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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le Monde anti-OGM de M. Stéphane Foucart : le rendement du cotonnier GM en Inde

3 Août 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Activisme, #OGM, #Inde, #Pesticides

Le Monde anti-OGM de M. Stéphane Foucart : le rendement du cotonnier GM en Inde

 

 

 

 

Dans un épisode précédent , « Les chroniques de M. Stéphane Foucart sont soumises à très peu d’esprit critique », nous avons rapporté les réactions à une chronique publiée récemment, « Les arguments favorables aux “OGM” sont soumis à très peu d’esprit critique » (les guillemets sont dans le titre) dans la version électronique. Dans « Le Monde anti-OGM de M. Stéphane Foucart : la vraie histoire de Quist et Chapela, du maïs mexicain "contaminé" », nous avons démonté une antique histoire de complot – le mot n'est pas trop fort – vieille de presque deux décennies contre deux chercheurs.

 

 

Une bien curieuse mise en condition
 

La chronique de M. Stéphane Foucart se poursuit par des commentaires sur le cas du cotonnier transgénique Bt – conçu pour résister aux dévastateurs vers de la capsule – en Inde. Ils sont introduits par des réflexions fort curieuses, du grand art du discours sophistique :

 

« [...] Plaider pour les biotechs, ce serait ainsi toujours se placer du côté de "la science", tandis que faire preuve de scepticisme à leur endroit serait toujours se placer du côté de l'irrationalité, de l'idéologie, de l'activisme vert, etc. Le résultat de cette ingénierie du débat public est que les arguments favorables aux OGM y sont soumis à très peu d'esprit critique. »

 

On peut pouffer de rire à la lecture de ce géant de paille. Il y a la généralisation abusive côté « pro » – pour l'anti-OGMisme, la réflexion est presque vraie, tant il est atteint par les maux évoqués par l'auteur. Mais surtout, où sont les arguments favorables aux biotechs (vertes) dans le débat public ? Dans les médias ? Dans le Monde ?

 

L'auteur – M. Stéphane Foucart donc – aurait également été atteint par un « défaut d'esprit critique à l'endroit des biotechnologies végétales » ! Il aurait écrit des choses positives sur les effets du cotonnier Bt en Inde.

 

Toutefois, une recherche avec notre moteur favori ou celui du Monde a fait chou blanc... La combinaison de trois mots clés rapporte un article d'avril 2012, « Les promesses non tenues du coton OGM en Inde », avec en chapô « Rendements médiocres, nouvelles maladies... Dix ans après la "révolution blanche", les paysans déchantent ». Toutefois, il n'est pas de M. Stéphane Foucart, mais de M. Julien Bouissou, correspondant à New Delhi.

 

Passons à la minute : « les arguments favorables aux OGM sont soumis à très peu d'esprit critique » dans le Monde : il fallait oser, par exemple, « les paysans déchantent », alors que le cotonnier Bt occupait en 2012 dans les 90 % de la sole de cotonnier... Nous avons produit un décryptage de cet article dans un mémorable échange d'arguments – et d'insultes de la part de l'un des « camps » – sur ce blog dont la taulière s'était précipitée pour claironner qu'elle l'avait bien dit...

 

En revanche, M. Stéphane Foucart a produit un article sur le cotonnier en mai 2010, « En Chine, un coton transgénique provoque une infestation imprévue de punaises ». C'est de bonne facture, mais le titre n'est pas des plus heureux. Il y est fort justement expliqué, en bref, que l'arrêt ou la réduction des traitements contre les vers de la capsule (et collatéralement les punaises) avait permis aux punaises de proliférer et que, d'une manière générale, une niche écologique laissée vacante par un organisme est reprise par une autre.

 

Mais voici qu'a paru dans Nature Plants une étude sur l'Inde qui remettrait en cause les louanges au cotonnier Bt...

 

« ...et il n'est jamais trop tard pour manger son chapeau. »

 

Gageons que ce chapeau-là a été un mets délicieux...

 

 

L'étude parue dans Nature Plants

 

Il s'agit de : « Long-term impacts of Bt cotton in India » (impacts à long terme du cotonnier Bt en Inde – texte complet ici) de K. R. Kranthi, de l'International Cotton Advisory Committee dont le siège est à Washington D.C. et ancien directeur du Central Institute for Cotton Research de l'Inde, et Glenn Davis Stone, du Départment d'Anthropologie de la Washington University de St. Louis.

 

En voici le résumé (nous découpons...) :

 

« La plupart des études sur le cas très suivi du cotonnier génétiquement modifié Bacillus thuringiensis (Bt) en Inde se sont concentrées sur les impacts à court terme et ont aussi ignoré d'autres changements majeurs dans la culture du cotonnier en Inde. Cette perspective [cet article] combine plusieurs sources de données sur une période de 20 ans afin de fournir des comparaisons sur le long terme de l'adoption du Bt portant sur les rendements et autres intrants à l'échelle du pays et des états.

 

L'adoption du cotonnier Bt s'avère être un mauvais indicateur des tendances de rendement, mais un indicateur fort des réductions initiales de l'utilisation des pesticides. Les augmentations de rendement correspondent aux changements dans les engrais et autres intrants.

 

Le cotonnier Bt a continué à lutter contre un important parasite du coton, mais avec la résistance au Bt d'un autre parasite et l'augmentation des populations de parasites non ciblés, les agriculteurs dépensent aujourd'hui plus en pesticides qu'avant l'introduction du Bt. Tout indique que la situation va continuer à se détériorer. »

 

 

Le chapeau a vraiment été un mets délicieux !
 

M. Stéphane Foucart commence par une mise au point bienvenue :

 

« […] le coton Bt ne peut être rendu responsable d'une quelconque épidémie de suicides parmi les agriculteurs indiens selon une idée répandue chez les détracteurs des biotechs. »

 

Mais, en résumé,

 

« […] aucun des grands bénéfices que lui attribuent ses supporteurs n'est réel ou n'a tenu sur la durée. »

 

On reste là dans un demi-sophisme de l'homme de paille : on répond à des arguments tenus – ou prêtés – à la partie adverse, plutôt qu'aux faits bruts. Et les faits sont à notre sens plus nuancés que les conclusions qu'on a voulu tirer de l'étude et en dernière analyse contraires à la thèse proposée.

 

 

Quelques chiffres pour planter le décor

 

Commençons par la figure 1 dans laquelle les auteurs (Kranthi et Stone) entendent illustrer le « triomphe technologique » (faussement allégué selon eux, d'où les guillemets d'ironie) du cotonnier Bt, avec au passage une pique contre l'ISAAA.

 

 

Fig. 1 | Représentation du « triomphe technologique » du cotonnier Bt en Inde. Les données sur la production et la superficie de Bt proviennent du Ministère de l'Agriculture indien. Le Service International pour l'Acquisition des Applications Agri-Biotech cite ces données comme preuve de « l'augmentation phénoménale de la production de coton... attribuée à l'adoption à grande échelle du cotonnier Bt ».

 

 

Nous avons évidemment cherché... et trouvé « Biotech Cotton in India, 2002 to 2014 – Adoption, Impact, Progress & Future » de Bhagirath Choudhary et Kadambini Gaur. Il y est écrit :

 

« L'augmentation phénoménale de la production de coton est attribuée à l'adoption à grande échelle du cotonnier Bt, le cotonnier à gène Bt unique de 2002 à 2006 et le cotonnier à deux gènes Bt à partir de 2006, par les petits producteurs de coton dans les dix États producteurs de coton. En 2014, 7,7 millions de cotonculteurs ont adopté le cotonnier Bt, ce qui représente 95 % des 12,25 millions de cotonculteurs estimés en Inde [sic, il s'agirait plutôt de la surface]. Ces dernières années, les agriculteurs ont augmenté la densité de plantation du cotonnier, en particulier dans les zones irriguées et semi-irriguées qui ont conduit à une augmentation substantielle de la productivité du cotonnier par hectare dans toutes les régions. [...] »

 

La première phrase du texte cité n'est donc pas une affirmation de l'ISAAA, mais le constat d'une opinion, a priori générale (sauf évidemment chez les anti-OGM indurés). Elle vient aussi avec des précisions sur d'autres facteurs.

 

L'ISAAA produit aussi un graphique sur l'évolution entre 1950 et 2011. Il a l'avantage de présenter une donnée qui a été – curieusement – omise par Kranthi et Stone : les surfaces cultivées en cotonnier.

 

 

 

 

Il y a ainsi, dans l'article de Kranthi et Stone, des éléments qui suggèrent – fortement – qu'ils sont de parti pris. Certes moins grossièrement ou plus subtilement que d'autres. On ne s'étonnera du reste pas qu'il ait retenu l'attention de M. Stéphane Foucart...

 

Le parti pris n'est pas vraiment surprenant. M. Mark Lynas a qualifié M. Glenn Davies Stone, à juste titre, d'« OGM-sceptique ». Cela ne discrédite pas nécessairement leur analyse, mais doit nous inciter à la prudence.

 

 

Le cotonnier Bt, en tant que progrès génétique, a-t-il été à l'origine des augmentations de rendement ?
 

Un peu de bon sens pour commencer : la caractère Bt n'a aucune incidence sur le potentiel de rendement. Son effet est de protéger les plantes de certains ravageurs, ce qui se traduit par une diminution des pertes, mais uniquement – toutes autres choses étant égales par ailleurs – par rapport à une culture non ou imparfaitement traitée. Cette diminution des pertes se traduit en conséquence par une augmentation de la production, ou du rendement au champ.

 

Attribuer au gène Bt, par exemple, un doublement du rendement revient à poser qu'avant lui, les ravageurs détruisaient la moitié de la récolte potentielle, malgré les traitements insecticides. À l'évidence, le gène Bt n'explique pas à lui seul l'extraordinaire progrès de la production indienne, passée en quelques années de quelque 200-300 à quelque 500 kg/ha.

 

 

Fig. 2 | Rendement du cotonnier à l'échelle nationale et adoption du Bt. Les données sur le rendement du Ministère de l'Agriculture sont indiquées sur l'ordonnée de gauche. Les données relatives à l'adoption du Bt du Ministère de l'Agriculture (la zone orange) et l'adoption illégale estimée du Bt selon la méthode 1 expliquée dans le texte principal (la zone bleue) sont indiquées en pourcentage de la superficie totale en cotonnier sur l'ordonnée de droite (la superficie illégale de Bt est ajoutée à l'adoption légale de Bt pour montrer le pourcentage total estimé de Bt). Par exemple, l'adoption légale et l'adoption illégale estimée pour 2005 étaient de 11,7 % et 4,0 %, soit un total de 15,7 %. Nous ne disposons d'aucune base pour estimer les plantations illégales après 2007, mais les contrôles des prix institués cette année-là ont réduit l'avantage de coût des semences illégales, et la ligne bleue en pointillé suggère simplement une disparition des plantations illégales au cours des années suivantes.

 

 

Les raisonnements sur des rendements moyens sont toujours délicats, même si on les rapporte au niveau des États individuels. Séparer les différents facteurs est souvent une gageure.

 

Toutefois, point n'est besoin des longues descriptions et des graphiques de Kranthi et Stone portant sur les divers États cotonniers pour comprendre que le caractère Bt n'a pas pu apporter l'énorme augmentation initiale du rendement, alors que la culture des plantes GM était encore marginale.

 

Mais le cotonnier Bt a certainement eu des effets indirects... que Kranthi et Stone, concentrés sur leur démonstration de l'insignifiance alléguée de l'effet du Bt, ont ignorés.

 

 

Le cotonnier Bt, moteur du changement ?

 

Prenons-le du cri de victoire de M. Stéphane Foucart :

 

« Certaines courbes fièrement exhibées par les promoteurs des biotechs semblent montrer un lien entre l'arrivée du coton transgénique Bt et l'augmentation des rendements. Vraiment ? Non seulement corrélation n'est pas causalité, mais une fois examinée de plus près, à l'échelle de chaque région indienne, la corrélation apparaît elle-même douteuse. »

 

Cette thèse se défend donc.

 

Mais... le Bt aurait-il été un – puissant – moteur de changements ?

 

Kranthi et Stone notent : « Les augmentations de rendement correspondent aux changements dans les engrais et autres intrants. » M. de la Palice ! Les plantes ne vivent pas d'amour et d'eau fraîche (sauf dans certaines visions de l'agronomie de canapé ou « agro-écologie »)... Leurs graphiques sont de ce point de vue éloquents.

 

 

 

 

Mais ce graphique, et les autres portant sur les divers États cotonniers, ne nous expliquent pas pourquoi le recours aux engrais a augmenté, et ce, assez précisément à partir du moment où le cotonnier Bt entrait en scène.

 

Bhagirath et Gaur (ISAAA) nous éclairent sur certains points avec un tableau.

 


 

 

 

L'augmentation du nombre d'« hybrides » (sans doute au sens que nous donnons à ce terme, pas à celui qu'on trouve souvent en Inde, de variété, lignée pure ou autre, produite par un sélectionneur) et du nombre d'entreprises semencières sous-tend sans nul doute une amélioration de la génétique et de la qualité des semences.

 

Le déploiement de variétés transgéniques hybrides a donc produit un coup de pouce sur les rendements du fait de l'effet hybride (pas énorme).

 

Le recours à des semences plus chères – Dieu sait combien de « shivagations » on a entendues sur le sujet... – a sans doute aussi incité les producteurs à investir davantage dans la culture pour sécuriser le retour sur l'investissement initial. Et la baisse du recours aux pesticides pour lutter contre les vers de la capsule, ainsi que l'augmentation du rendement et des revenus, ont dégagé des fonds pour des engrais et d'autres intrants.

 

Kranthi et Stone ne sont pas insensibles à ce genre de considérations. Ainsi :

 

« Le biais de culture se produit lorsque des semences relativement coûteuses, ou pour lesquelles l'agriculteur a des attentes particulièrement élevées, sont plantées dans des endroits privilégiés et font l'objet de soins particuliers. Au cours de ses premières années de disponibilité, alors qu'elle était très prisée et très chère, la semence Bt a souvent bénéficié d'un traitement préférentiel et d'un apport supplémentaire d'engrais et d'irrigation. »

 

En bref, l'arrivée des cotonniers GM a enclenché un cercle vertueux.

 

 

Ah, les études économiques...
 

Au final chacun se fera son opinion... ou maintiendra son opinion préconçue...

 

Kranthi et Stone écrivent vers la fin de l'article :

 

« Que cette augmentation du rendement ne correspondait pas à l'adoption du Bt, que ce soit au niveau national ou au niveau des États, a été constaté auparavant [quatre références], mais la cause de cette augmentation n'a été qu'abordée dans des bulletins techniques [référence]. Mais les explications des augmentations de rendement ne sont pas difficiles à trouver si l'on regarde au-delà des semences Bt, comme nous le verrons dans la section suivante. »

 

Sur les quatre références au total, on trouve deux Stone, un Kranthi et « Measuring the contribution of Bt cotton adoption to India's cotton yields leap » (mesurer la contribution de l'adoption du cotonnier Bt au bond des rendements du cotonnier en Inde) de G. P. Gruère et Y. Sun.

 

On tourne quasiment en rond, avec des auto-citations... Mais voici la fin du résumé de Gruère et Sun :

 

« Les résultats montrent que le cotonnier Bt a contribué pour 19 % à la croissance totale du rendement au fil du temps, soit entre 0,3 % et 0,4 % de chaque point de pourcentage d'adoption chaque année depuis son introduction. Outre le cotonnier Bt, l'utilisation d'engrais et l'adoption accrue de semences hybrides semblent avoir contribué à l'augmentation des rendements au fil du temps. Cependant, si l'adoption officielle du cotonnier Bt a contribué à l'augmentation du rendement après 2005, le cotonnier Bt non officiel pourrait également avoir participé à l'augmentation des rendements observée à partir de 2002, année de sa introduction en Inde. »

 

C'est curieux, non ? Aucun effet du Bt chez Kranthi et Stone (mais quand même des « biais de culture »...), 19 % chez Gruère et Sun...

 

Nous pensons que la messe est dite quand 90 % du marché de semences de cotonnier est maintenant Bt (et pour partie illégalement HT, tolérant au glyphosate). Pour un témoignage d'agriculteur, voir par exemple ici.

 

 

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Commenter cet article

douar 03/08/2020 15:48

Dans La Croix magazine du 19 juillet, un dossier sur le paludisme. Avec à la fin, un petit encart que je cite entièrement:
"Le coton génétiquement modifié: Abandonné en 2016, ce coton dit "BT", produit par Monsanto en lien avec l'Institut de l'environnement et de recherches agricoles (Inera), une structure publique comme l'IRSS, a été une catastrophe pour la filière burkinabée, jadis réputée pour la qualité de sa fibre. Conçu pour résister à un parasite, il a eu des effets pervers imprévus par les scientifiques: moindre qualité de la fibre qui a provoqué la chute des prix, apparition de nouveaux parasites, coût plus élevé pour les paysans... A voir The cotton Connection, un documentaire burkinabé de Wouter Elsen, Mien De Graeve et Abdul Razac Napon (2017)"

Pourquoi cet encart sur les OGM quand le sujet était le paludisme (dont la non disparition, contrairement à l'Europe n'est pas évoquée...), eh bien, c'est lié au projet target malaria de Bill et Melinda Gates qui veut utiliser des moustiques OGM pour tenter d'éradiquer ces moustiques.
Donc, bel amalgame entre ce projet et le coton BT qui a été plus un problème de suivi de sélection plutôt que d'OGM.
mais, c'est beaucoup demander à certains journalistes .

max 03/08/2020 13:25

Futura sciences à pondue un article plus que problématique sur la biodynamie. Avec les poncifs habituelles mais en évitant les sujet sensible comme les gnomes. Ils ont même réussie à casé le coup des levures chimique dans le vin.
https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/sciences-quest-ce-quun-vin-biodynamique-14254/

Seppi 04/08/2020 17:41

@ Justin (email) le mardi 04 août 2020 à 14:51

Bonjour,

Merci pour l'alerte.

C'est encore visible ici:

https://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:EQQ4mD0ywwYJ:https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/sciences-quest-ce-quun-vin-biodynamique-14254/+&cd=3&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

Justin 04/08/2020 14:51

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