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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Covid-19 : prescription de chloroquine par sondage

9 Avril 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Covid-19, #critique de l'information

Covid-19 : prescription de chloroquine par sondage

 

 

Encore un qui n'a pas compris que le sondage a été effectué pour le compte d'une entreprise (Source)

 

 

Qu'y a-t-il de plus navrant en ces temps de crise sanitaire, sociale et économique ? Peut-être le concours auquel se livrent un grand nombre de parties prenantes pour décrocher le pompon de la plus grande absurdité.

 

 

(Source)

 

 

Labtoo – une startup de services qui fait l'intermédiaire entre entreprises qui ont besoin d'externaliser une partie de leur R&D et laboratoires de recherche – a commandé un sondage à l'IFOP sur ce que pensaient les Français de la chloroquine (de l'hydroxychloroquine).

 

Faut-il croire que des décisions d'affectation de capitaux dans la recherche médicale ou la production de médicaments se font, au moins dans les circonstances actuelles, sur la base de sondages d'opinion ? Serait-ce plus prosaïquement un coup publicitaire ?

 

Le Parisien a publié un article « exclusif » sur ce sondage sous le titre : « Covid-19 : 59% des Français croient à l’efficacité de la chloroquine ».

 

Le verbe « croire » est particulièrement approprié. Nous sommes en train de tomber dans l'obscurantisme. Mais peut-être pas tant que ça, comme nous allons le voir. En chapô :

 

« Une majorité des Français pensent que le dérivé de cet antipaludique connu depuis soixante-dix ans est "efficace" contre le Covid-19, alors même qu’on attend toujours les résultats des essais cliniques. »

 

Le journal nous livre aussi une infographie – dont M. Jean-Paul Krivine, Président de l’Association Française pour l'Information Scientifique (AFIS) a relevé la bourde (voir ci-dessus) – et l'inévitable dissertation.

 

On s'extasie devant :

 

« "Nous avons rarement vu un taux de notoriété aussi élevé pour un traitement", reconnaît François Kraus, directeur du pôle politique à l'Ifop. »

 

Propos surprenant, à commencer de platitude. Est-ce si surprenant que 98 % des répondants – confinés et accrochés à leur télé ou leur ordinateur – aient entendu parler de la chloroquine (de l'hydroxychloroquine) ainsi que des divergences de vues à son propos ?

 

Mais ne râlons pas trop : pour peu que l'on creuse au-delà des « analyses » superficielles et des paraphrases journalistiques, l'IFOP a produit une analyse sociologique qui présente des aspects intéressants. On peut aussi l'utiliser pour tester la représentativité des opinions que l'on trouve par exemple dans les commentaires au bas de certains articles.

 

L'infographie est révélatrice de faits qui sont passés largement au-dessus des têtes des pisse-copies des médias. Des médias qui, pour leurs titres, ont généralement fait une fixette sur les 59 % de Français qui « pensent » que la chloroquine est efficace. Pourquoi Docteur, par exemple, a fait particulièrement fort avec « La chloroquine, un traitement plébiscité par les Français ».

 

Mais, bon sang, il y en a tout de même 20 % qui sont d'un avis contraire – un Français sur cinq – et 21 % qui « ne savent pas » – ce qui doit se décomposer entre ceux qui disent vraiment ne pas savoir (les « sans opinion ») et ceux qui ont adopté une démarche rationnelle et attendent des résultats d'essais correctement menés.

 

N'est-ce pas, là, une information importante ? Malgré tout le battage médiatique auquel se livrent des médias qui semblent être des repaires d'hypocondriaques dotés d'une belle inculture scientifique ainsi que des pontes de la médecine qui pondent des tribunes en faveur d'un traitement, voire une pétition (dont le texte a été relayé par... le Parisien), ce ne sont que 59 % qui pensent...

 

Les données suivantes reflètent quelques incohérences auxquelles on doit s'attendre dans un sondage, particulièrement au sein d'un public béotien. L'IFOP écrit :

 

« Alors que la pétition a appelé à assouplir d’urgence les possibilités de prescription d’hydroxychloroquine, cette étude montre que près d’un sur deux (49%) est favorable au fait que sa prescription ne soit plus réservée aux médecins hospitaliers mais élargie aux médecins de ville afin qu’ils puissent la prescrire à leurs patients atteints du coronavirus. Les Français soutiennent en revanche plus nettement (55%) la position actuelle des pouvoirs publics qui limitent sa prescription aux malades les plus gravement atteints. »

 

Les malades les plus gravement atteints sont à l'hôpital, soignés par des médecins hospitaliers...

 

Mais le message important est que, malgré les 59 % d'opinions favorables à l'efficacité et malgré le battage médiatique (bis), la moitié des Français, ou plus selon la question, ne suivent pas les préconisations des partisans du traitement à l'hydroxychloroquine.

 

Autre interprétation du message : malgré le battage médiatique (ter), ou peut-être à cause de lui, une petite majorité de Français ont aussi compris qu'il fallait être prudent.

 

À l'heure où nous mettons cet article en ligne, la pétition de M. Philippe Douste-Blazy et Cie approche des 450.000 signatures (ou faut-il écrire « signatures » ?). Que valent-elles face aux 51% des répondants en faveur de la limitation de la prescription aux médecins hospitaliers et des 55 % en faveur de la limitation de la prescription aux cas graves ?

 

Il y a peut-être là des enseignements à tirer sur une démocratie qui serait fondée sur les industries du sondage et de la pétition.

 

Dans une autre question, on a demandé aux répondants de jouer les Madame Irma. Elle est étonnante car son échelle de temps est discontinue. Curieusement, l'infographie met en exergue, non pas les 53 % d'optimistes, mais les 47 % des Français qui estiment qu'il faudra attendre 2021 pour qu'un traitement efficace soit disponible (alors que 59 % estiment que le protocole à base d'hydroxychloroquine est efficace...).

 

 

 

 

Ils sont 21 % à tabler sur « avant cet été (juin 2020) ». Parmi les plus optimistes : les 25-34 ans, les lycéens et étudiants, ainsi que ceux qui se sentent Gilet Jaune. L'optimisme, certes relatif, de la jeunesse nous ravit. Tout n'est pas encore perdu au profit des déclinistes et collapsologues.

 

 

 

 

Commentaire de Labtoo :

 

« C’est un moment unique ! Alors que le monde scientifique préconise largement le principe de précaution dû à la faiblesse des preuves des essais cliniques, la très vaste majorité de la population a une opinion sur l’efficacité d’un médicament. Il va donc falloir que les responsables politiques réagissent vite si la chloroquine s’avérait utile pour éviter une double catastrophe sanitaire : celle des risques d’automédication d’une molécule aux effets secondaires délétères et celle de la pandémie qui continuerait par manque de stock due à une production trop tardive. »

 

De l'art de bla-blater... Pour les risques de l'automédication, encore faudrait-il que les gens aient de la chloroquine ou d'un de ses dérivés sous la main.

 

 

Post scriptum

 

Sur le site de Marianne, un journaliste s'éclate avec « La chloroquine efficace contre le Covid-19 pour 59% des Français : Le Parisien la joue 67 millions d'infectiologues » en tapant très fort sur le Parisien. Mais s'est-il relu ?

 

« D’après vous, ce protocole à base de chloroquine est-il un traitement efficace contre le coronavirus ?”, demande ainsi Le Parisien dans cette enquête d’opinion, conduite par l’Ifop pour Labtoo auprès de 1.016 Français, dont 98% connaissent la chloroquine. »

 

 

Post scriptum 2

 

On lira aussi avec intérêt la FAQ du CHU d'Angers sur l'étude Hycovid.

 

 

Post scriptum 3

 

On peut aussi visionner l'interview du Pr Jean Christophe Goffard, infectiologue à l'Hôpital Erasme (Cliniques universitaires de Bruxelles) qui revient sur le traitement à l'hydroxychloroquine (Plaquenil) qu'ils utilisaient depuis le début de l'épidémie.

 

 

 

 

Post scriptum 4

 

Et parmi l'abondante littérature rationnelle, on peut lire, du Conseil d'administration de l'AFIS, « La science ne se fait pas sur Youtube, Twitter ou Facebook – Coronavirus : la controverse autour de l’hydroxychloroquine ».

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