Le GIEC, l'agriculture et l'alimentation : quelques réflexions
Quand expliquera-t-on que produire de la nourriture et la mettre à la disposition des gens est une activité indispensable et essentielle ?
Le 8 août 2019, le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC – Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC)) a publié un rapport, « Changement climatique et terres émergées : rapport spécial du GIEC sur le changement climatique, la désertification, la dégradation des sols, la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre dans les écosystèmes terrestres » et un résumé à l'intention des décideurs.
Selon le communiqué de presse (en français), le rapport est le fruit d'un travail d'évaluation de la littérature existante :
« Le rapport a été élaboré par 107 experts provenant de 52 pays, qui se sont réparti les tâches comme suit:
- auteurs coordonnateurs principaux 15
- 71 auteurs principaux
- 21 éditeurs-réviseurs
C’est la première fois qu’une majorité (53 %) des auteurs d’un rapport du GIEC proviennent de pays en développement. Les femmes représentent 40 % des auteurs coordonnateurs principaux.
L’équipe des auteurs s’est appuyée sur les contributions de 96 auteurs collaborateurs. Elle a intégré plus de 7 000 références dans le texte. Elle s’est de plus penchée sur un total de observations formulées par les experts et les gouvernements premier projet de texte: 28 275 ( projet de texte: version finale destinée aux gouvernements10 401; second 14 831; : 3 043). »
Le résumé à l'intention des décideurs a été produit par des négociateurs gouvernementaux sous le contrôle d'experts. Pour en savoir plus sur comment les choses se sont passées, voir ici. En résumé, les travaux ont été consensuels.
Le mode de production du rapport est évidemment sensible aux biais qui affligent la littérature... garbage in, garbage out (foutaises en entrée, foutaises en sortie).
La recherche d'« Altieri », un auteur thuriféraire de l'« agro-écologie » canal militant, produit 15 occurrences...
L'agriculture de précision, c'est 15 occurrences, l'agriculture urbaine, 21 et l'agro-écologie, 33, l'agriculture intelligente face au climat (climate-smart agriculture) n'étant citée que 13 fois. On peut être surpris de ne pas voir mentionnée l'agriculture régénérative – qui cherche positivement à stocker du carbone dans le sol – ni l'initiative « 4 pour 1000 », chère à l'ex-ministre Stéphane Le Foll, sauf pour une référence bibliographique.
L'agriculture biologique n'est pas mentionnée non plus. C'est pourtant un désastre s'agissant de l'utilisation des terres à des fins de production (ou c'est peut-être parce qu'il s'agit précisément d'un désastre et que le souligner aurait été politiquement très incorrect).
En bref, il y a à boire et à manger dans ce rapport... mais on reste sur sa faim.
Un graphique qui laisse songeur : le régime végétarien a des effets importants de réduction de la mortalité pour les grandes causes, mais aucun effet toutes causes confondues.
Deux aspects nous semblent particulièrement problématiques.
D'une part, ce rapport est un florilège de déclarations ambiguës, précautionneuses. Nous avons déjà relevé dans un billet précédent, à titre d'exemple, une « confiance élevée » pour « un potentiel d'atténuation technique de 0,7 à 8,0 GtCO2e année-1 [...] », un rapport de 1 à 11, précédé par un conditionnel.
D'autre part et en partie en conséquence, chacun trouve son bonheur dans ce rapport grâce à une lecture sélective, à laquelle des auteurs du rapport peuvent même contribuer.
(Source. Après avoir rappelé à juste titre que le GIEC « ne développe pas les scénarios et ne fait pas de modélisation » (voir ici), Mme Valérie Masson-Delmotte répercute un gazouillis qui attribue la paternité d'une allégation au GIEC...).
Ce résumé du rapport de l'AFP en 2:11 minutes est-il fidèle ? « ...le GIEC prône... », « ...les experts recommandent... » ? Non, le GIEC énonce des constats (allégués), sans faire de recommandations.
Lu et cité par le GIEC... une nouvelle vérité biblique
Les allégations faites dans le rapport – ou ce qui en est retiré par l »cture sélective – acquièrent le statut de vérité biblique. Puisque le GIEC l'a dit, c'est que c'est vrai... Par exemple :
Le graphique ci-dessus sera sans nul doute exploité ad nauseam. Le régime végane permettrait de réduire les émissions de GES de quelque 7,5 à 8 gigatonnes de CO2éq.
C'est fondé sur deux études, Tilman et al. et Stehfest et al. Mais est-il raisonnable de fonder un rapport de portée mondiale, largement exploité (dans le bon et le mauvais sens) sur deux références ?
Ce graphique sera-t-il bien compris lorsque les graphiques de Tilman montrent que la plus grande réduction des émissions de GES proviendrait des pays en développement, qui aspirent justement à une alimentation plus carnée ?
N'a-t-on pas oublié quelque chose ?
Un tel rapport est-il crédible avec un Stehfest qui s'ouvre par : « Environ 18 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre sont dues à la production animale ». Il a été reconnu que ce chiffre était erroné. Selon la FAO, ce chiffre serait plutôt de 14,5 % sur la base d'une analyse sur le cycle de vie et de 5 % selon l'approche sectorielle du GIEC.
(Source)
Mais, même là, il semble y avoir un gros souci, ainsi que l'illustre cet autre graphique :
(Source)
L'émission de 16 grammes (ou kilogramme, tonne...) de méthane par des ruminants a été précédée par la captation de 44 grammes (ou...) de CO2 par des plantes et leur transformation en fourrage. Et ce méthane est retransformé assez rapidement en CO2 dans l'atmosphère. Il s'agit d'un cycle, alors que la combustion de carbone fossile alimente en partie le stock.
Et il y a un souci encore plus grand : qu'adviendra-t-il des moyens de subsistance des agriculteurs et éleveurs, des filières agroalimentaires, et des grands équilibres écosystémiques, de la biodiversité si, par hypothèse, nous modifions drastiquement les régimes alimentaires ?
/image%2F1635744%2F20150606%2Fob_b8319b_2015-06-06-les-champs-de-l-au-dela-tom.jpg)