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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Fongicides SDHI : pour une recherche et une communication éthiques et respectables

23 Janvier 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides, #Activisme, #critique de l'information

Fongicides SDHI : pour une recherche et une communication éthiques et respectables

 

 

Le 15 avril 2018, Libération publiait une tribune, « Une révolution urgente semble nécessaire dans l’usage des antifongiques ». Elle portait en réalité sur les fongicides de la classe des SDHI, inhibiteurs d'une enzyme qui intervient dans la chaîne respiratoire, la succinate déshydrogénase.

 

Au terme d’un exposé se voulant didactique et scientifique, les neuf signataires, des chercheurs d’affiliations diverses mais surtout de l’Inserm, appelaient « sur la base de nos tout récents résultats et pour ne pas reproduire les erreurs du passé, […] à suspendre l’utilisation tant qu’une estimation des dangers et des risques n’aura pas été réalisée par des organismes publics indépendants des industriels distribuant ces composés et des agences ayant précédemment donné les autorisations de mise sur le marché des SDHI ».

 

Cet appel est sous-tendue par une allégation implicite : les substances actives SDHI auraient été approuvées au niveau de l'Union européenne et les produits formulés, autorisés au niveau français (et dans d'autres États de l'UE) sur la base d'évaluations qui n'auraient pas été « indépendant[es] des industriels ».

 

 

(Source)

 

 

Alerte ou activisme ?

 

Est-on encore dans le domaine du lancer d'alerte reposant sur une base scientifique ou déjà dans celui de l'activisme faisant vibrer la corde l'indignation avec l'archet du complotisme ?

 

C'est une grave mise en cause des organismes tels que l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l'Agence européenne des produits chimiques (EChA), ainsi que de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). Qu'elle soit maintenant largement répandue, diffusée et utilisée par l'activisme, ici anti-pesticides – et plus généralement par des mouvances qui cherchent à remplacer les décisions fondées sur la science par une sorte de concours de beauté devant une opinion publique manipulée – ne l'élève aucunement au rang de vérité.

 

 

Une alerte fondée sur des hypothèses

 

Le mécanisme de l’alerte a été simple : les fongicides SDHI bloquent une étape clé de la respiration des champignons et moisissures. Or les cellules de tous les êtres vivants respirent et possèdent la même voie métabolique. Et donc ce blocage peut se produire ailleurs, y compris chez l’Homme.

 

En avril 2018, les auteurs de la tribune n'ont pas été avares en appels à l'émotion : liste alarmante de graves maladies ; mise en cause du « système » ; arguments fallacieux ; référence à leurs « tout récents résultats » qui n'étaient qu’une prépublication, déposée dans une archive, d’un article qui n’a quasiment rien de scientifique et tout du manifeste activiste... et qui n'a pas été publié.

 

Sur le fond, ils n’ont pu évoquer que des « risques potentiels pour la santé humaine et l’environnement », sans aucun élément de preuve.

 

 

(Source voir aussi ce fil)

 

 

L'ANSES se saisit de l'alerte mais conclut « mal »

 

L'ANSES n'en a pas moins pris acte et pris des mesures : elle a réuni un groupe d’expertise collective d’urgence (GECU) composé de scientifiques indépendants ; lancé un appel à la vigilance au niveau européen et international ; et décidé de poursuivre les travaux sur de potentiels effets toxicologiques pour l’Homme, de mieux documenter les expositions par le biais de l’alimentation, de l’air et des sols, de déceler d’éventuels effets sanitaires sur le terrain via les dispositifs de surveillance existants et de se saisir de la question des expositions cumulées aux différents fongicides SDHI via l’alimentation.

 

Le 14 janvier 2019, sur la base des travaux du GECU, l'ANSES a conclu que « les informations et hypothèses scientifiques apportées par les lanceurs de l'alerte n’apportent pas d’éléments en faveur de l’existence d’une alerte sanitaire qui conduirait au retrait des autorisations de mise sur le marché actuellement en vigueur conformément aux cadres réglementaires nationaux et européens. »

 

 

L'ANSES cible d'attaques

 

Cette conclusion, à l'évidence, n'a pas convaincu les lanceurs d'alerte et leurs alliés – notamment Générations Futures, Nous voulons des coquelicots et Pollinis – référencés sur le site internet des auteurs/lanceurs d'alerte qui signent ainsi leur allégeance à la mouvance anti-pesticides.

 

Il s'est ensuivi une nouvelle salve d'attaques contre l'ANSES, y compris ad hominem contre le directeur général Roger Genet et les membres du GECU.

 

Le titre du livre de M. Fabrice Nicolino, journaliste de Charlie Hebdo et président de Nous voulons des coquelicots, « Le crime est presque parfait – L'enquête choc sur les pesticides et le sdhi » n'est pas anodin. Du reste, la critique détaillée de cet ouvrage par un agent de l'ANSES (anonyme et s'étant exprimé à titre personnel), publiée par Projet Utopia est tout aussi « choc » : « L’accusation n’est pas parfaite du tout », est-il écrit en incipit. Dans le Point, le Pr Gérard Lasfargues, directeur général délégué de l'ANSES, a évoqué des « élucubrations ».

 

Et, pour un chercheur de renom comme M. Pierre Rustin, en principe attentif au decorum, c'est faire preuve de condescendance, voire de mépris, que d'écrire en ouverture de lettre, évidemment ouverte : « Monsieur Genet, vous me permettrez de rectifier quelques-unes des erreurs que vous avez commises – sans doute par ignorance – dans vos récentes affirmations concernant l’affaire des SDHI. »

 

 

Du site des "lanceurs d'alerte"... de la propagande immonde

 

 

Une alerte « validée » ?

 

La saisine de la Commission nationale de la Déontologie et des Alertes en santé publique et environnement (cnDApse) a été un autre angle d'attaque. Sur leur site web, dans leur chronologie des événements, les lanceurs d'alerte écrivent que la commission « valide l’alerte lancée en 2018 contredisant de fait l’Anses ».

 

Mais une demi-vérité reste un gros mensonge.

 

 

 

L'avis de la commission du 19 novembre 2019 est nuancé sur la nature de l'alerte. Du reste, cette commission n'a, au mieux, qu'une compétence scientifique limitée.

 

Mais surtout, la commission délivre un satisfecit à notre agence de sécurité sanitaire : « L’Anses a traité le signalement qui lui a été communiqué par l’équipe de chercheurs de manière réactive et approfondie [...]. La cnDAspe invite l’Anses à poursuivre dans ce sens et lui adresse les éléments d’information recueillis à l’occasion de l’instruction de ce signalement. »

 

Exit, donc, une alerte qui, dans l'esprit des lanceurs, devait se traduire illico par l'application d'un « principe de précaution » conçu comme un appel à la panique frénétique devant ce qui est simplement une supputation théorique. Mais l'activisme n'en a cure : l'avis d'une commission non scientifique, torturé pour le mettre au diapason des objectifs, doit forcément prévaloir sur un avis scientifique, lui-même torturé et réduit dans la chronologie des événements selon le site End [tête de mort] SDHI en : « Alerte injustifiée ».

 

 

Une publication scientifique, enfin...

 

Deux semaines auparavant, le 7 novembre 2019, est paru dans PLOS One « Evolutionarily conserved susceptibility of the mitochondrial respiratory chain to SDHI pesticides and its consequence on the impact of SDHIs on human cultured cells » (sensibilité conservée au cours de l'évolution de la chaîne respiratoire mitochondriale aux pesticides SDHI et sa conséquence sur l'impact des SDHI sur des cellules humaines en culture – un texte français, pas totalement conforme, a été mis en ligne par les auteurs, Paule Bénit et col., ici).

 

Nous aurions donc la preuve qui manquait à la tribune du 15 avril 2018 publiée dans Libération ? Voire...

 

 

(Source – excellent fil)

 

 

...mais il y a loin de l'in vitro à l'in vivo et RAS depuis 50 ans

 

C'est une recherche qui a été effectuée in vitro, soit sur des cellules isolées de fibroblastes humains prélevées sur un contrôle sain et trois patients présentant une affection neurologique, soit sur les éléments cellulaires sièges de la respiration, les mitochondries (pour le champignon Botrytis cinerea, l'abeille et le ver de terre).

 

Toutefois, ce que l’on observe in vitro ne se produit pas nécessairement in vivo. Et il y a loin de l'un à l'autre : s'agissant des consommateurs, il faudrait qu'il y ait des résidus dans l'alimentation (selon les données colligées par l'EFSA, plus de la moitié des échantillons testés en 2017 étaient exempts de résidus, tous pesticides confondus) ; les résidus devraient passer la barrière intestinale et entrer dans la circulation sanguine ; ils devraient pénétrer dans les cellules ciblées par l'alerte, puis dans les mitochondries ; ils devraient être en quantité suffisante pour avoir un effet (Paracelse en bref : « La dose fait le poison) ; ils devraient y provoquer des dégâts irrémédiables.

 

S’il fallait donner crédit à l'alerte, il faudrait aussi sonner le tocsin sur, par exemple, la caféine ou de nombreuses substances contenues dans les épices, ou même les aliments de consommation courante. Du reste aussi sur le spinosad, un insecticide autorisé en agriculture biologique [correction du 4 février 2020] et agissant également sur la chaîne respiratoire ; mais, curieusement (ironie), il est épargné par les lanceurs d'alerte...

 

La première molécule SDHI, la carboxine, a été autorisée il y a plus de 50 ans, et donc renouvelée et réexaminée plusieurs fois, pas seulement en France. L'emblématique boscalide est arrivé sur le marché en 2003. Aurait-il été possible que des agences d'évaluation soient passées à côté – volontairement selon les thèses complotistes – d'un danger gravissime pour l'Homme et l'environnement ?

 

Aurait-il été possible que les agriculteurs utilisateurs de fongicides SDHI, les industriels de l'agrochimie, les scientifiques et les techniciens de la vulgarisation, ou encore les « écologistes », n'aient rien remarqué sur le terrain ?

 

 

(Source et source)

 

L'alerte urgente invalidée par l'article scientifique

 

Paradoxalement, l'étude de Bénit et col. apporte indirectement une réponse. Sa conclusion – non reprise dans le résumé, ce qui n'est pas anodin – est très précautionneuse : « […] Bien que ce manque de sélectivité […] puisse être la source de l'efficacité des SDHI de dernière génération, il pourrait également constituer un risque supplémentaire pour les organismes exposés. » Elle se borne en définitive à recommander de modifier, toutefois d’urgence mais c'est « de bonne guerre », les tests réglementaires.

 

Sans doute un peu poussés par un réviseur qui a demandé davantage de contextualisation, les auteurs ont aussi rappelé dans leur texte que : « […] Bien sûr, il est extrêmement dangereux de comparer les valeurs [...] obtenues in vitro dans des conditions de laboratoire avec les concentrations de SDHI pouvant résulter de l'application de ces pesticides sur des cultures. »

 

En résumé, c'est une étude intéressante qui, il faut le souligner, n'a pas suscité un flot de critiques. Elle apporte des éléments de connaissance nouveaux, mais rien qui ne justifie un branle-bas de combat.

 

 

(Source : article de P. Bénit et al.)

 

 

L'alarmisme de la communication ne faiblit pas

 

Pourtant, la communication entourant cet article est alarmiste, et pas seulement dans les milieux activistes qui ont pris les fongicides SDHI comme nouvelle cible, le glyphosate étant sur le voie de la disparition.

 

Cela commence par nul autre que le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Il titre le 7 novembre 2019, le jour de la publication de l'article scientifique : « Les fongicides SDHI sont toxiques pour les cellules humaines ». Il oublie aussi de mentionner dans son bref communiqué de presse que les résultats rapportés sont in vitro.

 

Nombre de médias ne sont pas en reste. Aux titres alarmistes, par exemple « Alerte sur les fongicides SDHI : une étude de l’Inserm démontre leur toxicité » pour un article pourtant équilibré et informatif, sur le Parisien, font suite des allégations angoissantes s'agissant de la santé et de la biodiversité, souvent avec ce conditionnel journalistique de prudence dont la signification échappe à une grande partie des lecteurs.

 

Libération – le fer de lance médiatique de l'activisme anti-SDHI – se distingue dès le titre d'un article qui constitue une interview du chercheur principal, M. Pierre Rustin : « Fongicides SDHI : "On ne peut se permettre, comme l’Anses, d’attendre la catastrophe" ». Un abîme sépare pourtant les conclusions de l'étude scientifique et la notion de catastrophe sous-tendant la mise en cause de l'ANSES.

 

 

Alerte ou propagande (du site des "lanceurs d'alerte") ?

 

De la rationalité scientifique à la déraison militante

 

Cette triste épopée inclut une étude scientifique qui a été réalisée à des fins militantes mais se distingue de nombreuses autres établies dans le même but mais prenant quelques libertés, quelquefois éclatantes et spectaculaires, avec la déontologie et la rigueur scientifiques. Il faut en savoir gré à ses auteurs et à un réviseur (peer reviewer) particulièrement attentif.

 

Toutefois, dans la communication et dans l'exploitation de cet article, on sort manifestement de la rationalité scientifique pour entrer dans la déraison militante.

 

Ainsi, dans Libération, une annonce de l'apocalypse employant des procédés rhétoriques comme l'énumération angoissante de maladies se ponctue par : « Affirmer qu’il n’y a pas de danger est insupportable. On prend un risque monstrueux, le principe de précaution doit s’appliquer. On ne peut se permettre d’attendre la catastrophe comme l’Anses semble le faire ! »

 

Cette opinion de M. Pierre Rustin contraste non seulement avec la démarche raisonnée de l'ANSES, mais aussi avec le flegme avec lequel le signalement de l'alerte a été accueilli par les autres agences d'évaluation du monde... et même par l'activisme anti-pesticides à l'étranger.

 

Tout se passe comme s'il s'agissait d'une guerre picrocholine franco-française dans laquelle les fongicides SDHI sont instrumentalisés au service d'une cause, à un niveau plus élevé d'un fond de commerce et au final d'un projet sociopolitique.

 

Ce militantisme ne s'offusque du reste pas de contradictions et d'incohérences, même au sein d'un même article, ce qui interroge sur la compétence et la déontologie journalistique.

 

C'est par exemple le cas lorsque : « On traite des champs entiers à haute dose », fait suite à :« On n’a pas besoin d’en mettre d’énormes quantités, car elles sont très résistantes et très toxiques » (le mot « toxiques » ayant sans nul doute été utilisé à dessein abusivement pour signifier l'efficacité)

 

 

Alerte ou propagande (du site des "lanceurs d'alerte") ?

 

 

Des bénéfices et des risques

 

La triste épopée est loin d'être terminée. Nous verrons sans aucun doute les épouvantails agités, des politiciens en état d'agitation (et d'autres en état de sidération par opportunisme ou pleutrerie), des people larmoyer, des pétitions signées, des sornettes racontées, des contre-vérités diffusées, etc. L'agitprop a son livre de recettes éprouvées, et qu'importent les conséquences.

 

Il importe donc que des voix s'élèvent pour plaider pour une recherche et une communication éthiques et responsables, et mettre fin à des dérives inquiétantes.

 

La ferme France – notre production alimentaire – se fait dépouiller de ses outils de production performants.

 

Il s’agit aussi de santé publique. Il faut choisir : risques nuls des traces de résidus dans les denrées alimentaires, ou risques avérés des mycotoxines cancérigènes, cytotoxiques, reprotoxiques, perturbatrices endocriniennes, ou des substances psychotropes d’adventices comme le datura ? Voilà un discours que l'on peut tenir devant les consommateurs face au déluge de désinformation et d’hystérie anti-pesticides. Un discours que nous aimerions voir tenu par des instances politiques responsables s'élevant enfin au-dessus du marketing politique court-termiste aux effets à long terme dévastateurs.

 

 

Une pensée forte qui devrait faire réfléchir (Source)

 

 

À suivre…

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Z
Quand on me dit "tel machin fait telle chose in vitro, donc il faut...", <br /> je réponds: https://xkcd.com/1217/
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S
@ Zernick le mardi 28 janvier 2020 à 16:05<br /> <br /> Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Le problème quand on écrit, c'est de la retrouver... Je l'ai mise dans mon petit dossier d'images.
S
Êtes-vous sûr que c'est sur la chaîne respiratoire qu'agit le spinosad? Je ne trouve rien là-dessus mais plutôt que c'est un neurotoxique.
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S
@ Sny le mardi 28 janvier 2020 à 13:21.<br /> <br /> Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Je n'ai pas vérifié le mode d'action du spinosad et… pan sur le front, ou les doigts.<br /> <br /> J'ai corrigé.
I
Eh beh, si même les scientifiques font le jeu des militants où va le monde ? Où va-t-il ? En fait si on a besoin d'études indépendantes des industriels, on a aussi bien besoin d'études indépendantes du militantisme politique. Par contre le site des lanceurs d'alerte, génial, ils ont bien compris les mécanismes de la propagande politique. Si les problèmes écologiques n'ont pas raison de l'humanité, dans 100 ans je suis sûr qu'il sera étudié avec attention par les historiens de la propagande.
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S
@ Il est là le jeudi 23 janvier 2020 à 12:49<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Votre première remarque est tout à fait juste.<br /> <br /> Pour le site, ils ont évidemment bénéficié du soutien des entités militantes. Pollinis leur a versé 10.000 euros… Et question outrances, on peut faire confiance aux trois "partenaires" évoqués sur le site.<br /> <br /> Ne soyez pas défaitistes. L'avenir de l'humanité, même avec le réchauffement climatique, est assuré, sauf autodestruction.