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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Lutter contre les nuées de criquets avec des « pesticides biologiques » : ils sont fous !

9 Mai 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Afrique, #Pesticides

Lutter contre les nuées de criquets avec des « pesticides biologiques » : ils sont fous !

 

 

Un peu de bien-pensance à la FAO

 

À la recherche d'informations sur la lutte contre le criquet pèlerin – celui qui ravage en ce moment des régions entières de l'Afrique de l'Est et menace de provoquer des famines – nous avons évidemment exploré la riche bibliothèque numérique de l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO).

 

« Combattre les criquets... du mieux possible – les pesticides dans la lutte contre le criquet pèlerin : peser le pour et le contre » semblait une bonne lecture, richement illustrée – ça ne coûte rien en version numérique, juste des émissions de gaz à effet de serre... pour la version papier, qui aboutit généralement au pilon, c'est une autre affaire. Mais on se demande ce que vient faire le deuxième cliché, dont on apprend en fin d'opuscule qu'il s'agit d'une « Mare temporaire près du lac Tchad, importante pour les humains, le bétail et la faune sauvage »

 

 

 

 

L'introduction court sous le titre : « La lutte contre le criquet pèlerin n'est pas sans risque » :

 

« Cette brochure présente les activités du Centre d'intervention antiacridien d'urgence (ECLO) de la FAO dans le domaine de la santé humaine et de l'environnement. [... »

 

Aux (grandes) invasions de criquets dans la nature répond une (petite) invasion de la bien-pensance à la FAO ! Mais qu'on se rassure : la brochure est très bien faite.

 

Dans le texte on peut lire :

 

« Des précautions particulières sont prises pour éviter l'utilisation de pesticides chimiques dans des zones écologiquement ou économiquement sensibles. Les réserves naturelles et autres zones protégées devraient être interdites aux traitements antiacridiens à grande échelle. Les eaux de surface et les grandes zones apicoles sont évitées ou, si la lutte antiacridienne y est indispensable, seuls des pesticides à faible risque y sont utilisés. »

 

Oui, bien sûr ! Mais la lutte préventive s'opère dans les zones de ponte, désertiques ou semi-désertiques. Quand il faut frapper ailleurs, comme maintenant en Afrique de l'Est, les données du problème changent : il y a urgence et on ne peut pas attendre des jours avant que le produit ne fasse effet.

 

Ce texte date de 2006. Il prend une tournure particulière aujourd'hui, particulièrement pour la France et l'Europe, dans le contexte d'une hystérie anti-pesticides de synthèse et d'une déification de l'agriculture biologique. Pour bien le comprendre, il faut savoir que l'alternative aux « pesticides chimiques » est un pesticide vraiment biologique, « un myco-pesticide, formulé à partir du champignon Metarhizium anisopliae var. Acridum ».

 

 

(Source)

 

 

Des huiles contre les criquets...

 

Nous avons aussi rencontré « Plant oil mixtures as a novel botanical pesticide to control gregarious locusts » (mélanges d'huiles végétales en tant que nouveau pesticide botanique pour le contrôle des criquets grégaires) de Zainab Ali Saad Abdelatti et Manfred Hartbauer, de l'Université de Graz en Autriche.

 

En voici le résumé (nous découpons...) :

 

« Pendant des milliers d'années, de grands essaims de criquets ont causé de graves problèmes à l'agriculture. Les gens luttent contre les flambées actuelles en utilisant des pesticides chimiques ou un champignon d'insecte appelé Green Muscle ™. Alors que les pesticides chimiques peuvent être nocifs pour l'homme et les espèces non ciblées, la sporulation du champignon prend une longue période de temps et nécessite des conditions d'humidité élevée qu'on ne trouvet pas toujours sur le terrain.

 

Dans cette étude, nous avons testé la toxicité d'une émulsion huile de lin/bicarbonate contre les criquets pèlerins et grégaires et recherché des huiles essentielles végétales qui améliorent sa toxicité. Au final, nous avons combiné trois huiles essentielles pour développer une nouvelle formulation efficace contre les espèces de criquets pèlerins et migrateurs après un seul traitement par pulvérisation. En 24 h, cette formulation a provoqué un taux de mortalité moyen de 80 % et 100 % des criquets pèlerins et migrateurs, respectivement. Sa toxicité repose sur un effet synergique résultant de la combinaison d'huiles de carvi, d'écorce d'orange et de gaulthérie.

 

De plus, nous avons testé ce pesticide botanique sur deux espèces de coléoptères considérées comme alternatives ou bénéfiques non ciblées. La première espèce, les vers de farine [adultes] n'a pas souffert du traitement par pulvérisation et s'est comportée normalement après 8 jours. En revanche, 67,7 % des coccinelles adultes sont mortes au cours de la même période.

 

Fait intéressant, la croissance des semis de blé n'a pratiquement pas été affectée par la pulvérisation de ce pesticide botanique. Ces résultats suggèrent que ce pesticide botanique peut être utilisé comme un agent puissant contre les criquets pèlerins et migrateurs, mais doit être utilisé avec soin pour minimiser les effets secondaires indésirables sur l'écosystème.

 

Très bien ! Très bien ?

 

Les chercheurs ont travaillé sur des boîtes de 20 × 12 × 14 cm, contenant 10 criquets chacune, et pulvérisé 4,9 ml de leurs mixtures sur les criquets et leur alimentation (des feuilles de blé... biologique... forcément biologique).

 

Un petit calcul montre que, en conditions réelles, il faut appliquer près de 2.000 litres de mixture par hectare.

 

Dans leurs essais, les auteurs ont utilisé trois témoins (pas de traitement, traitement avec de l'huile de lin pure, traitement avec une solution saturée de bicarbonate de soude (10 %)) et une série de traitements composés comme suit :

 

« Émulsion de lin/bicarbonate : 10 ml d'huile de lin (55,6 %) + 8 ml de solution aqueuse de bicarbonate de soude à 10 % (44,4 %)

 

1 ml d'huile essentielle pure (ail, cumin, clou de girofle, menthe poivrée, orange, gingembre, bouleau, eucalyptus ou basilic), chacun a été ajouté à 18 ml d'émulsion de lin/bicarbonate (proportions résultantes : 5,3 % d'huile essentielle, 52,6 % d'huile de lin et 42,1 % de solution de bicarbonate de soude). »

 

Poursuivons le petit calcul : il faudrait épandre 1.074 litres d'huile de lin et 108 litres d'huile essentielle par hectare.

 

En tablant sur un rendement moyen en graines de 20 quintaux et une teneur en huile de 34 %, il faut 1,58 hectares de lin oléagineux pour traiter un hectare de terres infestées par des criquets.

 

Si nous avons bien compris, la meilleure mixture contient 2,6 % d'huile essentielle de carvi. Il en faut donc 56 litres à l'hectare.

 

Nous avons trouvé un rendement moyen de 20 quintaux de carvi à l'hectare en Allemagne et un rendement en huile de 4 à 7 %. Utilisons les chiffres optimistes : il faut 0,38 hectare de plus pour traiter un hectare de terres infestées par des criquets.

 

 

Il faut modifier la réglementation !

 

M. Manfred Hartbauer a fait l'article pour son « pesticide botanique » dans The Conversation, dans « What we found when we tested a botanical pesticide to combat locust invasions » (ce que nous avons trouvé quand nous avons testé un pesticide botanique pour combattre les invasions de criquets).

 

Bien sûr, il critique les pesticides de synthèse « qui peuvent être nocifs pour l'environnement et les humains – dans cet ordre... – à cause de leurs effets neurotoxiques ». Le biopesticide à base de Metarhizium anisopliae var. Acridum n'échappe pas non plus aux objections : outre sa lenteur d'action et les exigences climatiques particulières – un problème bien réel –, il faut :

 

« ...dissoudre les spores dans du diesel ou du kérosène – également appelés "huiles minérales". Mais en pulvériser sur de vastes étendues de terre aurait de graves conséquences environnementales. Les huiles minérales sont connues pour contenir des toxines et des cancérogènes qui peuvent affecter la santé humaine. Un autre problème est qu'elles ne se dégradent pas facilement et restent dans l'environnement pendant une longue période. »

 

Oh là là ! On ose utiliser ça ?!

 

Le biopesticide est appliqué à raison de 100 grammes de spores à l'hectare, dispersées dans 0,5 à 2 litres de liquide, par exemple à 70:30 de kérosène et d'huile d'arachide...

 

À cette dose, il est possible d'utiliser un ULM. Pour un « pesticide botanique » à 2.000 litres/hectare...

 

Mais cela ne décourage pas l'auteur :

 

« Le troisième problème est que la réglementation actuelle de l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture favorise un champignon par rapport aux autres pesticides. Ce règlement empêche indirectement le développement et l'homologation de nouveaux pesticides botaniques plus efficaces.

 

Un changement réglementaire est donc nécessaire. Le règlement devrait être rapidement révisé pour éviter de nouveaux problèmes causés par des invasions massives de criquets. »

 

Rien n'arrête le délire du fondamentalisme « écologiste » !

 

 

Au Kenya, on a un autre point de vue

 

C'est ce qu'explique the Africa Report dans « Kenya opts for pesticides to contain locust infestations » (le Kenya opte pour les pesticides pour endiguer les invations de criquets :

 

« Chlorpyrifos, téflubenzuron ou deltaméthrine : tels sont les noms barbares des produits chimiques qui sont les outils de la bataille pour contenir l'invasion de criquets, le fléau qui frappe l'Afrique de l'Est. »

 

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I
Bon après le travail de laFAO n'est pas si mal : il démontre même les inconvénients des pesticides naturels par rapport aux pesticides de synthèse. Après oui c'est dommage qu'il ne soit pas plus intransigeant envers les partisans du tout bio et dise clairement que les pesticides de synthèse restent les meilleures solutions pour ce problème mais bon la FAO doit elle aussi composer avec un gros politiquement correcte et ne peut défendre avec trop d'intransigeance les phytosanitaires, sans quoi il y aurait de lourds retours de bâtons.
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D
Outre les quantités nécessaires pour le traitement, le coût est sans doute rédibitoire.
Pour info, quand on veut produire un arôme à partir d'essencres uniquement naturelles (issues d'extraction de plantes, distillation...), le coût est dans la plupart des cas, 3 à 4 fois plus élevé que si cet arôme est fabriqué à partir d'essences de synthèse. Et encore, dans la plupart des cas, c'est impossible à réaliser.
Je ne serais pas étonné que le coût de ce traitement proposé dépasse le chiffre d'affaire permis par un rendement "normal". Dans ces cas, strictement aucun intérêt.
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S
@ douar le lundi 11 mai 2020 à 09:42

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Je n'ai pas voulu poursuivre l'analyse au-delà de la question des quantités et des surfaces de production.

Un Canadair transformé embarquerait 6.000 litres de produit et permettrait de traiter… trois hectares. On imagine la logistique pour amener le matos sur le terrain.

C'est à se demander comment des chercheurs ont pu se lancer dans un tel travail complètement stupide. Peut-être leur culte de l''environnement' et du "bio" (n'ont-ils pas nourri leurs criquets avec du blé bio ?)...
I
Des arguments pour zététique?
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I
Bionel mon ami

Non des arguments pour ceux qui sont lucides sur les moyens de lutter contre les invasions de criquet qui déciment l'Afrique
D
Tiens, un site financé par le lobby agro-chimique. Sans intérêt.
Répondre
I
Destartines de confiture

Bravo pour votre perspicacite et votre argumentaire de qualite. Mais je pense que vous avez des arguments plus pertinents a nous proposer ?