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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

L'ANSES, le glyphosate et le Monde

9 Juillet 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Glyphosate (Roundup), #Activisme

L'ANSES, le glyphosate et le Monde

 

 

(Source)

 

Le 28 mars 2018, par la voix de M. Nicola Hulot, Mme Agnès Buzyn et M. Stéphane Travert, le gouvernement a demandé à l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES) d'établir le cahier des charges d’une étude sur le potentiel cancérogène du glyphosate.

 

On peut penser que d'aucuns espéraient voir aboutir une étude suceptible de conforter le gouvernement, ou plutôt le Président de la République, dans son caprice de « sortie » du glyphosate.

 

On peut penser aussi, au vu du corpus de littérature scientifique et réglementaire disponible, qu'une nouvelle étude n'apporterait pas d'éléments nouveaux, s'agissant de l'utilisation du glyphosate dans les conditions normales, et peut-être même pas d'éléments nouveaux s'agissant des effets de doses massives et/ou in vitro.

 

Quoi de mieux, donc, pour l'armada des militants anti-pesticides, que de condamner a priori les études ? Il suffit de quelques mots clés bien choisis – conflits d'intérêts, irrégularités procédurales, favoritisme, manque de pertinence – dans un journal en vue pour pouvoir s'y référer le moment venu. Bien sûr, tout cela sera oublié si d'aventure les études « vont dans le bon sens ».

 

C'est fait !

 

Le 30 avril 2020, l'ANSES publiait les résultats d'un appel d'offres dans « Etude du potentiel cancérogène du glyphosate : l’Anses annonce la sélection des équipes scientifiques retenues pour conduire les études toxicologiques complémentaires ». Elle a écrit :

 

« L’examen des différentes propositions soumises à l’Agence a porté à la fois sur la pertinence des propositions en réponse au cahier des charges et sur l’originalité des solutions proposées. Une analyse des liens d’intérêt a été conduite pour s’affranchir d’éventuels conflits d’intérêt. Les équipes sélectionnées sont :

 

  • le consortium coordonné par l’Institut Pasteur de Lille (Institut Pasteur de Lille, CEA, Université de Lille, Inserm (Institut NuMeCan), Université de Toulouse, ARPAE (Agency for Prevention, Environment and Energy, Italie), LABERCA), dont le programme couvre l’ensemble du cahier des charges,

 

  • le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui propose une étude originale visant à explorer d’éventuels effets génotoxiques du glyphosate suite à une exposition de longue durée de cultures cellulaires.

 

 

 

 

D'aucuns se sont étonnés de voir réapparaître le CIRC, celui par lequel le problème est arrivé. Il s'agit, certes, d'une équipe particulière de chercheurs dont il n'y a pas lieu de mettre en doute, a priori, l'honnêteté. Mais c'est une équipe affiliée à un organisme qui s'est livré à une évaluation de la cancérogénicité du glyphosate entachée de fraudes ; qui, confronté à des démonstrations accablantes, a refusé d'en tirer les conséquences ; et qui a contribué, par certains membres de son personnel et du groupe de travail en cause, aux manœuvres judiciaires aux États-Unis d'Amérique et politiques dans l'Union Européenne.

 

On peut aussi s'étonner du fait qu'une grande partie des travaux porteront sur des expériences in vitro. Il s'agit, certes, d'« études complémentaires sur le potentiel cancérogène du glyphosate », mais le risque existe qu'une évaluation des risques pour la santé du glyphosate, dans la perspective du renouvellement (ou non) de l'autorisation de la matière active, soit polluée par des résultats d'études pointant, au mieux, un danger.

 

Cela aurait pu faire l'objet d'un billet, mais l'actualité en a décidé autrement.

 

Le 16 juin 2020, sous la signature du duo Stéphane Foucart-Stéphane Horel, le Monde a publié « Glyphosate : la déontologie de l’Anses mise en cause », avec en chapô :

 

« Un collectif de lanceurs d’alerte critique les conditions d’attribution d’une étude clé sur le potentiel cancérogène du glyphosate, dans le cadre de sa réévaluation européenne. »

 

 

(Source)

 

 

Rassurez-vous : ce n'est pas l'étude de l'équipe du CIRC qui est visée... Quand on est militant, on a les indignations sélectives...

 

Il y a deux lectures possibles de cet article.

 

La première, fondée sur les faits, aboutit à la conclusion que l'ANSES a fait très fort dans l'accumulation de défaillances. Ainsi :

 

« "Le consortium retenu pour mener ces études, coordonné par l’IPL [Institut Pasteur de Lille], explique Mme Batho dans sa question au gouvernement, est dirigé notamment par le président du groupe d’expertise collective d’urgence [GECU] de l’Anses qui [en] a établi le cahier des charges". En d’autres termes, les modalités techniques de l’appel d’offres ont été déterminées par un panel d’experts dont le patron, Fabrice Nesslany (IPL), a finalement remporté l’appel d’offres. [...] Selon la députée des Deux-Sèvres, ce mode opératoire contrevient au code de déontologie de l’agence. »

 

La seconde s'intéressera à ce qui semble être des détails, pas seulement les tics journalistiques tels que « l’herbicide controversé » ou les quelques conditionnels et autres circonlocutions de prudence (voir notamment le gazouillis ci-dessus).

 

Voilà donc un journal qui publie des accusations graves sur la base d'une question écrite au gouvernement, mais aussi :

 

« Un collectif de lanceurs d’alerte a adressé au Monde un document technique accablant d’une dizaine de pages. Ces scientifiques, que Le Monde a pu identifier mais qui ont requis l’anonymat, mettent sévèrement en cause le projet retenu : conflits d’intérêts et favoritisme "minent la réponse scientifique attendue par les autorités", affirment-ils. Les intéressés précisent être contraints à une démarche d’alerte publique anonyme, afin, disent-ils, de ne pas être exposés à "des pressions, des effets négatifs sur leurs carrières, des représailles".

 

Est-ce conforme à la déontologie journalistique, surtout chez le journal qui fut de référence, que de fonder un article, fût-ce partiellement, sur une sorte de dénonciation anonyme ? De surcroît d'un « collectif » qui déploie comme parapluie une théorie complotiste ?

 

Mais peut-être que les « lanceurs d'alerte » anonymes ont eux-mêmes des conflits d'intérêt ou sont en délicatesse avec quelque obligation. Voyez : susciter le doute... c'est si simple.

 

Et puis on lit :

 

« Pour les lanceurs d’alerte, le cahier des charges est aussi scientifiquement contestable. Le test de génotoxicité (toxicité pour l’ADN) in vivo doit par exemple répondre à une certification dite "Bonnes pratiques de laboratoire" (BPL). Courante dans le monde industriel, elle est trop coûteuse pour la plupart des laboratoires de recherche publics. Or celui de M. Nesslany est le "seul laboratoire public homologué en France à cet effet", écrivent les lanceurs d’alerte. Quant aux autres tests exigés, ils ne sont pas soumis à la même certification. »

 

C'est le début d'une liste de reproches faits par les « lanceurs d'alerte » quant au fond des travaux à exécuter, une liste agrémentée d'insinuations de manipulations et de favoritisme. Des réponses sont apportées, pertinentes mais brèves, ce qui risque de fausser le jugement des lecteurs... ce qui est précisément l'objectif de l'article. Ainsi, pour l'argument ci-dessus :

 

« La génotoxicité étant un aspect critique de la controverse autour du glyphosate, répond Fabrice Nesslany, "la certification BPL était nécessaire pour avoir une valeur réglementaire". "Pour les autres tests, on se situe dans une démarche de science fondamentale, pour tenter de documenter les mécanismes d’action du glyphosate", ajoute le chercheur de l’IPL. »

 

Crédible, M. Fabrice Nesslany ? Il est au centre des allégations d'irrégularités et de conflits d'intérêts... C'est, pour bon nombre de lecteurs, l'accusé qui se défend plutôt que l'expert qui apporte une réponse objective.

 

À ce stade, on peut penser que parmi les « lanceurs d'alerte », il y a des membres d'autres laboratoires soumissionnaires qui n'auront pas été retenus pour un projet à 1,2 millions d'euros (une paille...), et qu'il s'agit d'une mauvaise querelle.

 

Cette présentation sous la forme de : « He said, she said » – il a dit, elle a dit – suggère aussi une incompréhension des fondamentaux de l'évaluation des pesticides et autres substances réglementées. Cela devient encore plus évident quand les « lanceurs d'alerte » reprochent au cahier des charges de ne pas prévoir de tests des formulations de glyphosate.

 

On peut même aller plus loin et trouver des relents de parti pris anti-glyphosate...

 

Cela pose une question importante : quelle fiabilité, les études de chercheurs et de laboratoires qualifiés d'« indépendants » ? Les deux auteurs de l'article ne se la posent pas, se contentant d'aligner les allégations des uns et les réponses des autres.

 

L'objectif du militantisme n'est-il pas de décrédibiliser les systèmes, procédures et agences d'évaluation ? Et le post-modernisme attribue à l'opinion stupide des uns la même valeur qu'à l'argument fondé des autres.

 

Il reste la question des procédures. La question au gouvernement de Mme Delphine Batho est fort convaincante. Ses informateurs ont bien travaillé ! Et, dans la mesure où une partie des éléments à l'appui de sa question semble provenir de l'intérieur, cela pose la question de la loyauté et de l'objectivité du personnel de l'ANSES.

 

Dans l'article du Monde, il y a une réponse de l'ANSES sur un point particulier :

 

« Selon l’agence, cette situation ne pose pas problème puisque "la délibération était collective et que le travail évalué l’était également". »

 

C'est léger, aux deux sens du terme.

 

 

(Source)

 

 

Le 19 juin 2020, l'ANSES a produit une « Information de l’Anses suite à l’article du Monde du 16 juin 2020 » qui apporte quelques précisions utiles.

 

Voici la fin de cet article :

 

« Malgré ses efforts pour promouvoir largement cet appel à candidatures, l’Anses a reçu peu de réponses : seuls 2 consortiums - de respectivement 7 et 4 laboratoires - et 2 laboratoires isolés ne répondant qu’à certains points du cahier des charges ont candidaté. Un seul consortium a répondu à l’ensemble des spécifications. Dans chacun des deux consortiums figuraient des équipes liées à des scientifiques ayant participé aux groupes d’expertise collective impliqués dans la construction de l’avis de l’Anses sur les études à mener.

 

L’objectif même d’ouvrir l’appel à candidatures largement aux plans national et international visait à prévenir, autant que possible, ce type de situation. Étant donné le faible nombre de réponses reçues, le nombre encore plus faible de réponses correspondant aux attentes de compétences BPL, et l’intérêt de ces réponses au regard de l’enjeu scientifique mondial, l’Anses a opté fin avril 2020 pour un choix par défaut bien que scientifiquement pertinent : retenir le consortium piloté par l’Institut Pasteur de Lille, le seul à répondre intégralement au cadre d’expertise requis mais dont l’un des coordinateurs avait participé au collectif d’experts du GECU, ainsi qu’une proposition d’étude originale émanant de l’un des partenaires de l’autre consortium, le CIRC.

 

Au regard des questions soulevées, l’Anses réexamine les possibilités d’apporter une réponse scientifique satisfaisante malgré les fortes contraintes constatées, tout en préservant la possibilité de produire des données conformes au format spécifiquement demandé, et ce dans les délais impartis. »

 

Ces informations – et d'autres – ont-elles été données aux journalistes du Monde ? On peut penser que oui, puisque le Monde cite l'ANSES, avec un verbatim, précisément la réponse qui est sans doute la plus absurde.

 

Rassurez-vous : à l'heure où nous mettons en ligne, le Monde n'a toujours rien publié mettant en perspective l'article dont il s'agit ici.

 

 

Dans le fil du gazouillis de M. Antony Fastier ci-dessus.

 

 

Un article qui a un compagnon : « Le comité d’éthique de l’Anses en déshérence depuis six mois », avec en chapô :

 

« L’ancien président du comité de déontologie de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail explique avoir démissionné en raison de tensions internes. »

 

Par Toutatis ! Six mois ! Il nous semble que le Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) l'est depuis bien plus longtemps... et que le gouvernement a même réussi l'exploit de reconduire les démissionnaires pour un an ! Voir « Haut Conseil des Biotechnologies : le scandale de la chienlit gouvernementale ! »

 

L'article a le mérite de lever un coin du voile :

 

« Sa désintégration [du Comité de Déontologie et de Prévention des Conflits d’Intérêts par suite de la démission de son président et de deux de ses membres] est liée aux turbulences que l’agence a traversées ces derniers mois. Pionnière sur certains sujets − elle a été la première grande agence sanitaire à se positionner sur la question des perturbateurs endocriniens −, l’Anses n’en a pas moins été prise dans de vives controverses sur des questions de pesticides. Polémique autour du chlordécone aux Antilles ; bataille sur le sulfoxaflor, dangereux pour les abeilles ; invalidation de l’autorisation du Roundup 360 par un tribunal administratif ou encore alerte de biologistes sur les fongicides "SDHI" (pour "inhibiteurs de la succinate déshydrogénase")… A plusieurs reprises, l’agence a été publiquement mise en cause par des associations ou des chercheurs, voire désavouée par la justice. »

 

Et, au détour d'un paragraphe :

 

« A l’automne 2019, l’agence est entrée dans une très vive dispute avec ce mouvement. "Des tensions sont apparues au sein du comité de déontologie, raconte Pierre Le Coz. Certains d’entre nous pensaient que nous devions recevoir M. Nicolino, d’autres pensaient que ce n’était pas notre rôle et qu’il fallait s’en tenir à nos statuts." »

 

Comment ? Des membres du CDPCI ont envisagé de violer leurs statuts pour recevoir et entendre le très grand spécialiste des pesticides* (*de synthèse) Fabrice Nicolino ?

 

Ces membres ont-ils envisagé un instant les conséquences d'une invitation faite à un trublion dont l'ambition est : « ANSES delenda est » ?

 

Les deux Stéphane du Monde, chasseurs (sélectifs) de conflits d'intérêt et « lobbywatcher » pour la deuxième, n'ont pas relevé...

 

 

(SourceHep ! Fabrice ! « Le comité peut être saisi, conformément à l’article R. 1313-29 du CSP, par un membre du conseil d’administration, du conseil scientifique, d’un comité d’experts spécialisé, par le directeur général ou par un agent de l’Agence, et peut s’autosaisir. » (Source)

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U
L'ANSES a déjà fait tout le travail nécessaire.
Mais devra le refaire jusqu'à obtenir les résultats demandés ...
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