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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Elle creuse, elle creuse, la Ségo aventureuse... « Selon une nouvelle étude »...

11 Octobre 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Activisme, #Politique, #Pesticides, #critique de l'information, #Abeilles

Elle creuse, elle creuse, la Ségo aventureuse... « Selon une nouvelle étude »...

 

 

Quand ce n'est pas sur les ondes, c'est sur Twitter

 

En attendant une nouvelle sortie de route dans l'une ou l'autre des émissions qui tendent le micro à des « invités », Mme Ségolène Royal insiste sur Twitter. Non, il ne sera pas dit que les cancers du sein ne sont pas dus aux pesticides !

 

 

(Source)

 

 

« A lire pour que progresse la prise de conscience et que cessent les dénigrements de ceux qui ne veulent pas reconnaître qu’ils n’ont rien vu ou pas voulu chercher. Continuons les recherches et la vérité pour agir @lemondefr @sfoucart

 

La brévitude des gazouillis peut mener à quelques imperfections syntaxiques pour imposer la bravitude dans l'action... « Continuons […] la vérité » ?

 

Quoique... Était-ce vraiment utile d'évoquer « les dénigrements de ceux [...] » (comprendre que les « ceux […] » sont les auteurs des dénigrements, pas la victime, qui ne saurait être qu'une Mme Ségolène Royal à l'ego outragé, à l'ego martyrisé) ?

 

Aucune référence précise, à part le Monde et M. Stéphane Foucart qui, à vrai dire, ne sont pas des références pour ce genre de sujet... À leur décharge, toutefois, d'autres médias ont aussi évoqué cette étude avec le même plaisir, la même jouissance masochiste.

 

 

Une « nouvelle étude » ? Vraiment ?

 

On s'attend à une étude vraiment nouvelle... mais en cliquant sur l'image, on obtient une image qui nous renvoie à... juin 2015 !

 

Et toujours rien sur le titre de l'article et surtout « l'insecticide »... Merci Google, voici « DDT : pesticide d’hier, cancer d’aujourd’hui ».

 

En chapô, nous avons bien :

 

« Selon une nouvelle étude, des femmes américaines ayant été exposées il y a cinquante ans à l’insecticide in utero, par le biais de leur mère, ont un risque quadruplé de développer un cancer du sein. »

 

Mais le DDT ? Interdit en France en 1971...

 

On peut toujours rétorquer que cette étude de 2015 prouve... Non, M. Stéphane Foucart a été plus prudent dans son texte (c'est nous qui graissons) :

 

« Une étude publiée mercredi 17 juin dans le Journal of Clinical Endocrinology & Metabolism (JCEM) suggère que les femmes qui atteignent la cinquantaine paient aujourd’hui le prix de son utilisation. »

 

Il qualifie toutefois, péremptoirement, le DDT de perturbateur endocrinien. Et il se fait persuasif sur le caractère sérieux de l'étude :

 

« Pour parvenir à cette conclusion, les auteurs ont utilisé les données d’une grande cohorte de femmes californiennes dont le suivi remonte à plus d’un demi-siècle. Ces femmes ont donné naissance, entre 1959 et 1967, à plus de 20 000 enfants, et plusieurs paramètres biologiques de chaque grossesse ont été enregistrés. »

 

 

Que dit l'étude prétendument nouvelle ?

 

Nouvelle petite recherche (le lien fourni dans l'article étant corrompu) et on aboutit à « DDT Exposure in Utero and Breast Cancer » (exposition au DDT in utero et cancer du sein) de Barbara A. Cohn et al.

 

En voici le résumé :

 

« Contexte :

 

À l'heure actuelle, aucune preuve directe ne lie l'exposition in utero au dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT) au cancer du sein chez l'humain. Cependant, l'exposition in utero à un autre xénoestrogène, le diéthylstilbestrol, prédit un risque accru de cancer du sein. Si cette constatation s'étend au DDT, cela pourrait avoir des conséquences d'une portée considérable. De nombreuses femmes ont été fortement exposées in utero lors de l’utilisation généralisée du DDT dans les années 1960. Elles atteignent maintenant l'âge de risque accru de cancer du sein. L’exposition au DDT persiste et son utilisation se poursuit en Afrique et en Asie sans que l’on sache clairement quelles en seront les conséquences pour la génération suivante.

 

Hypothèse :

 

L'exposition in utero au DDT est associée à un risque accru de cancer du sein.

 

Conception :

 

Il s'agissait d'une étude cas-témoins imbriquée dans un suivi prospectif sur 54 ans de 9.300 filles de la cohorte de femmes enceintes pour les Child Health and Development Studies [études sur la santé et le développement des enfants] (n = 118 cas de cancer du sein diagnostiqués à l'âge de 52 ans et 354 témoins appariés par l'année de naissance).

 

Cadre et participantes :

 

Les membres du plan de santé de la Fondation Kaiser qui ont reçu des soins obstétricaux dans le comté d’Alameda, en Californie, de 1959 à 1967, et leurs filles adultes ont participé à l’étude.

 

Mesure du résultat principal :

 

Le cancer du sein des filles diagnostiqué à l'âge de 52 ans à compter de 2012 a été mesuré.

 

Résultats :

 

Le cancer du sein chez les filles prédit par le o,p′-DDT chez la mère (odds ratio quatrième quartile vs premier = 3,7, intervalle de confiance à 95 % : 1,5–9,0). Les lipides des mères, leur poids, leur race, leur âge et leurs antécédents de cancer du sein n'expliquaient pas les résultats.

 

Conclusions :

 

Cette étude humaine prospective établit un lien entre l'exposition au DDT in utero mesurée et le risque de cancer du sein. Des études expérimentales sont essentielles pour confirmer les résultats et découvrir les mécanismes de causalité. Les résultats appuient la classification du DDT en tant que perturbateur endocrinien, prédicteur du cancer du sein et marqueur de risque élevé. »

 

 

Un peu de maquillage, ici et là

 

Avez-vous remarqué ? L'article du Monde de M. Stéphane Foucart suggère une étude de grande envergure (au moins dans la partie accessible sur Internet). Pensez donc... « Ces femmes ont donné naissance [...] à plus de 20 000 enfants »...

 

En creusant le sujet – n'a-t-elle pas écrit la Madame : « Continuons les recherches et la vérité » ? – on trouve que la conclusion est fondée sur 118 cas de cancers et 354 témoins (en creusant dans le texte, c'est/ce serait 103 et 315, respectivement).

 

D'autre part, dans leur résumé – et sans nul doute leur communication – les auteurs ont présenté le résultat le plus favorable à leur thèse, la prédiction fondée sur le o,p′-DDT ou, selon leur tableau 2 qui présente six modèles, le modèle co-ajusté avec le o,p′-DDT et le p,p′-DDE.

 

 

« Continuons les recherches et la vérité » !

 

Alors, sérieuse cette référence ?

 

Notons qu'une hirondelle ne fait pas le printemps ou que l'arbre n'est pas une forêt... Les auteurs de l'article scientifiques ont été prudents, les commentateurs médiatiques l'ayant été bien moins (comme d'habitude quand une mauvaise nouvelle est, pour les médias, une bonne nouvelle) : «  Des études expérimentales sont essentielles pour confirmer les résultats... »

 

Voici ce que dit le site Cancer.fr :

 

« Les études directes n’ont trouvé aucun lien entre le DDT et le cancer du sein chez les humains.

 

Une étude portant sur 692 femmes sur une période de vingt ans n’a pu établir aucune corrélation entre le sérum de DDE (un métabolite du DDT que l’on peut corréler à l’exposition au DDT) et le cancer du sein.

 

Une autre étude portant sur 35 ouvriers exposés à 600 fois l’exposition moyenne de DDT sur des périodes allant de neuf à dix-neuf ans n’a pas observé d’augmentation de risque de cancer.

 

Dans une autre étude, des humains ont volontairement ingéré 35 mg de DDT par jour sur une période d’environ deux ans puis ont été surveillés sur plusieurs années. Bien qu’il y ait eu des "effets potentiellement nuisibles pour le foie", aucun autre effet néfaste n’a pu être observé. »

 

Mais, direz-vous, il ne s'agit pas ici d'exposition in utero...

 

 

Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), référence absolue, n'est-il pas ?

 

En 2015, le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) – qui, selon la formule journalistique consacrée, dépend de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et sert de référence divine pour déclarer le glyphosate cancérigène et grave danger public – a évalué la cancérogénicité du DDT.

 

La fameuse étude dont se prévaut Mme Ségolène Royal a été incluse dans la monographie.

 

 

 

 

Verdict selon le communiqué de presse (c'est nous qui graissons) :

 

« L'insecticide DDT a été classé comme probablement cancérogène pour l'homme (Groupe 2A), sur la base d’indications suffisantes selon lesquelles le DDT provoque le cancer chez l’animal de laboratoire, et d’indications limitées de sa cancérogénicité pour l'homme. Les études épidémiologiques mettaient en évidence des associations positives entre l'exposition au DDT et le LNH, le cancer des testicules et le cancer du foie. Le Groupe disposait aussi de données expérimentales probantes de ce que le DDT peut affaiblir le système immunitaire et perturber les hormones sexuelles. Cependant, dans l'ensemble, il n'y avait pas d’association entre le cancer du sein et les niveaux de DDT mesurés dans les échantillons de sang ou de graisse. »

 

Autrement dit : les experts du CIRC n'ont pas été formidablement impressionnés. Pour être clair : ils n'ont pas retenu d'association positive entre le DDT et le cancer du sein.

 

 

 

 

Pour conclure : danger et risque

 

Notons que ce communiqué comportait une « note aux rédacteurs » censée éviter les bourdes :

 

« Qu'est-ce que la classification signifie en termes de risque ?

 

Le classement d’une substance ou d’un agent indique le degré des indices selon lesquels cette substance ou cet agent provoque le cancer. Le Programme des Monographies cherche à identifier le potentiel qu’a une exposition donnée de causer le cancer. Ce classement ne précise toutefois pas le niveau de risque associé à l'exposition en question. Le niveau de risque de cancer associé à des substances ou agents ayant été classés dans un même Groupe peut être très différent, en fonction de facteurs comme le type ou l’étendue de l'exposition, et l'intensité de l'effet de l'agent évalué.

 

Quelle est la différence entre risque et niveau de risque ?

 

Le Programme des Monographies du CIRC évalue le potentiel qu’a une exposition de provoquer le cancer chez l’homme (cancer hazard en anglais), mais pas le niveau de risque de cancer (cancer risk en anglais) associé à l'exposition. Un agent est considéré comme un risque cancérogène s’il est capable de provoquer le cancer dans certaines circonstances. Le niveau de risque quant à lui mesure la probabilité qu’un cancer surviendra, en tenant compte du niveau d'exposition à l'agent. Il est important de distinguer ces deux notions de risque et de niveau de risque, et le Programme des Monographies identifie des risques cancérogènes même si les niveaux de risque sont très limités aux niveaux actuels d’exposition, des utilisations ou expositions nouvelles pouvant conduire à des niveaux de risque beaucoup plus élevés que ceux identifiés aujourd’hui. »

 

Une précision – comme par hasard – absente du communiqué de presse sur le glyphosate et d'autres substances...

 

Une précision que certains médias (le Monde de M. Stéphane Foucart n'a pas été le seul à se précipiter sur la mauvaise/bonne nouvelle) et certains politiques feraient bien de méditer.

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H
Le cancer au "passé" est un sujet fort intéressant sur lequel j'aurais aimé écrire mais n'en ait pas le temps, la faute à un manuel de maraichers du XIXème que j'essaie de décrypter au mieux et de replacer en son temps et ce n'est pas facile. Alors je livre à tous les lecteurs de ce blog, et à vous Seppi cet excellent article un peu vieux, mais qui en dit long sur les peurs du cancer, au "passé" justement et les fantasmes, croyances, mythes générés, à réfléchir par rapport à ce que l'on sait réellement aujourd'hui, je dis réellement, pas les hypothèses qui restent à vérifier https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1993_num_57_1_1867
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