Riz Doré : nous avons mis au point une technologie pour sauver des millions d'enfants pauvres, mais une campagne mondiale de diffamation l'a bloquée
Adrian Dubock, Ingo Potrykus et Peter Beyer*
Cet article a été publié le 9 décembre 2019 et est donc en partie dépassé compte tenu de la décision prise par le gouvernement philippin le 10 décembre 2019 d'autoriser le Riz Doré pour l'alimentation humaine et animale, et la transformation (un autre article des mêmes auteurs suivra).
Bien des éléments restent cependant d'actualité, et il y a d'autres plantes génétiquement modifiées pour répondre à des objectifs de santé publique et humanitaires qui sont à des stades plus ou moins avancés de la recherche-développement et qui feront sans nul doute aussi l'objet d'une campagne de diffamation... l'activisme anti-OGM est un formidable fond de commerce pour des entités et des personnes dont la philanthropie est dirigée vers leur propre intérêt : assurer la pérennité pour les premières ; s'assurer un train de vie confortable pour les secondes.
Il ne faut pas cesser de dénoncer ces agissements.
Les trois auteurs ont écrit un paragraphe terrible, à méditer par les activistes, au moins par ceux dont le cynisme ou la naïveté ne sont pas indéboulonnables, et les décideurs politiques, tous, même ceux dont lecourage est chancelant :
« L'équivalent de 13 jumbo-jets pleins d'enfants s'écrasent tous les jours et tous les enfants périssent, à cause d'une carence en vitamine A. Pourtant, la solution du Riz Doré, développée par des scientifiques nationaux dans les pays où la VAD est endémique, est ignorée par crainte des controverses et parce que les décès d'enfants pauvres peuvent être ignorés sans controverse. »
À gauche, une photo de riz blanc à côté de Riz Doré ; à droite, une fille qui a perdu un œil en raison d'une carence en vitamine A. (Crédit photo : Golden Rice Humanitarian Board)
Dans quelques semaines, cela fera 20 ans que nous trois travaillons ensemble. Notre projet a été salué de manière indépendante comme l'un des projets les plus influents de ces 50 dernières années.
Deux d'entre nous ont imaginé comment faire du riz une source de vitamine A, et le riz prend une couleur dorée au lieu du blanc.
Les objectifs du projet ont été admirés par certains et vilipendés par d’autres. Le projet a directement impliqué des équipes de personnes très motivées de quelques nations, des secteurs tant privé que public. Un livre, dédié à nous trois, a été écrit sur notre travail. Néanmoins, le succès nous a jusqu'à présent échappé. L'histoire de nos efforts contrecarrés est une tragédie qui, nous l'espérons, atteindra bientôt – enfin – une étape d'une importance potentiellement grande pour l'humanité.
Alors, sur quoi avons-nous travaillé et pourquoi n'avons-nous pas encore réussi ?
La nourriture : tout le monde en a besoin, et beaucoup ont la chance d'en avoir assez, voire trop. La nourriture est un sujet avec une forte charge émotionnelle sur tous les continents et dans toutes les cultures. Pour une vie saine, nos aliments doivent fournir de l'énergie et des protéines, ainsi qu'en très petites quantités des minéraux et des vitamines. Une alimentation variée, facilement réalisable et courante dans les pays industrialisés, fournit tout.
Mais les pauvres des pays où le riz est cultivé mangent souvent peu d'autre chose. Le riz blanc ne fournit que de l'énergie : pas de minéraux ni de vitamines. Et le manque d'une des vitamines, la vitamine A, est responsable de la mort d'environ 4.500 enfants pauvres chaque jour. Le manque de vitamine A est le plus grand faucheur d'enfants, et également la principale cause de cécité infantile irréversible.
Notre projet consiste à corriger cette carence alimentaire – en vitamine A – dans cette culture – le riz – pour ce groupe de personnes. C’est pourtant un groupe énorme : la moitié de la population mondiale vit en mangeant chaque jour beaucoup de riz. Deux d'entre nous (PB et IP) ont imaginé comment faire du riz une source de vitamine A, et le riz prend une couleur dorée au lieu du blanc. La source est le bêta-carotène, que le corps humain convertit en vitamine A. Le bêta-carotène est ce qui donne une couleur orange aux carottes. Notre riz est appelé « Riz Doré ».
La technologie a été donnée pour aider les mangeurs de riz qui souffrent d'une carence en vitamine A (vitamin A deficiency – VAD) afin que le Riz Doré ne coûte pas plus cher que le riz blanc ; il n'y aura pas de restrictions imposées aux petits agriculteurs qui le cultiveront, et rien de plus à payer pour un élément de nutrition supplémentaire. De très petites quantités de bêta-carotène contribueront à l'atténuation de la VAD, et même la première version de Riz Doré – qui contenait de plus petites quantités que le Riz Doré d'aujourd'hui – aurait aidé. Jusqu'à présent, cependant, aucun petit agriculteur n'a été autorisé à le cultiver. Qu'est-il arrivé ?
Pour créer le Riz Doré, il a fallu ajouter précisément deux gènes aux 30.000 gènes normalement présents dans les plantes de riz. L'un des gènes provient du maïs et l'autre, d'une bactérie du sol couramment consommée. La seule différence avec le riz blanc est que le Riz Doré contient du bêta-carotène.
Il a été prouvé qu'il est sans danger pour l'homme et l'environnement, et la consommation de petites quantités seulement de Riz Doré combattra la VAD, sans risque de surdosage. Tous les Riz Doré actuels résultent d'une introduction de ces deux gènes en 2004. Mais l'utilisation de cette méthode – il y a 15 ans – signifie que le Riz Doré est un « OGM » (« organisme génétiquement modifié »). Des enzymes utilisées dans la fabrication du pain, du fromage, de la bière et du vin, et l'insuline que les diabétiques prennent pour se maintenir en vie, sont également fabriquées à partir d'OGM.
Les premières cultures GM ont été créées par des entreprises agroalimentaires. Les suspicions à propos de la technologie et les suspicions à propos des motivations commerciales ont fusionné, mais uniquement pour les applications de la technologie OGM du domaine des plantes cultivées (pas des enzymes ou des produits pharmaceutiques). Les militants motivés par ces soupçons ont réussi à faire incorporer le « principe de précaution » dans un traité international qui a été ratifié par 166 pays et l'Union Européenne – le Protocole de Cartagena.
L'équivalent de 13 jumbo-jets pleins d'enfants s'écrasent tous les jours et tous les enfants périssent, à cause d'une carence en vitamine A.
Ce protocole est à la base des règles nationales régissant l'introduction des cultures GM dans les pays signataires. Dans chaque pays, les régulateurs gouvernementaux doivent donner leur accord avant qu'une culture GM puisse être « enregistrée » et autorisée pour une utilisation par le public dans ce pays. Actuellement, des décisions réglementaires visant à autoriser la libération du Riz Doré sont à l'étude au Bangladesh et aux Philippines [rappel : la procédure a abouti aux Philippines].
Le Protocole de Cartagena oblige les régulateurs de chaque pays à considérer tous les risques possibles, sans tenir compte des avantages éventuels. Parce que les préoccupations initiales des anti-OGM concernaient principalement l'environnement, la responsabilité de la réglementation gouvernementale pour les cultures GM – même pour le Riz Doré, un projet de santé publique mis en œuvre par le biais de l'agriculture – incombe généralement au ministère de l'environnement, pas au ministère de la santé ou au ministère de l'agriculture.
Les activistes ont découvert, avant la création du Riz Doré, qu'instiller la peur des cultures vivrières GM produites par des « multinationales agro-industrielles » était un très bon moyen de susciter des dons d'un public largement illettré quant à la technologie et la production alimentaires. Et cette source de dons chargés d'émotions se tarirait s'il était prouvé que le Riz Doré sauve des vues et des vies, car le Riz Doré représente l'opposé de tous les tropes utilisés dans les campagnes anti-OGM.
Le Riz Doré est créé pour offrir un avantage aux consommateurs, sans but lucratif – il ne rapporte rien aux multinationales de l'agro-industrie ou à quiconque ; la technologie est née dans le secteur public et est fournie par le secteur public. Elle est entièrement altruiste dans ses motivations. Pour les activistes, il est impossible d'accepter cela. Partant, ils ont pensé que la suspicion contre le Riz Doré devait être amplifiée, le Riz Doré devait être bloqué : « Si nous perdons la bataille du Riz Doré, nous perdons la guerre des OGM. »
L'activisme continue à ce jour. Et tout ministère de l'environnement, n'ayant aucune responsabilité pour la santé publique ou l'agriculture, mais ayant bien sûr un intérêt à éviter les controverses sur ses décisions réglementaires, est vulnérable à un tel activisme.
Les campagnes anti-OGM, et en particulier les campagnes anti-Riz Doré, ont été extraordinairement efficaces. Si une telle réglementation est nécessaire de la part des gouvernements, il doit sûrement y avoir quelque chose de suspect : « Il n'y a pas de fumée sans feu »... La suspicion imprègne les instituts de recherche et les universités, les éditeurs de revues scientifiques et l'Organisation Mondiale de la Santé, et l'UNICEF : même les plus instruits sur le plan scientifique ont peur d'être empêtrés dans une controverse publique alimentée par les activistes.
L'équivalent de 13 jumbo-jets pleins d'enfants s'écrasent tous les jours et tous les enfants périssent, à cause d'une carence en vitamine A. Pourtant, la solution du Riz Doré, développée par des scientifiques nationaux dans les pays où la VAD est endémique, est ignorée par crainte des controverses et parce que les décès d'enfants pauvres peuvent être ignorés sans controverse.
La controverse réside peut-être davantage dans le fait de ne pas prendre de décisions réglementaires fondées sur des données scientifiques que dans le fait de les prendre.
La marée s'inverse cependant. 151 lauréats du prix Nobel, une proportion très importante de tous les lauréats du prix Nobel, ont appelé l'ONU, les gouvernements du monde et Greenpeace à cesser leur dénigrement infondé des cultures GM en général et du Riz Doré en particulier. Un récent article sur le Riz Doré a fait observer : «Ce qui me choque, c'est que certains activistes continuent de déformer la vérité sur le riz. Le cynique en moi s'attend à ce que les multinationales axées sur le profit se comportent de façon contraire à l'éthique, mais je voudrais croire que ceux qui font volontairement campagne sur des questions qui les intéressent ont des normes plus élevées. »
Le livre récemment publié a décrit la saga frustrante dans des détails simples. Et la publicité de tout ce qui précède commence peut-être à changer l'équilibre de la controverse. La controverse réside peut-être davantage dans le fait de ne pas prendre de décisions réglementaires fondées sur des données scientifiques que dans le fait de les prendre.
Mais jusqu'à ce qu'elles soient prises, alors qu'il existe toujours un risque de faire échouer les objectifs du projet Riz Doré, l'antagonisme continuera. Et malgré une solution si proche, la mort et la cécité induites par la VAD, et la misère des familles touchées, continueront également.
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De gauche à droite : Adrian Dubock, Ingo Potrykus, Peter Beyer (source).
* © The Authors 2019. L'article original est distribué selon les termes de la licence internationale Creative Commons Attribution 4.0.
Peter Beyer a dirigé un groupe de recherche à l'Université de Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, avec un fort accent sur l'amélioration de la valeur nutritionnelle des plantes cultivées.
Ingo Potrykus a travaillé à l'EPFZ, à Zurich, en Suisse, avec un groupe de recherche utilisant la technologie du génie génétique appliquée aux cultures de « sécurité alimentaire » dans les pays en développement.
Adrian Dubock a conçu la collaboration internationale et sa gouvernance pour transformer les résultats des équipes Potrykus et Beyer en un produit utile – le Riz Doré – pour lutter contre la carence en vitamine A, un objectif de longue date que tous trois partagent.
Potrykus est le président du Golden Rice Humanitarian Board, Beyer et Dubock sont des membres du conseil. Dubock est également le secrétaire exécutif du conseil. Comme tous les autres membres du conseil, les trois sont des bénévoles non rémunérés.
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