L'érosion de la confiance dans les régulateurs alimentaires
Scott McPherson, AGDAILY*
Image de Boris15, Shutterstock
Ironie du sort, les organismes qui ont été mis en place pour protéger l’approvisionnement en nourriture, la santé et l’environnement de chaque pays sont maintenant souvent perçus avec méfiance. Cela fait suite à une tendance générale dans laquelle, en général, la confiance dans l’expertise des autorités semble être au plus bas.
Ce que la psychologie a maintes fois qualifié de « générations les plus craintives, les plus anxieuses et les plus inquiètes de l’histoire » n’est pas arrivé par accident. La Seconde Guerre Mondiale avait, au cours des générations précédentes, développé un véritable sens de l’unité des citoyens dans la création de la société. La détérioration naturelle de ce sens s'est produite avec le temps, pour tout le monde sauf les agriculteurs. Ils avaient toujours besoin de leurs voisins.
Dans les années 1980, les villes étaient tellement déconnectées que des parents impressionnables enseignaient à leurs enfants le concept de « stranger danger », de danger inconnu. Étant donné que les parents modernes ont appris, enfants, que les choses inconnues étaient potentiellement mortelles, le manque de confiance d’aujourd’hui prend tout son sens.
La société a maintenant compris qu'il s'agissait d'une énorme réaction excessive à des événements d'actualité et que cela avait eu des impacts sur la société. Mais au cours de l'histoire, il y a toujours eu et il y aura toujours une personne très apeurée pour promouvoir une société plus craintive, et il est clair que production de peurs dans la foule a très bien réussi. Mais nous ne pouvons pas avoir un monde muni de tous les parachutes. Nous avons également besoin d'avions.
Au cours de la période où régnait le danger des choses inconnues, de nombreux politiciens ont commencé à promouvoir l'idée que le gouvernement était « le problème ». Même si les agriculteurs sont très indépendants d'esprit et ne sont naturellement pas en faveur de trop de gouvernement, nous devons tous accepter que les véritables sentiments antigouvernementaux ont fait passer dans le public l’idée que, si l'on ne pouvait pas faire confiance au gouvernement, on ne pouvait pas non plus faire confiance aux autorités de réglementation.
Un autre contributeur important a été que les années 80 et 90 ont marqué le début des actualités en continu, 24 heures sur 24, alors que les campagnes de peur se développaient en tant que mode principal de marketing et de publicité, en particulier lorsqu'il s'agissait de nourriture ou de médicaments. La peur est certes l’outil de rêve du spécialiste du marketing, mais son utilisation dans la société est corrosive et compromet le rôle des régulateurs publics.
Lors de la prise de décision en matière de santé, le public avait besoin de faits et non de slogans de marketing intentionnellement trompeurs. Mais toute préoccupation concernant la publicité traditionnelle trompeuse devenait mineure une fois qu'Internet et les réseaux sociaux ont frappé.
Une fausse expertise non contrôlée et non validée a au moins temporairement dévalué la véritable éducation et la véritable expertise. Dans le même temps, elle a amplifié les peurs sans fondement et créé, en grande partie, le mouvement « d'alimentation saine » qui a conduit à une épidémie de troubles de l'alimentation.
Nous les avons tous vus. Les exemples incluent les compléments alimentaires « naturels » potentiellement dangereux, dont les ventes sont promues en faisant croire au public qu'on ne peut pas faire confiance à la FDA [ou à l'EFSA en Europe, ou l'ANSES en France]. En ce qui concerne les denrées alimentaires, les spécialistes du marketing veulent vendre les denrées les moins chères comme étant potentiellement plus dangereuses, mais chaque fois qu’ils font cette fausse affirmation, ils suggèrent simultanément que les régulateurs de l’USDA ne font pas leur travail. Beaucoup trop de parents ont perdu des enfants à cause d'un manque de confiance dans la « médecine occidentale ».
Tout le monde dans l'agriculture doit se rappeler que la réglementation est invisible pour le public, mais que le marketing et les influenceurs sont présents sur tous les écrans. Si les gens ne font pas confiance au système médical et aux essais de médicaments, leur vision erronée de la sécurité du système pharmaceutique se répercutera directement sur leur appréciation de la sécurité du système alimentaire, simplement parce que les deux domaines sont administrés en tout ou en partie par la FDA.
Pour le public, il semblerait que certaines marques les protègent des régulateurs alors que, dans de nombreux cas, elles les exposent à un risque plus élevé.
Les preuves de ces effets sont partout, des ventes de produits alimentaires aux ventes de compléments alimentaires en passant par Goop [le site web de « bien-être » de Gwyneth Paltrow] et des taux de vaccination plus bas. Les suspicions qui mènent à ces exemples sont évidemment insultantes pour les millions de concitoyens que sont nos agriculteurs, nos scientifiques et nos médecins. Malgré cela, ces préoccupations doivent être traitées avec justesse car elles sont défendues avec sincérité.
Qu’il s’agisse d’un médicament, d’une pomme ou d’une rivière, le problème est en principe que les gens n’ont pas confiance en l’industrie agricole ni en ses régulateurs. Notre objectif devrait être de résoudre honnêtement ce manque de confiance.
Les entreprises agroalimentaires sont des groupes qui, selon beaucoup de gens, ne devraient pas être à la table de négociation sur la réglementation des aliments. Mais c’est là que les gens informés doivent signaler avec gentillesse qu’il est inutile de produire des aliments sains et sûrs s’ils ne peuvent être produits, récoltés, expédiés, transformés et livrés selon des méthodes qui soient possibles sur le plan scientifique et logistique, et à un prix que les gens peuvent se permettre.
La science, la logistique et l’inspection sont des éléments très réels et nécessaires d’un système alimentaire, mais le manque de considération de la part de la population est innocent. C'est quelque chose que nous pouvons corriger. Il convient également de dire aux consommateurs préoccupés que les besoins des acteurs de la filière supposés pratiquer la collusion se traduisent souvent, en réalité, par des positions divergentes.
Aucun régulateur ne veut que sa famille mange des aliments dangereux ou que son environnement soit détruit ; aucun agriculteur ne veut acheter plus de produits chimiques qu’il n’en a vraiment besoin, ou adhérer à des règles qui n’ont pas de sens économique ou scientifique ; et aucune entreprise n'aime voir ses produits retirés du marché – mais les régulateurs les font retirer. Notre protection réside dans la tension naturelle entre les différents besoins des agriculteurs, des entreprises et de nous les consommateurs.
L’attention de la société sur ces sujets n’est pas nouvelle. Le gouvernement des États-Unis a commencé à tester la sécurité des produits chimiques agricoles dès 1848, et il a mis en place un cadre réglementaire officiel dès 1906. La Food and Drug Administration (FDA), une administration moderne, a été créée en 1930 en tant qu'organisation unique réunissant diverses ressources sur la sécurité des citoyens. La plupart des pays modernes ont mis en place leurs instances à peu près au même moment ou plus tôt.
De plus, le public nord-américain et ses gouvernements ont vite compris que nombre des problèmes liés à la sécurité sanitaire des aliments pouvaient être résolus par des changements dans l’agriculture. Il est important de noter que la recherche et la mise en œuvre de ces changements ont été perçues comme un effort de coopération entre les agriculteurs, le gouvernement et le public. Si bien qu'Abraham Lincoln, qui a signé la création du Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) en 1862, l’a décrit plus tard comme « le Département du peuple ».
De même, le Canada a vu se former ce qu'on appelait alors Agriculture et Agroalimentaire Canada en 1868, un an seulement après la sécession du pays de la domination britannique. La sécurité alimentaire a toujours été un sujet important pour la sécurité nationale d’un pays.
Aujourd'hui, de nombreux membres des Plus Grandes et Silencieuses Générations sont toujours en vie. Ils ont vu la durée de vie moyenne en Amérique du Nord passer de 47,3 ans à près de 79 ans. Michel-Ange a vécu dans les années 1500 jusqu'à l'âge de 88 ans. Il ne faut donc pas confondre les faibles espérances de vie historiques avec des vies courtes. Beaucoup de gens devenaient très vieux. Mais avant les révolutions verte et médicale, beaucoup de personnes sont mortes avant l'âge de 5 ans, ce qui ramenait la moyenne à moins de 50 ans.
Le succès d'organisations comme l'USDA et la FDA explique en grande partie la longévité accrue de plus de 50 % en très peu de temps. C’est quelque chose dont les humains peuvent être fiers et qui ne suscite guère de débats.
En matière d’environnement, l’EPA a été le fruit d'une demande nationale faisant suite à un tollé public. Le livre de 1962 de la biologiste marine Rachel Carson, « Printemps silencieux », avait largement suscité le mouvement écologiste en révélant l'utilisation abusive, non intentionnelle, de produits chimiques industriels ; mais cette menace abstraite est devenue une réalité pour la société lorsque des niveaux de pollution élevés ont fait que la rivière Cuyahoga a pris feu en 1969. La réaction a été un changement de mentalité au sujet de la chimie à l’USDA et à la FDA, et finalement la création de l’EPA par Richard Nixon en 1970. Tous les nouveaux produits chimiques industriels ont été analysés et surveillés depuis lors.
Au fur et à mesure que l'on en savait plus, les agriculteurs s'inquiétaient légitimement pour leurs familles et souhaitaient qu'elles vivent dans un environnement aussi sûr que possible. Cette situation, combinée à la crainte de nouvelles règles de la part de la nouvelle agence environnementale, a poussé les entreprises chimiques à investir encore plus dans la recherche de produits chimiques plus sûrs.
Ce regain d'intérêt a aidé, mais rendons leur justice, les entreprises du secteur de la chimie étaient déjà à la recherche de meilleurs produits en raison de la situation concurrentielle du marché. Si votre produit chimique fait la même chose que celui de votre concurrent, tout en protégeant le producteur et sa famille, vous emportez le marché.
Ironiquement, cet effort a conduit à des inventions vraiment brillantes telles que le glyphosate, et tous les agriculteurs et les scientifiques du secteur savent que le glyphosate n'est pas un complot. Il est populaire pour la raison la plus logique de toutes : il est efficace et sans danger pour les personnes et l’environnement.
Malheureusement, le livre très estimable de Carson s’est trouvé mêlé par hasard avec une série d’événements dignes de reportages dans les actualités et de grands films sur les méfaits des entreprises, et avec des histoires mythiques et des auto-glorifications de gens comme Erin Brockovich. Ces gens vendaient souvent beaucoup de livres ou de publicités et suscitaient beaucoup de battage médiatique, mais ils manquaient souvent de beaucoup de faits. Il en reste un triste résultat.
Plutôt que de se rendre compte que l'EPA avait été créée par des forces telles que « Printemps silencieux » (ce qui a entraîné des changements dans les rôles de l'USDA et la FDA), le public croit toujours dans une grande partie du monde moderne du G20 que l'agriculture n'a jamais quitté les années 1960. En réalité, elle a changé autant que les ordinateurs en 60 ans.
Pendant ce temps, discrètement et ennuyeusement à l’arrière-plan, les régulateurs – de grands connaisseurs de la science – se servaient des faits pour guider le public vers les solutions les plus sensées pour lesquelles existaient des preuves.
Alors que, dans les 100 ans précédant les années 1970, la science publique était de plus en plus utilisée pour assurer la sécurité des citoyens des pays développés, un président [Ronald Reagan] a déclaré dans les années 1980 que « …le gouvernement n'est pas la solution à nos problèmes ; le gouvernement est le problème ».
Ce sentiment était très populaire. Cependant, même si nous estimons sincèrement que le gouvernement est intrusif et devrait être réduit – comme le pensent de nombreux agriculteurs partout dans le monde –, nous devons également nous rappeler que dans toute nation démocratique, la notion de gouvernement est construite à partir d'un célèbre lincolnisme : « …du peuple, par le peuple, pour le peuple ».
En pratique, le gouvernement, c'est nous. Ce sont nos amis, nos voisins et nos camarades d'école. Les régulateurs sont nos camarades de chambre du collège, ou l’entraîneur de l’équipe sportive de notre enfant, ou le gars du gymnase. Ils sont le conjoint de notre professeur de musique ou un parent de nos amis les plus chers. Ils pourraient même être dans notre famille.
Suggérer qu'une agence publique travaille contre le public, c'est oublier que les membres de cette agence font également partie du public. Ils respirent le même air, font leurs courses dans les mêmes magasins, donnent les mêmes vaccins à leurs enfants et mangent les mêmes aliments. L'idée qu'ils conspirent pour faire du mal à leurs proches n'a aucun sens.
Une banderole est déployée lors d'un rassemblement anti-Monsanto à Asheville, en Caroline du Nord (image de J. Bicking, Shutterstock).
Malgré tout cela, comme nous le montre l’histoire du glyphosate, le génie d’un outil extrêmement précieux risque de perdre sa pertinence si le public fait crédit à une campagne publicitaire d’une entreprise utilisant la chimiophobie comme argument de vente de produits « naturels ».
Le problème a toujours été que l'argument en faveur d'une science intelligente se joue entre scientifiques et agriculteurs. Il s’agit d’une conversation entre entreprises, et elle est fondée sur l'existence présumée d'une certaine expertise.
En revanche, la discussion au niveau du marketing alimentaire se situe entre les spécialistes du marketing et le public. Ils s'agit de communications de business à consommateurs, où le business tente d'influencer le comportement des consommateurs qui agissent souvent sur la base d'idées fausses. Le problème supplémentaire est ici que la peur est bien connue pour être un facteur de motivation important dans les achats et, comme indiqué précédemment, la population d’aujourd’hui a été bien conditionnée pour être anxieuse, inquiète, effrayée ou méfiante.
Les parents élevés dans la croyance qu'il ne faut pas faire confiance à ses concitoyens, les grandes entreprises intéressées par la création de mythes les aidant à commercialiser leurs produits, un système de réglementation invisible... est-il étonnant que nous nous trouvions confrontés à de véritables théoriciens du complot dans des discussions en grande partie irrationnelles sur l'alimentation et l'agriculture ?
Ni le gouvernement ni l'industrie ne peuvent vraiment blâmer les consommateurs. Certaines entreprises en sont même venues à aider à créer ou à financer des organisations sans but lucratif fantômes afin de faire avancer leurs stratégies d'influence fondées sur la peur. Le Non-GMO Project et l'Environmental Working Group sont deux exemples de groupes partisans qui, selon de nombreux spécialistes des sciences et de l'agriculture, ont fait beaucoup plus pour vendre des produits et aggraver les troubles de l'alimentation que pour assurer la sécurité des consommateurs.
Mais ce sont toutes des forces subtiles qui poussent plus ou moins dans la même direction. Et ça s'additionne. Une idée fausse prévaut dans le public : ses aliments sont dangereux, alors qu'en réalité, nous n'avons jamais eu moins de problèmes, ni ne les avons trouvés plus rapidement ou avec des outils plus précis.
L'érosion de la confiance dans la plupart des agences s'est produite au fil du temps, problème par problème, publicité après publicité. Mais elle n'a pas besoin d'être constamment réamorcée. Les idées fausses peuvent réapparaître comme des bulles car il n’y a pas de problème à résoudre.
Ce n’est pas que l'alimentation et l’agriculture ne soient pas réglementées. C’est que nous n’avons pas été suffisamment efficaces pour expliquer au public plus en détail les structures et les systèmes qui existent entre les exploitations agricoles et les assiettes des consommateurs. Tout ce que l'agriculture fait, c'est pour une raison. Nous devons faire un meilleur travail pour expliquer ces raisons.
L’avantage pour les agriculteurs, les organismes de réglementation et les scientifiques est que les croyances du public sont si souvent absurdes qu’il devient beaucoup plus facile de les dissiper. La plupart reposent sur des mythes extrêmement fragiles ou des conceptions illogiques, et beaucoup de gens ne réalisent tout simplement pas que les aliments et les fermes ont été réglementés avec succès depuis plus de 100 ans.
Même s’il est parfois présenté comme tel, le fait que la FDA le rappelle n’est pas un signe d’échec, c’est un signe de succès. C'est la preuve que l'organisme de réglementation s'emploie à assurer la sécurité des citoyens. Et ça compte. Parce que c’est ce genre de petites réussites que l’agriculture pourrait mieux partager. De nombreuses gouttes finissent par remplir un seau.
En fin de compte, ni les agriculteurs ni les régulateurs gouvernementaux ne nous sont étrangers. Ce sont nos amis, nos voisins, les conjoints des enseignants de nos enfants ou les parents d’un collègue. Ce sont les enfants de fermes de quatrième génération qui travaillent en ville, les cracks du lycée qui se sont orientés vers les sciences ou un petit-fils qui a commencé la biologie après le suicide d'un grand-père à la suite d'une série de mauvaises récoltes.
Il y a des cancers dans leurs familles, et des troubles orthorexiques. Ils se soucient également de leurs rivières et de leurs arbres, de la faune et de la flore, et de leurs enfants – dans de nombreux cas, c'est la perception de la valeur de ces choses qui a conduit les gens à la science à l'origine. Les régulateurs font un travail, mais ils achètent les mêmes aliments que nous tous, des mêmes entreprises, dans les mêmes magasins. « …du peuple, par le peuple, pour le peuple. »
Mettons de côté les illusions véritablement paranoïaques liées à une conspiration massive en matière de denrées alimentaires : existe-t-il une meilleure garantie d'aliments sains et d'un environnement durable que le fait que les personnes qui les cultivent, les transforment, les vendent et les inspectent, vivent et mangent à côté de nous ?
Loin de nous inquiéter pour notre nourriture, nous devrions nous émerveiller devant le fait qu'aucune des générations précédentes n’a jamais disposé d'aliments aussi sains, durables et sûrs que ceux dont nous jouissons aujourd’hui.
Cela étant, il serait peut-être préférable pour une société bombardée d'hormones du stress d'envisager d'échanger ses craintes contre de la gratitude et de l'optimisme et contre tous les bienfaits réels qui en découlent. Après tout, les agriculteurs et les régulateurs nous ont donné une demi-vie de plus, et ce n'est pas une mince affaire.
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* Scott McPherson a passé la majeure partie de sa vie en tant qu’auteur, producteur, diffuseur et consultant. Ayant vécu et voyagé beaucoup dans le monde entier, il est en grande partie motivé par une curiosité insatiable et un intérêt de longue date pour la science et la société. Plus récemment, cet intérêt l'a amené à se concentrer sur les sciences et technologies de l'alimentation et de l'agriculture.
Source : https://www.agdaily.com/insights/erosion-trust-food-regulators/
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