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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Fongicides SDHI : l'information selon le Monde

2 Décembre 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Pesticides, #Activisme

Fongicides SDHI : l'information selon le Monde

 

 

 

 

Rappel des faits pertinents

 

Rappelons les faits essentiels à la bonne compréhension de ce que nous considérons comme une nouvelle sortie de route du quotidien qui fut de référence :

 

  • Les fongicides SDHI sont une classe de produits de protection des plantes qui, depuis quelque 50 ans, permettent de lutter contre des champignons et moisissures – et corollairement de protéger notre santé contre de redoutables mycotoxines – en inhibant la SDH, la succinate déshydrogénase, une enzyme impliquée dans la voie respiratoire au niveau cellulaire, dans les mitochondries.

     

  • En avril 2018, une équipe de chercheurs menée par M. Pierre Rustin a lancé une alerte par voie de presse – Libération : la SDH étant quasi ubiquitaire dans le monde vivant, une grave menace pèse sur lui, en particulier nous humains.

     

  • L'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES) s'est saisie de la question et a, notamment, constitué un groupe d’expertise collective d’urgence (GECU) et produit un avis sur la base des travaux de ce groupe épaulé par d'autres entités.

     

  • Selon le communiqué de presse publié le 15 janvier 2019,

 

« […] A l’issue des travaux, l’Anses conclut que les informations et hypothèses évoquées [par le groupe de scientifiques lanceurs d'alerte] n’apportent pas d’éléments en faveur d’une alerte sanitaire pour la santé humaine et l’environnement en lien avec l’usage agricole de ces fongicides qui pourrait justifier la modification ou le retrait des autorisations de mise sur le marché. Pour autant, l’Anses considère que le dossier n’est pas clos et poursuit les investigations. »

 

Mécontents de la réponse, les lanceurs d'alerte – qui se sont entre-temps associés à des activistes (Générations Futures, Nous Voulons des Coquelicots, Pollinis) comme en témoigne leur site internet – ont saisi le 11 avril 2019 la cnDAspe, la Commission Nationale de la Déontologie et des Alertes en Matière de Santé Publique et d'Environnement.

 

Celle-ci a rendu son avis le 19 novembre 2019. Selon le communiqué de presse,

 

« Après un examen attentif de ce signalement la cnDAspe considère que la situation est constitutive d’une alerte et restera en conséquence attentive aux développements du dossier.

 

Dans son avis la cnDAspe recommande la poursuite des travaux de recherche et en conséquence des financements dédiés, pour améliorer les connaissances sur les dangers identifiés et réduire les incertitudes sur les risques qui seraient induits chez l’homme lors de son exposition à cette famille de fongicides. Elle suivra particulièrement les travaux et actions de l’Anses, qui a engagé des financements importants pour améliorer les connaissances sur ces dangers identifiés. »

 

Les deux communiqués de presse – de l'ANSES et de la cnDAspe – sont en fait congruents. L'un évoque une absence « d’éléments en faveur d’une alerte sanitaire […] qui pourrait justifier la modification ou le retrait des autorisations de mise sur le marché » et une poursuite des investigations. L'autre, une « alerte » constituée, mais avec une recommandation de poursuivre les travaux de recherche.

 

L'avis est plus explicite. En voici la partie opérative pour ce qui nous intéresse ici :

 

« Sur la base de l’ensemble de ces informations, la cnDAspe émet l’avis suivant :

 

  • Les données scientifiques présentées par l’équipe de chercheurs sur les dangers des fongicides SDHI sont de qualité et posent un doute sérieux sur des dangers qui ne sont pas actuellement pris en compte dans les procédures de toxicologie appliquées selon la réglementation européenne concernant la mise sur le marché des produits phytosanitaires. Des incertitudes substantielles demeurent néanmoins sur les risques qui seraient induits chez l’homme lors de l’exposition à cette famille de fongicides, qui appellent la poursuite des recherches et donc des financements dédiés. Cette situation est constitutive d’une alerte.

     

  • L’Anses a traité le signalement qui lui a été communiqué par l’équipe de chercheurs de manière réactive et approfondie, notamment en informant les autorités compétentes européennes, américaines et les agences correspondantes dans les Etats-membres de l’Union, et en engageant des financements importants pour améliorer les connaissances sur ces dangers identifiés. La cnDAspe invite l’Anses à poursuivre dans ce sens et lui adresse les éléments d’information recueillis à l’occasion de l’instruction de ce signalement. »

 

 

Le Monde en soutien de l'activisme dès le titre et le chapô

 

Qu'en a fait le Monde... de M. Stéphane Foucart évidemment ? Réponse simple : un outil en faveur de l'activisme anti-fongicides SDHI (et pesticides en général) et anti-ANSES.

 

Le 19 (date sur la toile) et le 20 novembre 2019 (édition papier), le journal titre « Pesticides SDHI : l’avertissement des chercheurs validé », avec en chapô :

 

« La commission nationale des alertes en santé publique estime qu’un "doute sérieux" existe sur ces fongicides. »

 

Le titre doit certes être court, mais de quel « avertissement » s'agit-il ? De la gesticulation effrénée qui a été déployée dans les médias en avril 2018 et plus récemment à l'occasion de la publication d'un article scientifique dans PLOS One ? (Voir à ce sujet « Fongicides SDHI : voilà l'étude, mais elle nous laisse sur notre faim » et « Fongicides SDHI : scandaleux emballement médiatico-activiste ».) La seule connue par le public...

 

Que nenni !

 

Selon l'avis de la cnDAspe,

 

« La cnDAspe a reçu un signalement le 11 avril 2019 d’une équipe de chercheurs, indiquant que leurs travaux avaient mis en évidence des dangers non pris en compte par les procédures d’évaluation des risques appliquées dans le cadre de l’autorisation de mise sur le marché des produits phytosanitaires. »

 

L'auteur de l'article, qui a cité des éléments de l'avis de la cnDAspe, ne pouvait pas ignorer cette sorte de schizophrénie – volontairement déployée par l'activisme – qui consiste à agiter une petite sonnette auprès d'institutions qui ne sont pas des perdreaux de l'année, et à sonner le tocsin auprès d'un public que l'on peut facilement abuser.

 

Alors, honnêtes, le titre et le chapô ? À vous de juger.

 

 

Glissements textuels

 

L'auteur de l'article a pourtant cité des éléments de l'avis, notamment « ...posent un doute sérieux sur des dangers qui ne sont pas actuellement pris en compte dans les procédures de toxicologie appliquées selon la réglementation européenne ». Il connaît la différence entre « danger » et « risque », mais minimise cet aspect dans la phrase suivante :

 

« Et ce, en dépit des "incertitudes substantielles" qui demeurent sur les risques induits par ces produits dans leurs conditions d’utilisation. »

 

Pourquoi citer l'essentiel du texte s'agissant des dangers et seulement deux mots s'agissant des risques ? Cela permet de zapper la mise en perspective de ces risques par la cnDAspe : « qui seraient induits chez l’homme lors de son exposition à cette famille de fongicides » (notez le conditionnel).

 

L'avis de la cnDAspe comporte aussi un élément essentiel : l'appréciation somme toute élogieuse de la réaction de l'ANSES. Dans la version papier, elle arrive dans la cinquième colonne après une description des travaux de l'équipe de M. Pierre Rustin, de la cnDAspe et des démarches entreprises par les lanceurs d'alerte (leur version quelque peu romancée) et l'ANSES.

 

On y apprend notamment que le groupe d'experts de l'ANSES a estimé « que l'alerte n'était pas constituée »...

 

Ce qui permet de rabaisser la portée de l'avis de la cnDAspe concernant l'ANSES :

 

« La commission estime toutefois, dans son avis, que l'Anses a réagi de manière "réactive et approfondie", notamment [...] »

 

Merveilleuse manœuvre de dévoiement. Le paragraphe de l'avis de la cnDAspe sur les initiatives de l'ANSES a le même rang que l'analyse de l'existence ou non d'une alerte. Dans l'article du Monde, il devient une sorte de concession face aux allégations des lanceurs d'alerte activistes.

 

 

L'avis du groupe d'esperts de l'ANSES est-il correctement reflété ?

 

Nous avons vu le résumé de la conclusion de l'ANSES ci-dessus. Mais qu'en est-il du groupe d'experts (GECU) ?

 

« Le GECU considère donc que les informations et hypothèses scientifiques apportées par les lanceurs de l'alerte, au regard des données de la littérature, des évaluations européennes des substances et des données issues de la vigilance :

 

  • n’apportent pas d’éléments en faveur d'une exposition qui n'auraient pas été pris en compte dans l'évaluation des substances actives concernées,

     

  • mettent en évidence des incertitudes résiduelles sur des risques qui auraient pu ne pas être pris en compte dans l’évaluation des substances actives concernées. Ces incertitudes, en l’absence de signal d’alerte sanitaire, justifient les recommandations formulées au paragraphe ci-après. »

 

Peut-on résumer cela par : « l'alerte n'était pas constituée » ?

 

 

Instiller le doute sur l'honnêteté et la compétence de l'ANSES

 

L'article du Monde se termine par ce que l'on peut bien considérer comme une manœuvre déloyale, résumée par l'intertitre « L'alerte pourrait dater de 2012 » :

 

« Les responsables de l'Anses étaient auditionnés sur le sujet, le 6 novembre, par le Groupe
d'étude sur la santé environnementale de l'Assemblée nationale. Pour sa coprésidente, Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, l'alerte pourrait en réalité remonter à 2012, au moins pour l'un de ces SDHI, le bixafène. "
Des travaux financés par l'Anses ont été publiés en 2012 et montrent que le bixafène est génotoxique [toxique pour l'ADN] in vitro, dit Mme Batho au Monde. Les experts toxicologues disent que ce type de résultat doit être confirmé in vivo : j'ai donc demandé à l'Anses si, depuis sept ans, de tels travaux avaient été entrepris." L'Anses n'était pas en mesure de répondre, mardi matin. »

 

Mme Delphine Batho et M. Stéphane Foucart doivent sans doute ignorer l'existence de moteurs de recherche très performants sur Internet... Mais ils n'ignorent pas que ce genre de propos a pour effet – recherché par les activistes – de décrédibiliser le système et les agences d'évaluation et de réglementation.

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B
https://quoidansmonassiette.fr/alimentation-bio-mycotoxines-est-ce-que-le-bio-est-plus-contamine-agriculture-conventionnelle/
Répondre
R
@seppi:

"Mme Delphine Batho et M. Stéphane Foucart doivent sans doute ignorer l'existence de moteurs de recherche très performants sur Internet... "


Écrire ceci est très bien, savoir les utiliser ou tout simplement les utiliser correctement c'est encore mieux !

https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0224132

Nul doute les fongicides SDHI sont bien toxiques pour l'humain; mais pas que pour ...
Répondre
S
@ max (email) le mardi 03 décembre 2019 à 12:24

Bonjour,

Merci pour votre réponse.

Notez que Rustin s'est fait plutôt prudent dans son article scientifique. Mais il y a l'article scientifique et la gesticulation médiatique.
S
@ Il est là le mardi 03 décembre 2019 à 08:34

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Oui, il y a un truc qui cloche. Mais c'est un détail.

Bien plus intéressant est le fait qu'il n'y a pas beaucoup de références. Serait-ce parce que les chercheurs considèrent -- ou ont considéré jusqu'à présent -- que ce n'est pas un domaine de recherche fertile ? Autrement dit, que s'ils cherchaient, ils ne trouveraient rien (enfin sauf à produire des études ollé ollé, style… chut… pas de noms ?
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

D'autres commentateurs vous ont répondu par ailleurs.

J'ajouterai que oui, les SDHI sont bien toxiques… tout dépend de la dose. C'est pareil pour le sel, et même l'eau. Et il se trouve qu'après 50 ans d'utilisation de ces fongicides, et de nombreuses recherches, on a trouvé que les SHDI utilisés selon les préconisations d'emploi répondent aux normes sanitaires et environnementales.
M
"Écrire ceci est très bien, savoir les utiliser ou tout simplement les utiliser correctement c'est encore mieux !

https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0224132"

http://seppi.over-blog.com/2019/11/fongicides-sdhi-voila-l-etude-mais-elle-nous-laisse-sur-notre-faim.html
Lien mis dans cette article ou il parle de l'étude et met le lien de cette même étude. Ne donnez pas de leçon au autre si vous n'êtes même pas capable de lire correctement un simple article.

"Nul doute les fongicides SDHI sont bien toxiques pour l'humain; mais pas que pour ..."
Ça on le sais déjà, l'important n'est de savoir si il est toxique mais de savoir à quel dose est il toxique. Si le simple fait d'être toxique quelque soit la dose suffit à interdire un produit, alors il faut tout interdire, car tout est toxique (même l'eau). C'est la différence entre danger et risque, ce qu’évalue l'ANSES mais pas les militant comme Rustin.
I
Rove

Si je résume la situation

Des scientifiques lancent une alerte
Les agences sanitaires nuancent
Vous orientez vers une étude qui donne raison aux lancuers d'alerte
Cette étude est réalisée par les lanceurs d'alerte eux-mêmes.

Y'a pas un truc qui cloche ?