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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« L’aventure citoyenne des semences paysannes » ne saurait tolérer l'incivisme du mensonge

26 Août 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Semences, #Activisme, #critique de l'information

« L’aventure citoyenne des semences paysannes » ne saurait tolérer l'incivisme du mensonge
 

 

Un joli dessin pour un article complètement démago et perché (Source)

 

 

 
Un article dans Paris-Normandie
 

La chose semble être partie de Paris-Normandie et de son « Une première moisson de blés anciens récoltés par des citoyens-paysans dans la métropole de Rouen » du 29 juillet 2020 .

 

En chapô :

 

« Demain. L’association Triticum récolte cette semaine, du 27 juillet au 2 août, sa première moisson de blés anciens semés l’an dernier. Une première dans la métropole de Rouen pour des citoyens engagés dans une transformation du monde agricole. »

 

Dans un pays de liberté de parole, il est bien sûr loisible à quiconque de faire dans l'exagération. Va donc pour les « citoyens-paysans »... illustré par un gars tenant une faucille et une javelle (une poignée de chaumes de blé).

 

Un rédacteur de journal peut écrire que des « citoyens » – que l'auteur de ce billet n'est manifestement pas, selon son acception, vu qu'il critique la démarche – sont « engagés dans une transformation du monde agricole ».

 

Il peut le faire même si l'association en cause ne dispose que de quatre hectares sur lesquels elle cultive, dit-elle, une centaine de variétés anciennes de blé et de quelques autres céréales et compte récolter quelque 50 quintaux – soit 12,5 quintaux/hectare, ce qui nous ramène aux rendements... du début du siècle dernier.

 

 

(Source)

 

 

Il s'agit, certes, d'un dispositif de culture qui ne permet pas d'obtenir le maximum. Mais cela reste riquiqui.

 

Comme l'écrit le journal, « [i]ci, on ne parle pas de rendement ». Il faut vraiment vivre dans un pays sur lequel se déverse une corne d'abondance, et avoir perdu toute notion des réalités de la production agricole et alimentaire, pour être aussi dédaigneux de la notion de rendement.

 

 

En vert : rendement des productions "bio" (Source)

 

 

M. Simon Bridonneau, cofondateur de l'association Triticum, peut tout aussi bien proclamer :

 

« Notre objectif premier est de travailler sur la résilience alimentaire de la métropole de Rouen ».

 

Avec les performances agronomiques des variétés anciennes et celles de l'itinéraire technique envisagé, une généralisation de ce qui est mis en œuvre nous mènerait, pour notre pain quotidien, droit à la dépendance de grands pays exportateurs de grains – dont certains ne nous veulent pas forcément du bien.

 

On peut aussi laisser entendre que « [l]e travail de redécouverte des semences normandes est plus difficile », mais admettons qu'un élément de réponse nous est donné sans attendre : la variété 'le Bon Cauchois' « a ainsi été retrouvée au sein d’un conservatoire de l’Inra de Clermont-Ferrand ». En fait, il s'agit du conservatoire français pour le blé et la variété n'a pas été « retrouvée » : elle y est dûment conservée et référencée.

 

En fait, selon un article antérieur :

 

« "La culture et la conservation des semences paysannes et céréales de pays est l’un des axes de travail de l’association. Nous détenons aujourd’hui, grâce à un partenariat avec l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) et Réseau Semence Paysanne France, 80 variétés anciennes de blés de pays, indique Simon Bridonneau. »

 

On peut enfin déclarer que « Triticum réalise un travail de recherche scientifique, suivi de près par l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) ». Nous ne douterons pas de l'existence de travaux, mais nous interrogerons sur leur finalité et leur efficacité. Et ce, d'autant plus qu'il y a des déclarations aberrantes qui sont comme des coups de poing à l'estomac pour le rationaliste, même pour quelqu'un qui n'a que des connaissances limitées du sujet.

 

Dans un pays de liberté de parole, on doit aussi s'interroger sur la qualité de la parole qui est diffusée.

 

Ainsi, que penser lorsqu'un journaliste écrit :

 

« Rouen a beau être le premier port céréalier de France, les céréales que l’on consomme localement ne proviennent pas nécessairement de nos champs normands, loin de là. C’est contre ces incohérences inhérentes à un marché mondialisé que lutte l’association Triticum (blé en latin). »

 

Est-ce la ligne éditoriale de Paris-Normandie de venir en soutien du discours anticapitaliste et antimondialiste... alors que Rouen prospère en particulier grâce aux échanges mondiaux ?

 

Il y a d'autres incongruités, mais un autre journal a fait dans l'escalade d'engagement.

 

 

Le Monde

 

C'est, paraît-il une « enquête » que ce « L’aventure citoyenne des semences paysannes, "commun" nourricier » de Mme Claire Legros. Nous, on veut bien...

 

Notons d'emblée que « semences paysannes » est une marque déposée du Réseau Semences Paysannes. Se prétendre « citoyen » et s'engager dans une démarche de contestation de l'ordre économique et social établi, donc notamment de la propriété intellectuelle, n'empêche pas d'acquérir un élément de propriété intellectuelle...

 

 

(Source)

 

 

Et « nourricier » ?

 

En chapô :

 

« Des maisons des semences préservent et redonnent vie à ce patrimoine de diversité cultivée. Une gouvernance dont les crises écologique et sanitaire révèlent la pertinence. »

 

On entre de plain-pied dans le bucolique :

 

« C’est un champ comme on n’en voit guère, où des épis de toutes tailles, mêlés de coquelicots, ondulent au vent léger de l’été normand. Il s’agit en réalité d’une maison de semences associative où des variétés de blé, d’avoine, d’orge, d’engrain ou d’épeautre, aux appellations sympathiques − le Bon Cauchois, le Blanc de Flandres, le Gros Bleu −, sont cultivées par l’association Triticum. La collection compte une centaine d’espèces dont les plus anciennes datent de − 8000 av. J.-C. et s’étend sur quatre hectares, à Roncherolles-sur- le-Vivier, dans la banlieue rouennaise (Seine-Maritime). [...] »

 

On découvre aussi d'emblée la mesure du problème de l'ignorance, et donc de l'ultracrépidarianisme… mais on est au Monde, le journal qui fut de référence et qui est devenu une sorte de Pravda verte.

 

Non, ce ne sont pas une centaine d'espèces, mais une poignée (blé, épeautres...), avec une centaine de « variétés », au sens large du terme. Et il serait fort étonnant de trouver des variétés qui « datent de − 8000 av. J.-C. » (le signe « – » est du reste incorrect).

 

Le lecteur est conditionné dans la foulée :

 

« […] "C’est une collection vivante car les semences évoluent en fonction du terroir et du climat, affirme Simon Bridonneau, qui a cofondé l’association en 2019. Ce bien commun est menacé de disparition.»

 

Deux affirmations, deux « erreurs ».

 

La plupart des variétés sont des lignées, avec peut-être une petite variabilité résiduelle peu susceptible de faire évoluer les populations cultivées. Les mélanges se composent aussi essentiellement de lignées (c'est dans la nature du blé, qui est autogame). Les proportions de lignées peuvent évoluer, mais pas forcément « en harmonie » avec le « climat » (il suffit de relever que celui-ci évolue de manière aléatoire – idem pour la pression parasitaire du « terroir »). Et l'aptitude à la compétition n'est pas lié à la valeur agronomique et économique.

 

 

Une page du célèbre (en son temps) Principles of Plant Breeding de R.W. Allard

 

 

Cela heurte sans doute les convictions des promoteurs des « semences paysannes® » et de leurs gourous de l'INRAE – oups ! d'INRAE – ou encore du Museum National d'Histoire Naturelle, mais les faits sont têtus.

 

Au fait... où sont les résultats concrets d'INRAE dans ce domaine ? Où sont les résultats de la « sélection participative » (autre que l'attraction de financements) ?

 

La menace de disparition est un autre élément de langage incontournable des amateurs de variétés anciennes. Il est disqualifié, s'agissant de la France : par les collections des sélectionneurs pour qui les ressources génétiques sont une matière première ; par les « banques de gènes » ou conservatoires de variétés (du reste souvent alimentées à l'origine, en partie, par les sélectionneurs) ; par les propres activités du Réseau Semences Paysannes (du moins si elles sont menées correctement) ! Mais les médias gobent avec avidité...

 

Le lecteur a bien sûr droit à l'inévitable bobard de la perte de 75 % de la biodiversité agricole depuis le début du XXe siècle. Il vient de la FAO, plus précisément, à n'en pas douter, de M. José Esquinas Alcazar ('Pepe'), qui fut longtemps le secrétaire de la Commission des Ressources Phytogénétiques pour l'Alimentation et l'Agriculture. Nous avons démystifié cette assertion qui a été faite, au mieux, au doigt mouillé, dans « Olivier Roellinger : "75 % des variétés légumières et fruitières ont disparu en France" ? C'est du pipeau ! »

 

Entrons maintenant dans le super-lourd.

 

 

(Source – pour la carte : http://trieur-semences.fr/index.php?page=breve-histoire-de-la-semence)

 

 

L'article dérive sur la souveraineté alimentaire des villes. C'est le nouveau dada de bobos écolos urbains qui ont découvert qu'elles sont « dépendantes de nombreux acteurs souvent éloignés géographiquement » (les pauvres... s'ils savaient la noria de camions qui remontaient la vallée du Rhône pour alimenter les Halles de la Villette ou, plus loin dans le temps, d'attelages de Boulonnais qui apportaient le poisson à Paris...) :

 

« "Cette dépendance vaut aussi pour la semence, poursuit Simon Bridonneau. Le système agro-industriel impose aux agriculteurs comme aux jardiniers de racheter des semences chaque année, associées aux engrais et pesticides nécessaires à leur culture, alors qu’ils pourraient les produire eux-mêmes." »

 

 

(Source)

 

 

On a le choix : ou bien l'auteur de ces propos est complètement hors-sol, incarcéré dans ses préjugés et cauchemars ; ou bien il est parfaitement conscient de l'outrance et compte sur la naïveté – ou le cynisme – de la journaliste.

 

Est-il possible d'ignorer que la moitié environ de notre production de blé est fondée sur des « semences de ferme », prélevées par l'agriculteur sur une récolte pour les semis de la saison suivante ? Que les « jardiniers » – un terme qui désigne en principe les amateurs – sont libres de produire leurs propres semences et plants ?

 

L'auteure de l'article trouve aussi que la « réglementation [...] interdit aux paysans, par les droits de propriété intellectuelle, la réutilisation des semences ». A-t-elle vérifié ?

 

Selon elle, les variétés modernes « peuvent en outre prétendre à une protection intellectuelle et obtenir un certificat d’obtention végétale (COV), ce qui ouvre la voie à leur homologation officielle pour la commercialisation ». Non, COV et catalogue sont deux systèmes législatifs indépendants. L'indépendance est même expressément exigée par l'article 18 de la Convention Internationale pour la Protection des Obtentions Végétales de 1991 (le texte actuellement applicable en France et dans l'Union Européenne).

 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce marronnier estival. Comprendra-t-on un jour dans les milieux bobos que les engrais et pesticides ne sont pas nécessaires à la culture des variétés modernes, mais à l'obtention d'un bon rendement, d'une production abondante ? Que, inversement, si on réduit les intrants dans certaines formes de production, notamment en « bio », c'est qu'on s'accommode aussi d'une production plus réduite (voir ci-dessus les rendements du blé en France).

 

On peut aussi s'étonner de voir comme référence sur des questions techniques Mme Elise Demeulenaere, « socioanthropologue au CNRS », ou encore que la notion de « commun » a été « définie, au début du XXIe siècle, par la politiste américaine Elinor Ostrom », alors que le droit romain connaissait une « res communis », que les communs ont joué un rôle important au Moyen Âge et qu'ils sont loin d'avoir disparu du paysage français. Mais cela nous mènerait trop loin.

 

Les activités du Réseau Semences Paysannes sont à notre sens utiles, à condition d'être bien menées et bien comprises, c'est-à-dire essentiellement circonscrites à la sauvegarde et au développement d'un patrimoine génétique et intellectuel (les connaissances associées). Il y a problème lorsqu'elles sont instrumentalisées pour la contestation du système économique sur lequel repose notre société. On ne saurait en aucun tolérer le mensonge.

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MARIE 16/01/2021 23:33

expliquez nous l'interÊt des semences F1 en dehors de l'intéret du semencier je ne vois pas
Mais votre combat est perdu d'avance, plus personne ne veut de votre AGRICULTURE CHIMIQUE, PLUS PERSONNE. Un agriculteur près de chez moi fait une production "juste bonne a vendre" comme il dit.
Bon, savez vous qu'il existe un état 100% bio sur terre, il s'agit du SIKKIM, et vous avez une amende pour toute importation de pesticide ou d'engrais chimique
IL VA FALLOIR QUE VOUS COMPRENIEZ QUE LA MERDE DE L'AGRICULTURE CHIMIQUE C'EST FINI FINI ON N,'EN VEUT PLUS.

Seppi 18/01/2021 09:44

@ MARIE le samedi 16 janvier 2021 à 23:33

Bonjour,

Merci pour votre commentaire (si, si...)

Quand on m'écrit en majuscules, je me sens un peu obligé de répondre...

"expliquez nous l'interÊt des semences F1 en dehors de l'intéret du semencier je ne vois pas"?

Réfléchissez un peu : pourquoi les agriculteurs, les maraîchers et même les jardiniers amateurs achèteraient-ils des semences F1 si elles n'auraient d'intérêt que pour le "semencier" ? Pourquoi l'immense majorité des producteurs de maïs utiliseraient-ils des variétés hybrides F1, et pas des variétés-populations (ou des hybrides doubles selon la préconisation du "génial" Jean-Pierre Berlan?

http://decroissance.free.fr/BERLAN_Hybrides_OGM.pdf

Personne ne veut plus de "mon" "AGRICULTURE CHIMIQUE" ? Il me semble qu'on est encore loin du 100 % "bio"... un "bio" qui fait aussi appel, directement et indirectement, à la chimie.

Ah le Sikkim... Vous avez deux excellentes lectures sur ce site :

https://seppi.over-blog.com/2018/12/le-conte-de-fees-du-100-bio.html

https://seppi.over-blog.com/2019/01/sikkim-le-premier-etat-entierement-bio-organique-au-monde-sur-tf1-quelle-indigence-intellectuelle.html

Il vous est parfaitement loisible de préférer une alimentation dite "biologique" qui, dans le cas du blé, produit quelque 28-30 quintaux/hectare en moyenne nationale contre plus de 70 en "conventionnel" (sauf année vraiment pourrie). Mais ce serait bien de comprendre que si vous avez cette possibilité, c'est parce qu'il y a des agriculteurs qui produisent -- de manière saine, il faut arrêter l'hystérie -- pour alimenter la très grande majorité de la population.

Et peut-être utilisez-vous aussi des produits "conventionnels" que l'agriculture "biologique" est incapable de produire de manière satisfaisante. Ainsi, sur quelque 450.000 hectares de betteraves sucrières en France, il n'y a qu'un petit millier en "bio", porté à bout de bras par Teréos et Cristal Union.

Et je vous invite à suivre ce blog. Il y a des informations passionnantes (et d'autres qui le sont moins...).

rastapopoulos 26/08/2020 20:38

Bonjour
Merci je ne savais pas que COV et catalogue étaient indépendants, je croyais qu'il fallait un COV pour obtenir l'inscription. Les collections de semences les plus complètes, les plus fiables et les plus organisées sont bien sûr à l'INRAE..et chez les semenciers professionnels, cf Baumaux vs Kokopelli...
bien cordialement