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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Manifeste pour les soins aux animaux par les plantes : le bal des sophismes

5 Novembre 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #élevage, #Activisme, #critique de l'information

 Manifeste pour les soins aux animaux par les plantes : le bal des sophismes

 

pour ne pas dire des faux...

 

 

Mille cinquante-deux « éleveurs et éleveuses » se déclarant hors-la-loi ont signé un « manifeste » dont la partie opérationnelle a la teneur suivante :

 

« Parce que nous voulons continuer à nous former.

Parce que nous voulons expérimenter, échanger et débattre librement sur ces pratiques avec nos collègues.

Parce que nous ne voulons plus être hors-la-loi !

L’Etat doit en urgence définir un cadre réglementaire spécifique pour pouvoir utiliser les plantes en élevage et mettre un terme à cette situation. »

 

Ben voyons ! Ils sont hors-la-loi ? Ils ne veulent plus être hors-la-loi ? Yaka changer la loi pour qu'elle se conforme aux désirs et caprices des pétitionnaires...

 

C'est, certes, leur droit de manifester et de pétitionner, à ces gens qui disent utiliser à des fins vétérinaires des produits tels que des huiles essentielles ne disposant pas d'une autorisation de mise en marché vétérinaire (AMMV), mais pouvant être vendus, par exemple, comme parfums.

 

 

La loi, c'est pour la santé publique

 

La loi a été conçue pour protéger la santé publique – celle des Hommes comme des animaux. Parmi les Hommes, des consommateurs comme des éleveurs appelés à manipuler des produits vétérinaires. Parmi les animaux, ceux dont on entend protéger ou rétablir la santé, comme les autres qui risqueraient d'être contaminés par l'affection contagieuse mal soignée de l'un des leurs. La loi protège aussi les intérêts économiques des éleveurs en élevant une barrière devant les produits inefficaces, voire dangereux.

 

La procédure d'autorisation implique donc des batteries de tests et d'essais cliniques destinés à vérifier la qualité, la sécurité et l'efficacité du médicament et à valider les préconisations d'emploi. Après délivrance de l'AMM, le produit reste sous surveillance.

 

La procédure n'est pas totalement étanche, en témoignent les scandales et « scandales » sanitaires. Que n'entend-on pas, dans ces cas, sur le laxisme (allégué) des autorités sanitaires et la nécessité de verrouiller encore davantage les procédures...

 

 

Appel à la nature, à la tradition, à l'émotion

 

Mais ici, pour les (prétendus) médicaments à base de plantes, la procédure d'AMM est déclarée « lourde et inadaptée », de sorte que « très peu de médicaments à base de plantes disposent de cette AMM ».

 

C'est, implicitement, le sophisme de l'appel à la nature : le produit est naturel, il est – donc – inutile de procéder à des examens approfondis... Les esprits chagrins rétorqueront : c'est parce qu'il y a un savoir ancestral ou traditionnel... mais c'est un autre sophisme, celui de l'appel à la tradition. Il est agité avec emphase (avec une référence à la nature, sans oublier le mot « synthèse ») :

 

« En valorisant un savoir-faire traditionnel basé sur la nature, en protégeant ainsi nos animaux et nos concitoyens-nes de l’antibiorésistance, en préservant l’eau de contaminations par des médicaments chimiques de synthèse, nous sommes hors-la-loi. »

 

 

« Naturel » ne signifie pas « sans danger »

 

Cette forme de discours a déjà été déployée pour les « préparations naturelles peu préoccupantes » (PNPP) ou les « substances naturelles à usage biostimulant » mises au bénéfice d'une procédure d'évaluation et d'autorisation simplifiée par l'article 77 de la loi « égalim » (n° 2018-938 du 30 octobre 2018 pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous de son patronyme complet).

 

Pourtant, des demandes d'AMM pour des huiles essentielles en tant que produits de protection des plantes ont été rejetées, faute pour les produits en cause de répondre aux exigences. Or ici, des éleveurs utilisent des produits non contrôlés, de composition parfois variable et mal définie, dans des conditions qui posent question.

 

Mais on attend avec impatience une proposition de loi – ou une proposition d'amendement pour un cavalier législatif – de, par exemple, Mme Delphine Batho, M. Matthieu Orphelin, M. Cédric Villani, soutenus par M. Joël Labbé (pour leur dernier exploit, l'embrigadement des jeunes face à l'apocalypse climatique, voir ici).

 

 

Quelles garanties pour la santé humaine ?

 

« De l'extrait de géranium sur les inflammations des pis ; de l'hélichryse italienne contre les saignements »,

 

écrit le Parisien dans « Hors-la-loi car ils privilégient les plantes aux antibios, 1052 éleveurs publient un manifeste », citant un éleveur de la Mayenne. Dans « Des éleveurs signent un manifeste pour avoir le droit de soigner leurs bêtes avec des plantes » FranceTVInfo (France 3 Bretagne) abonde, en se référant à une éleveuse de l'Ille-et-Vilaine :

 

« De l'extrait de géranium pour soigner les mammites (inflammations des pis), de l'hélichryse italienne contre les saignements »

 

C'est drôle non ? Il se sont refilé ce que les Romands appellent une mascogne ?

 

Quelle garantie avons-nous que l'extrait de géranium ne passe pas dans le lait, avec des incidences sur la santé humaine ? En fait, quand on épluche la littérature (exemple, autre exemple), on s'aperçoit vite que l'on fait des mélanges. Comment ça s'appelle déjà chez les activistes anti-pesticides ? « Cocktail », non ?

 

 

Des plantes plutôt que des antibiotiques... en baisse sensible dans l'élevage ?

 

Le Parisien nous invite au bal des faux-culs – agricoles et journalistiques (nous exclurons de ce propos le Parisien de Mme Émilie Torgemen, son article est fouillé et plutôt complet).

 

Ces éleveurs privilégient-ils les plantes au détriment des antibios ? Pour soigner des problèmes plutôt bénins ne nécessitant pas l'artillerie lourde, qu'ils n'excluent évidemment pas pour les affections qui en justifient le recours. Mais parler d'antibiotiques, c'est comme faire des câlins aux consommateurs abreuvés, à juste titre, de « les antiobiotiques, c'est pas automatique ».

 

Personne n'aura eu l'idée de vérifier la réalité de l'élevage d'aujourd'hui, impliqué dans des plans « EcoAntibio ». Le Parisien et FranceTVInfo ne font que les évoquer, mais sans creuser. Pourtant, l'ANSES écrit dans « Suivi des ventes d'antibiotiques vétérinaires » :

 

« Volumes de ventes

 

En 2017, le volume total des ventes s’élève à 499 tonnes d’antibiotiques et s’inscrit en baisse de 5,9 % par rapport à l’année 2016 (530 tonnes). Il s’agit du tonnage le plus faible enregistré depuis le début du suivi en 1999 (1311 tonnes). Une diminution de 45,2 % est observée par rapport à 2011, année de référence pour le premier plan EcoAntibio. Cette évolution est en grande partie imputable à une diminution des ventes d’antibiotiques administrés par voie orale.

 

Exposition des animaux aux antibiotiques

 

En 2017, l’indicateur d’exposition des animaux aux antibiotiques (ALEA : Animal Level of Exposure to Antimicrobials) s’inscrit en baisse de 3,6 % par rapport à 2016, toutes espèces animales confondues.

 

Sur les 6 dernières années, l’exposition globale a diminué de 38,9 %. Par rapport à 2011, l’exposition aux antibiotiques a baissé de 23,3 % pour les bovins, de 43,5 % pour les porcs, de 48,7 % pour les volailles, de 44,3 % pour les lapins et de 14,0 % pour les chats et chiens.

 

Sur son excellent blog, M. Albert Amgar rapporte aussi que « L'Europe enregistre une baisse des ventes d'antibiotiques vétérinaires » en fournissant les éléments principaux, globalement très encourageants.

 

 

Tricherie revendiquée... journalistes pas offusqués

 

Ces éleveurs se savent dans l'illégalité... Les médias qui ont repris le sujet le relèvent, mais sans que cela les choque. Le Parisien :

 

« Les éleveurs esquivent en inscrivant dans leur "cahier d'élevage", qui est ensuite mis à disposition de toute inspection, "usage aromatique" ou "complément alimentaire". »

 

Imaginez ce qu'auraient écrit les journalistes s'il s'agissait d'une pratique similaire pour la protection des plantes avec un produit de synthèse...

 

Le Parisien toujours note aussi que selon l'Institut Technique de l'Agriculture Biologique (ITAB), 70 à 80 % des éleveurs « bio » utilisent « ces thérapies sous le manteau », la demande en conventionnel étant grandissante. Et personne ne dit rien ? Pas de risques ?

 

 

La question des risques : fort pertinente

 

Les deux journaux n'éludent pas la question des risques. Ainsi, FranceTVInfo cite un vétérinaire du 35 :

 

« La difficulté pour les huiles essentielles non autorisées pour soigner, c'est qu'on ignore dans quelle mesure les molécules passent ou non dans le lait et la viande. »

 

Mais non, ça ne percute pas. Imaginez... le glyphosate dans le pipi... Il conclut dans la foulée :

 

« Dans leur manifeste, les éleveurs utilisateurs réclament donc que l'État définisse "en urgence [...] un cadre réglementaire spécifique pour pouvoir utiliser les plantes en élevage et mette un terme à cette situation." »

 

« ...en urgence » ? Voyez-vous ça... Pour qu'ils puissent – selon un manifeste qui fait vibrer la corde de l'émotion jusqu'à la faire rompre – « continuer à [se] former », à « expérimenter, échanger et débattre librement sur ces pratiques avec nos collègues »... En bref, à mettre en danger leur santé, celle des consommateurs et celle des animaux.

 

Car, le Parisien – qui aura fait le tour de la question et ne se sera pas limité aux propos des signataires du manifeste et de leurs amis – rapporte :

 

« Dans l'administration, on met en garde contre les visions trop simplistes. "Ce n'est pas parce qu'un produit est naturel qu'il est anodin, met en garde Jean-Pierre Orand, le directeur de l'Agence nationale du médicament vétérinaire (ANMV). L'huile essentielle de basilic, par exemple, est un génotoxique reconnu (NDLR : produits qui peuvent affecter l'ADN et être à l'origine de déficiences et ou des cancers transmis aux descendants)." »

 

 

Un cadre spécifique ?

 

« ...visions trop simplistes » ? Que penser de celle-ci :

 

« "Mais pour certaines plantes comme le pissenlit et l'ail qui rentrent de toute façon dans l'appareil digestif des animaux qui broutent, les contrôles sont absurdes", pointe le vétérinaire Michel Bouy. Il propose une liste de 323 plantes peu préoccupantes, car l'usage par des générations de ses remèdes a déjà fait la preuve de leur innocuité. » ?

 

Là, il nous semble que le cadre spécifique est plutôt une absence de cadre...

 

 

Baisser la garde... au pays du « principe de précaution » !

 

Il nous semble que l'on s'attache aux raisonnements rationnels et scientifiques dans les écoles vétérinaires...

 

La preuve de l'innocuité s'obtient par des essais cliniques... ceux de la procédure normale d'AMM, auxquels ont été soumis « 21 formules d'huiles essentielles [qui] sont donc autorisées » selon FranceTVInfo... Preuve que cette procédure n'est pas « inadaptée » et qu'il n'est nul besoin d'un « cadre réglementaire spécifique ».

 

Réclamer un tel cadre, dans le pays qui fait un usage abusif du « principe de précaution », il faut oser...

 

Mais il est aussi vrai que, du côté des instances décisionnelles européennes, l'obscurantisme a sa place au soleil dans le Règlement (UE) 2018/848 du Parlement européen et du Conseil

du 30 mai 2018 relatif à la production biologique et à l’étiquetage des produits biologiques, et abrogeant le règlement (CE) no 834/2007 du Conseil (qui s'appliquera à partir de 2021) :

 

« 1.5.2.3. Les matières premières d’origine minérale pour aliments des animaux dont l’utilisation est autorisée en production biologique conformément à l’article 24, les additifs nutritionnels dont l’utilisation est autorisée en production biologique conformément à l’article 24 ainsi que les produits phytothérapeutiques et homéopathiques sont utilisés de préférence aux médicaments vétérinaires allopathiques chimiques de synthèse, y compris aux antibiotiques, à condition qu’ils aient un effet thérapeutique réel sur l’espèce animale concernée et sur l’affection pour laquelle le traitement est prévu. »

 

 

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