la fertilisation.

 

Les gens qui visitent notre ferme voient tout cela, souvent pour la première fois. La plupart d'entre eux vivent en ville. Ils n'ont aucune idée de ce que font les agriculteurs. Et cela signifie qu'ils n'ont aucune idée d'où vient leur nourriture ou des difficultés que rencontrent les agriculteurs pour la produire. Ils nous prennent pour acquis.

 

 

 

Mais quand ils viennent ici, ils commencent à apprendre. Ils découvrent ce que c'est que de traire des vaches, de récolter des plants d'arachides et de constituer des colonies d'abeilles pour la pollinisation. Nous leur montrons des choses comme l'irrigation au goutte-à-goutte et parlons de la conservation de l'eau comme outil pour faire face au changement climatique. Nous les informons sur la nécessité des produits phytosanitaires et sur la manière dont nos méthodes de culture sans labour conservent le sol, le rendant ainsi riche en carbone. Un sol riche en carbone rend l'agriculture « climato-intelligente » et non tributaire des combustibles fossiles.

 

La plupart des urbains n'ont jamais été témoins ou n'ont jamais vécu tout cela. Ils savent simplement que lorsqu'ils veulent de la nourriture, ils l'achètent. Ils ne savent pas d'où elle vient.

 

 

 

 

Les enfants sont enthousiastes. Ils adorent voir les animaux de la ferme et toucher les poissons vivants. Une grande attraction est le « WB Ride », qui consiste à monter des buffles d'eau. Notre ferme se trouve sur une rivière et monter à dos de buffle d'eau est un des points forts de toute excursion dans notre ferme.

 

 

 

 

Les clients plus âgés apprécient également leur temps. Beaucoup d'entre eux ont grandi dans des fermes en zone rurale et, bien qu'ils aient déménagé, ils souhaitent que leurs enfants et petits-enfants comprennent l'héritage de leur famille dans le domaine de l'agriculture.

 

En visitant notre ferme, nos hôtes passent un bon moment et acquièrent des connaissances.

 

En retour, nous gagnons la dignité qui manque à tant d'agriculteurs indiens. Cela se constate au regard des gens qui viennent ici, avec leur nouvelle appréciation de ce que nous faisons et des défis que nous devons relever pour produire la nourriture dont notre pays a besoin.

 

Nourrir une nation de plus d'un milliard d'habitants est une tâche considérable, qui requiert le travail de nombreux agriculteurs. Nous dépendons de tout, du climat à la technologie. Pourtant, notre succès dépend encore plus de ce qui pourrait être la ressource naturelle ultime : la dignité.

 

_____________

 

* Chandrashekhar Bhadsavle, agriculteur, Inde

 

Est dans l'agriculture depuis 1976 – a élevé la ferme à un statut où de nombreux membres de la société la connaissent et veulent la visiter. Grandes cultures, produits laitiers, agroforesterie, aquaculture et horticulture + destination touristique. Défend la technique du riz Saguna (SRT), qui est une agriculture de conservation utilisant le zéro labour.

 

Source : https://globalfarmernetwork.org/2020/10/cultivating-dignity-for-farmers/

 

 

 

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Hbsc Xris 22/10/2020 20:57

Retraitée, j'ai créé une petite exploitation agricole, et effectivement, je confirme le changement brutal de statut social. A noter que des fonctionnaires, conseillers agricoles, qui ignorent votre niveau de connaissances vous parlent parfois comme à une demeurée ou vous racontent n'importe quoi sur des sujets que vous maîtrisez mieux qu'eux. Bon, pas tous, j'ai eu une enseignante de stage phyto-sanitaire exceptionnelle...
Une anecdote datant du début des années 2000 arrivée à un ami viticulteur se rendant à la Direction Départementale des Impôts. Il arrive pour demander un rendez vous avec je ne sais plus qui, au sujet d'une question d'imposition qui clochait sur son exploitation. La secrétaire le toise et lui dit quelque chose comme : "Ce n'est pas la peine de prendre un rendez vous, de toutes façons vous ne pourriez comprendre les modalités de calcul". L'ami en question était alors enseignant en mathématiques dans une prestigieuse université, qu'il quittait le jeudi soir pour venir travailler jusqu'au dimanche soir sur l'exploitation familiale.

Mireille Gary 22/10/2020 15:58

Décidément j'aime beaucoup ces témoignages que vous nous traduisez. Merci à ces personnes.dignes, courageuses et bienveillantes.

Seppi 22/10/2020 16:39

@ Mireille Gary le jeudi 22 octobre 2020 à 15:58

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

C'est bien pour çà que je traduis et publie.

Dommage que ce genre de témoignage ne soit pas plus largement diffusé. Qui l'eût cru ? Même en Inde les gens de la ville commencent à ignorer comment est produite leur nourriture.