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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Un bien curieux plaidoyer pour le cuivre (en bio évidemment)

11 Septembre 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides

Un bien curieux plaidoyer pour le cuivre (en bio évidemment)

 

 

Le Ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation Julien Denormandie visitait le 29 août 2020 l'exploitation viticole – on dit « domaine » en langage châtié et « château » dans le Bordelais – de M. Pierre-Henri Cosyns, château Grands Launay, 30 hectares en AOC Côtes de Bourg certifiés en bio... et biodynamie.

 

Était-ce bien raisonnable et judicieux de visiter une exploitation en « biodynamie », ce mode de production ésotérique lié à des dérives sectaires anthroposophiques ? Ce n'est toutefois pas le sujet du jour.

 

Vitisphère rapporte que « Les vignerons bio veulent que le ministre de l’Agriculture sauve le lissage du cuivre ».

 

Rappelons que le cuivre est problématique du point de vue de la santé et de l'environnement. N'eût été une alliance de circonstance entre les thuriféraires de l'agriculture biologique et des producteurs de produits de protection des plantes à base de cuivre, il aurait été interdit (non approuvé) au niveau de l'Union Européenne.

 

Les doses admissibles ont toutefois été réduites de six à quatre kilos de cuivre par hectare, avec une possibilité de lissage sur sept ans, au lieu de cinq. Ce lissage avait été arraché à Bruxelles, de haute lutte, par une France qui s'affiche première et meilleure élève de la classe sur d'autres dossiers, comme le glyphosate et les néonicotinoïdes (mais la France aurait aussi voté une fois contre le renouvellement de l'autorisation du cuivre)...

 

Où est alors le problème ?

 

Les anciennes autorisation de mise en marché (exemple) précisent :

 

« Seules les utilisations entraînant une application totale maximale de 28 kg de cuivre par hectare sur une période de sept ans sont autorisées. »

 

Mais les plus récentes (exemple) contiennent une spécification :

 

« - SPe 1 : Pour protéger les organismes du sol, ne pas appliquer ce produit ou tout autre produit contenant du cuivre à une dose annuelle totale supérieure à 4 kg Cu/ha »

 

C'est le résultat des travaux de l'ANSES et d'autres organismes : le cuivre est nocif pour les organismes du sol, notamment les vers de terre (et il s'accumule, stérilisant à terme les sols).

 

Les viticulteurs craignent donc que cela se généralise à l'ensemble des formulations cupriques devant prochainement passer à la réhomologation.

 

Et que fait-on dans un État jacobin – dont un précédent ministre de l'agriculture avait confié à l'ANSES la mission d'homologuer (ou non) les produits de protection des plantes et d'en fixer les conditions d'emploi, manière pour l'administration centrale de s'éviter les emm... ?

 

Ben, on demande au ministre de l'agriculture actuel :

 

« ...il suffit au ministre de prendre un arrêté pour appliquer au niveau français ce que le gouvernement a défendu devant l’Union Européenne ».

 

M. Pierre-Henri Cozyns a donc « expliqué » :

 

« Le lissage c’est aussi un levier d’économie de cuivre. Si on est limité à 4 kg, on n’a pas la même approche ».

 

Curieux raisonnement...

 

Vitisphère résume :

 

« Restant théorique, le lissage pluriannuel des doses de cuivre n’est pas appliqué en réalité s’indigne la filière des vins biologiques. Qui demande l’intervention de l’exécutif pour soutenir les conversions. »

 

C'est, paraît-il, parce que :

 

« ...le lissage pluriannuel est le levier des futures conversions à la bio. "Autant quand on maîtrise le bio après 4-5 ans on diminue les doses, mais pour rassurer les opérateurs pendant la période de conversion et éviter les échecs, on a besoin de cette sécurité" souligne le vigneron [...] »

 

Parce que, faut-il croire, avant de « se convertir » au « bio », les viticulteurs n'utilisaient pas de cuivre et n'avaient pas acquis la maîtrise des doses...

 

Et il ajoute une belle couche :

 

« ...le lissage "est une bonne mesure pour aider l’agrobiologie et la conversion pour toutes les Mesures AgroEnvironnementales (MAE) : la certification Haute Valeur Environnementale (HVE), la biodynamie, tout ce que vous voulez… »

 

Ben voyons ! Il nous semble pourtant que la protection de l'environnement bénéficierait de l'emploi de variétés résistantes au mildiou (inaccessibles du fait des règles des appellations et de l'opposition au génie génétique qui pourrait « convertir » les cépages actuels pour les rendre résistants), ou de l'emploi de produits phytosanitaires de synthèse de bien meilleur profil environnemental.

 

Mais ce plaidoyer en faveur du lissage, c'est de bonne guerre... Et il y a déjà la parade à d'éventuelles objections :

 

« ...le cuivre certes s’accumule dans le sol, mais ça reste un biopesticide, peu traçable, peu mobile, auquel les abeilles ne sont pas sensibles. Sur l’hydroxyde il y a des problèmes d’irritation, mais dans l’ensemble avec des doses hectares appliquées de 4 kg/an, l’accumulation n’est pas problématique. »

 

C'est un « biopesticide », donc... Non, le mot « biopesticide » n'a aucune existence légale en France. Et le cuivre n'est pas un produit de biocontrôle.

 

Il est « peu traçable » ? Vraiment ?

 

Il n'est pas nocif pour les abeilles (mais pour les vers de terre) ? Ouf ! On n'aura pas l'opinion (dite) publique sur le dos...

 

Il y aurait bien une solution qui n'exigerait pas un fait du prince ministériel : convaincre l'ANSES du bien-fondé du lissage sur le plan de la sécurité environnementale. Mais...

 

« Le seul problème, c’est que l’ANSES demande une étude financée par l’industrie pour apporter des preuves. Mais pour étudier le lissage, il faudrait sept ans et des moyens colossaux que les industriels ne sont pas prêts à mettre aujourd’hui. »

 

Les industriels ne défendraient pas leurs produits ? Ils sont sans aucun doute conscients des perspectives de réussite, autrement dit de la nocivité du cuivre. À moins qu'ils ne pensent que l'État, bon prince pour le « bio » et à ses petits soins, viendra à son secours et paiera l'addition.

 

 

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P
Bonjour je suis le vigneron en biodynamie dont vous parlez... vous pouvez me contacter pour evoquer votre article... il y avait quelques erreurs de sens dans l article que vous reprenez. Je serai heureux d echanger avec vous sur la problematique cuivre... qui est consideree en bio plus que tout, depuis des décennies et dans les institutions (inrae, fibl, itab...). En biody nous nous imposons encore moins de cuivre d ailleurs avec des techniques tres pragmatiques. Cette derniere est en grande partie et depuis longtemps sortie du contexte antroposophie d ailleurs... n hesitez pas je pense que cela merite quelques vérités !
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R
Vous avez des tuyaux sur la faisabilité de "transformer " par génie génétique , CRISPR ou autre , les cépages les plus répandus (ou d'autres , d'ailleurs )et les rendre résistants aux principales maladies ?
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S
@ Raùl-Hugues le vendredi 11 septembre 2020 à 22:50

Bonjour,

Merci pour la question.

A vrai dire, non. Mais les cépages résistants qui ont été produits récemment l'ont été par rétrocroisements avec une Muscadinia. On peut facilement imaginer qu'on peut récupérer les gènes pour les transférer par génie génétique.