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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Un insecticide bio tueur d'abeilles ? » Vraiment ?

7 Septembre 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Pesticides

« Un insecticide bio tueur d'abeilles ? » Vraiment ?

 

Glané sur la toile 573

 

FranceInfo Vidéo a publié le 20 août 2020 une vidéo de près de deux minutes sous le titre : « Un insecticide bio tueur d'abeilles ? »

 

En explication du motif :

 

« Sur Twitter, certains agriculteurs affirment que le principal pesticide tueur d’abeilles serait un produit utilisé en agriculture biologique : le Spinosad. Info ou intox ? »

 

C'est un peu beaucoup léger ! Mais il faut bien attirer le chaland avec une déclaration à l'emporte-pièce, laquelle sera grandement nuancée par la suite.

 

Il n'y a pas que des agriculteurs pour pointer du doigt le spinosad, un insecticide déclaré « bio » – plus précisément, utilisable en agriculture biologique – parce qu'il est issu d'une bactérie vivant dans le sol, Saccharopolyspora spinosa. Il est produit en fermenteur selon un procédé que l'on peut bien qualifier de... biotechnologique. C'est un neurotoxique qui agit sur les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine... la même cible que les néonicotinoïdes.

 

 

(Source)

 

 

La question posée par M. Olivier Garnier dans son gazouillis est tout à fait pertinente. Elle l'est d'autant plus que le spinosad n'est pas utilisé en enrobage de semences, mais en traitements aériens. Mais évidemment, nous connaissons la réponse...

 

Il y a toutefois des éléments à relativiser dans cette affaire.

 

Il ne fait aucun doute que le spinosad est dangereux pour de nombreuses espèces d'insectes non ciblés. Il est « extrêmement toxique » pour les abeilles, la DL50 aiguë par contact (la dose qui tue la moitié des abeilles dans un test) étant de 2,9 ng/abeille, inférieure, par exemple, à celle de l'imidaclopride (3,8 ng/abeille par voie orale et 43 ng/abeille par contact) ou du thiaméthoxame (5 ng/abeille par voie orale et 24 ng/abeille par contact). Rappelons que plus la dose est élevée, moins la substance est toxique.

 

Selon le site québécois SagE Pesticides mis en lien ci-dessus, le spinosad est faiblement à modérément persistant avec une TD50 (temps nécessaire à la disparition de 50 % de résidus dans le sol) variant de 24 à 69 jours (imidaclopride, de 157 à 973 jours, thiamétoxame, de 7 à 3.727 jours en conditions aérobies).

 

 

Les TD50 ne sont pas une science exacte et dépendent fortement du milieu.

 

 

Mais le risque dépend des conditions dans lesquelles la substance en cause est mise en œuvre. Voici une partie des conditions d'emploi de l'ANSES pour le Conserve :

 

« -Respecter un délai de 15 jours entre le traitement et la réintroduction des auxiliaires de cultures pour les usages sous abri.

 

-Respecter un délai de 12 heures entre le traitement et l'introduction des pollinisateurs pour les usages sous abri.

 

-Pour protéger les organismes aquatiques, respecter une zone non traitée par rapport aux points d'eau de 5 mètres pour les usages sur palmier et de 50 mètres pour les usages sur arbres et arbustes d'ornement à la dose de 96 g sa/ha.

 

-Pour protéger les arthropodes non-cibles, respecter une zone non traitée de 20 mètres par rapport aux zones non cultivées adjacentes pour les usages sur arbres et arbustes d'ornement.

 

-Dangereux pour les abeilles. Ne pas utiliser en présence d'abeilles. Pour protéger les abeilles et autres insectes pollinisateurs, ne pas appliquer durant la période de floraison ainsi que moins de 7 jours avant le début de la floraison et pendant les périodes de production d'exsudats. Ne pas appliquer lorsque les adventices en fleur sont présentes. Enlever les adventices avant leur floraison. »

 

On voit toutefois qu'il y a de grandes similarités entre spinosad et néonicotinoïdes. La question posée par les critiques de l'activisme anti-pesticides* (*de synthèse) et du lobbying en faveur de big-biobusiness mérite bien d'être inversée : pourquoi a-t-on interdit – par un diktat législatif – les néonicotinoïdes ?

 

Réponse de M. Philippe Pavard dans son éditorial de la France Agricole du 21 août 2020 :

 

« Coincés par tous les bouts ! Le dossier de la jaunisse sur betterave est une parfaite illustration du sabordage en cours de l’agriculture conventionnelle en la privant de moyens de production essentiels. En cause, un attelage infernal réunissant des responsables politiques gouvernant au seul son de l’opinion, des associations sectaires et manipulatrices, et des médias champions de l’enquête à charge quand ils traitent d’agriculture.

 

Il aura donc fallu des dégâts carabinés dans les champs de betteraves et que l’avenir à très court terme de toute une filière soit menacé pour que le pouvoir politique consente – momentanément – à sortir de son idéologie anti-pesticides [...]. Ironie du sort, c’est la transfuge d’EELV, Barbara Pompili – désormais ministre de la Transition écologique et qui avait enclenché le bannissement des néonicotinoïdes – qui est obligée de manger son chapeau en avalant un arbitrage gouvernemental en faveur de son collègue à l’Agriculture. »

 

Non, pas « en faveur de son collègue à l’Agriculture », mais de l'agriculture, de l'économie et de la société françaises ainsi que – nous ne le répéterons jamais assez – de l'environnement.

 

Le spinosad est donc – aussi – « un tueur d'abeilles ».

 

Mais qu'en est-il de la réalité ?

 

En réalité, on en sait assez peu, et les études scientifiques ne sont souvent pas d'un grand secours car bon nombre d'entre elles portent sur des conditions d'essais artificielles – et beaucoup sont suspectes de biais militant.

 

La mini-controverse twittérienne repose quant à elle sur les déclarations de mortalité. Mais celles-ci se rapportent à des événements somme toute exceptionnels.

 

Une source est le bilan des déclarations de mortalité pour 2015.

 

 

(Source)

 

 

Une source plus récente est l'Observatoire des Mortalités et des Affaiblissements de l’Abeille Mellifère (OMAA). Les résultats des enquêtes se répêtent. Les causes principales de mortalité sont liées aux parasites et maladies, aux pratiques apicoles, aux phénomènes de désertion et à la famine.

 

 

(Source)

 

 

Les pesticides – dont le spinosad (les néonicotinoïdes ne sont plus dans l'image depuis leur interdiction) – arrivent loin derrière. Prenez le premier paragraphe de l'éditorial de M. Philippe Pavard, remplacez « dossier de la jaunisse sur betterave » par « dossier de la mortalité des abeilles », et tout est aussi juste.

 

 

(Source et source)

 

 

Et la vidéo ? Une bonne intervention de M. Axel Decourtye, directeur général de l'ITSAP-Institut de l'Abeille :

 

« […] Dire que c'est le produit qui pose problème, non. Malheureusement, cela reste un insecticide comme les autres et qui peut poser des problèmes. »

 

Bonne intervention en voix off pour expliquer que M. Joseph Garnier voulait « en fait relativiser la toxicité des insecticides néonicotinoïdes »...

 

...Et un chercheur dont nous tairons le nom qui déclare en substance que les néonicotinoïdes posent plus de problèmes que le pesticide bio et avance, pour ce faire, notamment, qu'« ils se baladent partout » (comme si d'autres insecticides ne dérivaient pas et ne pourraient pas se retrouver dans l'eau), que « certains [néonicotinoïdes] ont une demi-vie de trente ans » et que « n'importe quelle molécule dérivée naturelle sera moins nocive que les néonicotinoïdes »... C'est déprimant...

 

 

 

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J
Rien à voir mais je tenais à signaler que le débat public sur l'agriculture vient de reprendre :
https://jeparticipe.impactons.debatpublic.fr/processes/agriculture-alimentation

C'est désespérant de bio, permaculture, anti pesticides, anti OGM, anti "chimique", "se synthèse", glyphosate, Monsanto, lobbies,... Bref, le Bingo Total..

Il faudrait des jours pour tout debunker...
Répondre
H
A mon avis, au sujet des abeilles, il manque peut-être une donnée dans les mortalités, leur possible surpopulation actuelle. Bloquée par le Covid quelques mois dans une région rurale de France que je connais comme le bout de mes doigts sur le plan flore et faune pour l'avoir arpenté toute ma vie, j'ai profité du temps où j'étais bloqué pour de longues balades quotidiennes par les friches, les champs, les vignes, les forêts, hors des sentiers battus et là où on ne rencontre quasi personne. Ce fut absolument passionnant d'enseignements. Quelle n'a pas été ma stupeur dans des villages où il y a 20 ou 40 ans, il y avait à peine un apiculteur et ses quelques ruches, parfois pas du tout, de remarquer 5 ou 6 lieux avec parfois une dizaine de ruches, et régulièrement plus. Au printemps, surtout un beau printemps riche en fleurs comme celui que nous avons eu, pas de soucis, mais une fois les arbres défleuris et les champs fauchés, que reste t-il aux abeilles, surtout si une sécheresse comme celle de cet été affecte le regain des prés et le contenu des jardins. Je me demande donc si les chiffres des populations d'abeilles domestiques ne sont donc pas biaisés et vu la mode en cours de l'apiculture, on aurait pas plutôt une surpopulation dissimulée dans des statistiques biaisées, biaisées volontairement ? J'ajouterais que l'apiculture n'est pas mon domaine, mais qu'expliquer à des jeunes bobos apiculteurs qu'il faut qu'ils nourrissent leurs abeilles à certaines périodes de l'année et qu'ils les abreuvent est lassant. Ils s'imaginent que la nature se régule toute seule.
Répondre
H
@Justin, j'ai eu pendant presque 25 ans un très grand potager et verger en Essonne sur lequel on mangeait à l'année, sauf fruits et légumes exotiques. J'avais énormément de bourdons de terre, mais également plein de syrphes, c'est à cette époque que j'ai commencé à en distinguer les variétés. Ces diptères (famille des mouches) sont peu connues et rarement évoquées, peut-être parce qu'elles sont déguisées en différents hyménoptères (guêpes, abeilles...) beaucoup de gens les prennent réellement pour des petites guêpes ou des petites abeilles et parfois les tuent. Ce sont de bonnes butineuses. Et précision, ces insectes n'étaient aucunement affectés par les champs cultivés en agriculture conventionnelle autour de chez moi, comme par les traitements que je pouvais parfois utiliser, ils pullulaient. A contrario, une urbanisation désespérante qui a ravagé le paysage qui m'entourait à partir du milieu de la décennie 2000, et m'a fait fuir vers d'autres cieux, a entrainé des coupes sombres dans les populations d'insectes comme d'oiseaux dont j'étais également une observatrice passionnée. Pour les insectes, béton, bitume et dallage partout, haies monovariétales et rares arbres ou arbustes décoratifs ont terriblement appauvri le milieu. Les bobos prennent leur jardin pour une annexe de leur salon, propreté immaculée et déco règnent, transat et barbecue au milieu. Pour les oiseaux, la cause majeure a été la prolifération sidérante des chats amenés par les urbains. J'ai vécu quelques années de massacre. Seuls les moineaux qui nichent sous les toits ont survécu. Mais allez expliquer à qui ne connait rien à la nature !
J
Il semble que vous ayez raison, les populations d'abeilles mellifères domestiques ne sont pas du tout en baisse.
https://youtu.be/reEmIZBXyc4

A noter que l'excès d'abeilles nuit à la biodiversité: trop nombreuses, elles supplantent les abeilles sauvages.
Vu cet été un reportage sur France 3 Bretagne où ils
supprimaient des ruches car il y en avait trop.

Et aussi, étant trop nombreuses sur des zones dépourvues de suffisamment de fleurs(à cause de la mode d'implanter un max.de ruches), les abeilles meurent de faim...